Pierre Gévart
L'homme savait désormais qu'il ne
le ferait pas. Il ne composerait pas sur le clavier le code létal à six
chiffres. Plusieurs fois, pourtant, il avait commencé, tapant sur une puis
deux, puis trois, puis quatre touches avant de s'interrompre, en nage, le cœur
battant à tout rompre, le souffle court, et d'annuler l'opération. Une fois même,
il était allé jusqu'à la cinquième touche avant de s'arrêter soudain, les
doigts désespérément crispés au dessus du clavier, incapable de franchir les
derniers millimètres avant le néant. Avec un sourire plein d'ironie amère, il
s'était dit que, d'une certaine manière, en brûlant ainsi l'oxygène, il
avait quand même un peu hâté sa délivrance.
Trois heures. Plus que trois heures
à la jauge manuelle.
Kolya se sentait plus calme,
maintenant, comme si, finalement, il avait accepté la situation. Et même,
quelque part au fond de son esprit, une voix lui murmurait qu'il avait toujours
su, qu'il avait toujours été, au plus profond de lui-même, persuadé qu'il
finirait de cette manière-là, tout comme ce grand-père Vitaly qu'il n'avait
jamais connu et dont le corps appartenait maintenant à jamais au vide de
l'espace. Peut-être même que toute sa vie n'avait eu de sens que pour cet achèvement.
Il parvenait maintenant plus ou
moins, par des mouvements brusques des épaules ou des genoux, à modifier son
orientation. Sa visière fumée le protégeait en partie contre le rayonnement
solaire qui l'aurait sinon déjà rendu aveugle. Même si ça n'y changeait pas
grand chose, il n'avait pas envie de mourir aveugle ! Mars était bien visible,
son croissant orangé barrant le ciel, et là-bas, ce point brillant, il savait
que c'était la Terre. D'une certaine manière, mourir comme ça, avec ses deux
mondes devant les yeux, celui qui l'avait vu naître et celui qui l'avait vu
fonder une famille, cela le rassurait un peu.
Il n'aurait pas dû penser à Sonia
et aux enfants ! Qu'allaient-ils devenir, sans lui ? Et surtout, il aurait tant
voulu les voir encore une fois, au moins leur parler… Soudain, la tension se
fit trop forte, et il laissa échapper un long cri qui remplit tout à fait le
scaphandre et le laissa haletant, épuisé, mais d'une certaine façon plus
serein.
C'était le silence qui était
terrifiant ; un silence si profond qu'il pouvait même percevoir le battement du
sang dans ses artères. Il essaya de fixer son attention en se racontant à
haute voix comment tout cela était advenu, l'accident, la perche qui se rompt,
le module qui vient le frapper avec violence en lui arrachant son sac dorsal,
c'est à dire à la fois ses propulseurs, sa radio, et l'ancrage du cordon de sécurité,
et puis la lente, l'interminable dérive dans le vide cosmique.
Son grand-père Vitaly avait aussi
été victime d'un accident : son ancrage s'était arraché, et son bloc de
survie était tombé en panne générale. Ses collègues n'avaient pu
qu'assister à son inexorable éloignement, incapables de lui venir en aide. Et
aujourd'hui, c'était son tour. Sauf que lui avait ajouté l'imprudence à la
malchance. Quand le haubanage avait cédé, pendant son tour de veille, Kolya
avait purement et simplement jugé inutile de réveiller les autres. N'était-il
pas un cosmonaute confirmé ? Il n'allait pas alerter tout le monde pour une
simple sortie de routine !
Mais, dans l'espace, la routine, ça
n'existe pas !
Il distinguait également, en se
tournant un peu sur le côté, le losange d'Orion, toujours flanqué des Pléiades.
C'était un peu sa constellation fétiche, Orion. Gamin, à la cité des étoiles,
il grimpait sur le toit de l'immeuble , s'allongeait sur le dos et ne quittait
plus Orion des yeux, jusqu'à ce que Bételgeuse, qui en forme l'un des sommets,
ait complètement disparu derrière le pignon du bloc voisin. Et sur Mars, le
soir, à travers la paroi translucide du dôme protecteur, c'était encore Orion
qu'il cherchait.
Soudain, Kolya sursauta. Il se
demanda s'il ne venait pas d'être victime d'une hallucination : il avait vu les
Pléiades clignoter. Pas scintiller, comme sur la Terre où les étoiles vivent
une existence de lucioles, mais clignoter. Pourtant, aucun astéroïde ne se
trouvait par ici. Et maintenant, c'était le baudrier, dont les trois étoiles
venaient de s'éteindre coup sur coup.
