Véronique Zaborowski
L'herbe ne pousse jamais sur la route où tout le monde passe...
J’ai
passé deux années à aligner des chiffres dans un tableau. Deux années à regarder
les colonnes se remplir de données improbables, évaluations, pourcentages,
résultats d'enquêtes et sondages en tout genre. Des jours entiers où ma vie
s'est résumée en une suite de nombres, où le monde s’est ordonné en groupes,
catégories et sous-catégories classées, répertoriées à l’infini et à l’absurde.
Les premiers mois trois filles à côté s’en donnaient aussi à cœur joie. Sophie,
la plus jeune d’entre elles, m’envoyait parfois un sourire complice derrière son
ordinateur. Cela me mettait un peu de baume au cœur. A la pause nous échangions
deux ou trois mots, soulagées de pouvoir enfin tirer sur nos cigarettes. Celui
qui m’avait embauché était un type supérieur et froid, avare en paroles tout
comme en sentiments. De temps à autre il se penchait par dessus mon épaule,
jetait un œil sur l’écran comme pour m’assurer qu’il veillait toujours sur moi.
La vie pour lui était-elle plus simple ainsi ? Anesthésiée, inoffensive, réduite
en des cadres et en des statistiques parfaites ? En même temps que je pianotais
sur le clavier je devinais sa présence sournoise, sa silhouette sèche et
exsangue. Il rampait tel un serpent sur la moquette épaisse.
Un beau jour il rappliquait avec une pile de feuilles en main. Sur son visage
l’air de circonstance d’un qui vient de perdre sa famille, décimée en un même
jour, en des circonstances improbables. Il nous dévisagea une à une puis
articula chaque mot avec lenteur, comme s’il parlait à des demeurées ou
craignait qu’on ne lui fasse répéter. Il avait repris les chiffres de la veille
: quatre erreurs dans un tableau !! La sentence tombée il fit demi-tour pour
nous laisser mariner dans notre jus. A la fin de la matinée il convoquait Sophie
dans son bureau. Elle nous apprit plus tard qu’il l’avait tout bonnement
renvoyée. " Faute professionnelle grave "…
Les jours qui suivirent il ne cessait de nous tourner autour. Il frôlait
doucement nos échines courbées. Des éclairs de folie lui échappaient du regard.
Le paquet de feuilles à gauche du clavier s'amenuisait puis gonflait celui de
droite, après que j'eusse reproduit chaque chiffre entre les colonnes. Plus les
journées s'écoulaient, plus mes mains s'aguerrissaient dans leur tâche,
virevoltant et tapotant sans répit. Bientôt j'avais acquis une cadence relative,
ce qui me laissait satisfaite, au moins durant une première semaine. Un gars
ventripotent s’aventurait quelquefois dans notre bureau. Il nous gratifiait d’un
signe de tête entendu. J’ignore s’il compatissait à notre douleur car lui-même
en était passé par là, ou bien s’il se félicitait du spectacle de femmes
réduites à l'esclavage et au silence.
L'ombre du chef continuait à planer sur nous. Je m'efforçais de demeurer
concentrée sur ma tâche mais bien souvent je croisais les yeux du malin posés
sur moi.
Une fois où il arriva par surprise, il colla sa bouche près de mon oreille et
m'invitait à le rejoindre dans son bureau. J'obtempérais tandis qu'il
m'indiquait le fauteuil face à lui. Il gardait le silence un instant.
J'attendais le verdict, scotchée à ses lèvres pincées. J'imagine que c’était là
un moment privilégié pour lui, une sorte d’aboutissement qui galvanisait tout
son être depuis ses pauvres neurones, moment où il contemplait un employé sujet
dans tout l'éclat de sa vulnérabilité. A sa merci. Deux autres erreurs. Ainsi
j'avais fauté, tout comme Sophie avant moi. Il allait pouvoir m'indiquer la
sortie, décider de mon destin aussi simplement.
Cependant il louait mon ardeur au travail, jamais démentie durant tous ces longs
mois. Avais-je bien entendu ? Au lieu d'un renvoi sommaire il me gratifiait de
ses louanges, complimentait mon zèle, ma propension de résistance au labeur.