Le cœur du naufragé se mit
soudain à battre la chamade : se pouvait-il qu'on se soit aperçu de sa
disparition et que l'on ait organisé une expédition de secours ? Mais non, la
station n'était pas assez mobile, et la chaloupe de rentrée ne permettait pas
ce genre d'expédition. Et pourtant, il ne rêvait pas. Le niveau d'oxygène
restait correct : la seule explication était qu'un vaisseau venait par là, se
déplaçant à faible vitesse. On allait venir le sauver ! Rétrospectivement,
il se mit à transpirer en pensant qu'il avait été si près de déclencher le code létal
!
Maintenant,
les clignotements permettaient de suivre une trajectoire. Fébrilement, il
fouilla dans la sacoche ventrale. La torche laser s'y trouvait bien. Il l'alluma
et fouilla l'espace du côté des clignotements. Et soudain, il accrocha un
reflet. Il était encore incapable de reconnaître de quel type de vaisseau il
s'agissait, mais qu'importait ! Tout ce qu'indiquait le télémètre couplé à
la torche était que cela se rapprochait, et rapidement. Il actionna la fonction
zoom de sa visière, et faillit lâcher la torche : il ne s'agissait pas d'un
vaisseau, mais d'un de ses collègues, un fou qui venait, tous propulseurs allumés,
le sauver en manuel !
La rupture de la perche avait dû
éveiller l'équipage, et le seul moyen qu'ils avaient trouvé de lui porter
secours était celui-là : de la folie pure et simple ! Mais cela avait
fonctionné. Une bande rouge : c'était le casque d'Oleg ! Seul Oleg était
assez tête brûlée pour tenter un coup comme celui-là ! Kolya sourit et se
promit intérieurement de faire semblant de ne s'apercevoir de rien, la
prochaine fois qu'Oleg tricherait aux cartes !
Maintenant, il distinguait mieux le
scaphandre : c'était bien celui d'Oleg. C'était bien lui, arrivant semblable
aux super héros des dessins animés de son enfance : bras tendu devant lui pour
l'accrocher au passage et le sauver.
Kolya repéra une dernière fois la
trajectoire, s'orienta correctement, déploya la poignée de sauvetage, et il
attendit. Quelques fractions de secondes plus tard, le choc lui coupa le souffle
: ce fou d'Oleg n'avait même pas ralenti, et le naufragé avait subi à plein
l'accélération brutale. Mais qu'importait ! Sa vie était là, tenue à bout
de bras par son ami.
Il enrageait de ne plus avoir de
radio, et de ne pouvoir aussitôt remercier, questionner, parler. Il sentait
tout à coup monter en lui une excitation, une exubérance anormale. Il aurait
voulu parler, parler pendant des heures. Lui ! Un survivant !
Puis, soudain, Oleg se mit à
ralentir : ses propulseurs principaux s'éteignirent, et il n'y eut plus que le
faible jet des blocs d'attitude pour ramener la vitesse dans les limites de sécurité.
La station était en vue, et l'approche se déroulait selon une trajectoire
impeccable. Bientôt, Kolya put distinguer les détails. Frank et Tania (le bleu
et la jaune) venaient vers lui, le guidaient vers le sas avec son sauveteur.
Enfin, il pouvait ôter son casque,
respirer un autre air que celui, confiné, du scaphandre ! Frank et Tania s'étaient
également débarrassés de leur équipement. Mais Kolya leur trouva une
expression bizarre. Il allait se tourner vers son sauveur quand il entendit la
porte intérieure s'ouvrir et vit avec stupeur Oleg qui s'avançait.
Follement, il se retourna : le
scaphandre portait bien la bande rouge, mais il lui apparut soudain ancien, abîmé
comme après un très long séjour dans l'espace. Et l'homme qui n'était pas
Oleg restait toujours immobile, le bras tendu dans cette position de superman.
Maintenant, Tania dévissait le
casque. Elle sursauta et laissa échapper un cri en découvrant le visage
parcheminé qu'il dissimulait. Le corps s'était lentement déshydraté, par de
micro-orifices de la combinaison, et le cadavre avait fini ainsi par subir une
momification parfaite.
" - Tu as eu une chance
incroyable ! jeta Frank, qui venait d'examiner le propulseur du mort. Une micrométéorite
est venue décoincer la valve d'admission, et a enclenché la propulsion ! Et tu
as eu une sacrée veine aussi que les réservoirs se vident juste au bon moment.
Mais ce que je ne comprends pas, c'est comment tu as réussi à le diriger par
ici ! "
" - Hé, remarqua Oleg, qui
venait d'avancer, on arrive encore à lire un nom ! "
Mais Kolya n'avait pas besoin d'écouter,
ni de regarder pour savoir exactement quel nom était inscrit sur la
combinaison.
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