Ainsi il passait l'éponge, au moins pour cette fois, et comptait sur moi pour
qu'il n'y ait plus de rappel à l'ordre d’aucune sorte. Je serrais les dents : "
Bien sûr monsieur… merci…". Merci ! Merci ! Merci à toi snake, humaniste
bienveillant, merci pour ton équité et ton empathie. Je respirais un bon coup,
tournais les talons, mais perçut qu'il m'emboîtait le pas. Je ne sus d'abord si
c'était mon imagination qui s'emballait. Avais-je bien senti sa main remonter et
pétrir le creux de mon dos ? Aucun doute possible... Je ne me retournais pas,
longeais le couloir jusqu'à mon poste, esprit confus, colère vrillée. Vite les
chiffres reprirent leur danse sur l'écran. A la pause je ramassais avec soin mes
stylos, comme deux blocs-notes abandonnés là et demeurés vierges. Vestiges
touchants de mes heures de besogne. La place était libre ! A la suivante ! Je
poussais pour la dernière fois le tourniquet de sortie. Le cœur léger.
Quelques semaines plus tard, chance m'était offerte de gravir les échelons à
l'occasion d’un tout nouveau poste. Le jour J j’arrivais devant l’immense
bâtiment vitré et j'errais un moment dans les étages avant de découvrir mon
bureau. C'était un bureau spécial employée modèle qui ne comptait pas ses
heures, promise à tutoyer les hauteurs de la hiérarchie à la vitesse grand v,
avec une déco design flambante neuve, fauteuil pivotant et Mac dernier modèle…
Un bureau qui dominait la ville et ses quartiers délavés mais qui, si je m’en
donnais la peine, m'offrait un panorama assez étendu pour entrevoir les abords
de la campagne plus loin.
Je n’en étais pas là. Il me restait à faire mes classes au sein de l’entreprise.
Il me faudrait fermer les yeux sur le reste, oublier la vie au dehors, penser
chiffres et calculs, dépenser ma belle énergie au service de cette cause
abstraite qu’était le monde libéral. Accessoirement : me souvenir de mon chèque
de fin mois. Cette fois c’était décidé, plus d’état d’âme, j'étais bien décidée
à être le rouage servile que l’on attendait de moi. La secrétaire tira la porte,
ses talons s'enfoncèrent mollement dans l’épaisseur de la moquette. D’ici une
petite heure elle me porterait un café, " un sucre, merci ", puis je me rendrai
à l'étage pour rencontrer pour la première fois mon supérieur hiérarchique.
Voilà pour le planning de la matinée. En attendant elle m’entraîna visiter
l’étage et ses bureaux à l'identique. On me salua d’un signe de tête distrait
que je rendis avec le sourire d’usage.
10h00. Gladys entra en poussant un chariot sur lequel elle avait disposé une
cafetière remplie, tasse, sucrier. " Un sucre merci ". J'hésitais encore. Femme
amène, secrétaire exemplaire sans nul doute, distillant sur son passage ses
effluves capiteux. Perfection manifeste n'est-elle pas suspecte ? Oui, au gré de
mon humeur, Gladys serait une collaboratrice dévouée ou une espionne à la solde
d'un camp ennemi invisible.
Pour le moment mine et sourire de circonstance. Elle semblait m'apprécier plus
que de raison.
L'heure de mon rendez-vous sonna, elle bouscula le chariot dans un coin puis
m'indiquait l'ascenseur dans le couloir.
A l'étage je frappais deux coups secs. " Entrez ! " Un frisson me parcourut.
Est-ce que je rêvais ? Cette voix caverneuse, comme sortie d'outre-tombe, ne
m'était pas inconnue. Pousser la porte pour en avoir le cœur net. C'était bien
lui, trônant tel un vainqueur derrière son large bureau.
" Melle Viguier ! Quelle surprise de vous retrouver ici ! " Idem pour moi… "
C'est une surprise pour moi aussi sna…, monsieur…". Il se caressait le torse
d'une main furtive : " Nous allons donc travailler main dans la main ? ". Les
grands mots Snake ! Inutile de s'emballer pour si peu ! Il ne m'expliquait pas
la raison de sa venue nouvelle dans l'entreprise et passait sous silence mon
départ précipité un mois auparavant. C'était mieux ainsi. De chemins imprécis
j'avais sauté sur une autoroute radieuse, l'autoroute du succès et de la
réussite, à n'en pas douter. Pas question d'assombrir ces belles perspectives !
Après qu'il ait formulé deux ou trois autres banalités je regagnais mon bureau.
L’autre partie du personnel me demeurait à peu près inconnue. C’était une masse
informe de costumes identiques et de jupes en tailleur, qui gravitait aux étages
et que je croisais à mon arrivée dans une indifférence partagée. Huit mois
s'étaient écoulés. A ce rythme j’étais redevenue un robot docile. Un vendredi,
alors que la journée monotone touchait à sa fin, The Snake apparut dans
l'entrebâillure de la porte. Un courant d'air froid emplit la pièce. Il se
faufila en silence, glissant une enveloppe sur un coin du bureau puis fit signe
de le suivre. Quoi encore ? Je jetais un œil inquiet vers Gladys qui travaillait
dans la pièce à côté. Rien. Ses cheveux blonds continuaient d'épouser la courbe
parfaite de son crâne, pas une mèche rebelle ne troublait l'édifiant tableau.
Impassible, tête emboîtée dans son écran. J'allais à l'abattoir et personne ne
s'en offusquait, aucune âme charitable ne daignait compatir. Je gravis
l'escalier derrière lui pour pénétrer dans son antre. Un sourire. C’était bien
d'un sourire dont il s'agissait là, une torsion insolite qui déformait sa face
d’habitude inerte. Le coussin de cuir se dégonfla sous moi. Quelle était la
dernière ? Un prix décerné à la meilleure employée du mois ? Ou bien un blâme de
mise à l’épreuve pour erreurs répétées ? Des gouttes de sueur s'échappaient de
son front gris. Il se leva et désigna l'enveloppe : " renouvellement de contrat
" fit-il, " en bonne et due forme ".
Je dépliais le papier sans broncher. Ainsi il me faisait l’insigne faveur de me
garder près de lui ? Il m’offrait la perspective enthousiasmante de jours coulés
sous son joug protecteur ? L’opportunité de poser encore une myriade de chiffres
entre les colonnes magiques, bercée par le crépitement de mon clavier ?! Ainsi
il croyait m'avoir eue ! Avoir planté ses crocs assez profond dans ma nuque,
comme tant d'autres reptiles dépourvus d'esprit ! Je n'étais qu'un trompe-l'œil
!! Mon âme était légère, elle côtoyait les cimes des arbres, les oiseaux et les
nuages, les angelots bonnards. Chaque jour je soignais mon plumage en cachette,
afin qu'il puisse fendre l'air sans ambages et me porter toujours plus haut.
Sans que j'eusse le temps de le voir venir il planta sa truffe froide sous mon
oreille, les mains agrippées à l'entrebâillement de mon corsage. Je suffoquais,
incrédule. Pourtant d'un éclair lucide assez de rage me parvint jusqu’aux bras.
Je le repoussais violemment. Son dos s'aplatit sur le bureau puis sa tête heurta
son fauteuil, avant qu’il ne s'écrase plus bas, à moitié sonné. Je déchirais le
feuillet en petits morceaux. Il demeurait immobile, face au sol. Les confettis
de papier sur sa veste.
Lorsque je revins Gladys avait conservé une position en tous points identique.
Elle ne redressa la tête que lorsque je me mis à débarrasser mon bureau en
grandes pompes. " Vous partez Melle Viguier ?? " " J'ai été heureuse de vous
connaître Gladys…, oui…, vraiment heureuse de vous rencontrer."
Ma période " chiffres et tableaux " s'est ainsi achevée. Aube d'une ère
nouvelle, résolument tournée vers l'imprévu, libérée de ses chaînes. J'y repense
parfois avec soulagement. J’ai réchappé à un monde asphyxié et castrateur, à ses
bras tentaculaires.
Saine et sauve ?
© 2006 - Véronique
Zaborowski - Tous droits réservés.