Jérémie Bélot
« En voilà assez pour aujourd’hui… » Soupira le vieil homme. Installé non loin de la rivière, il essuya avec minutie ses pinceaux avant de les ranger par taille. Puis il replia son tabouret et contempla son tableau. Un infime hochement de tête traduisit sa satisfaction… « Encore quelques touches et il sera terminé. » murmura-t-il pour lui-même.
Cela faisait bientôt quarante ans qu’il peignait toujours la même scène, un bâtiment dont il ne restait plus que quelques murs décrépits et la charpente calcinée d’un dôme. Pourtant il ne s’en lassait pas. Et continuerait de la peindre tant que ses jambes le porteraient. Pour lui, chaque fois qu’il entrait dans ce parc, c’était comme s’il la découvrait. Selon l’heure, la saison, ou le temps, il y avait toujours un petit rien qui la lui faisait apparaître sous un nouveau jour. Il n’aurait su en expliquer la raison, ni ne la cherchait d’ailleurs. Juste lui suffisait la certitude que, quel que fût le matin, elle serait différente. D’aucuns le traitaient de vieillard gâteux car, quoiqu’il pût prétendre, c’était toujours la même toile qu’il recommençait. Il en avait déjà plus de quatre cents… Il les laissait dire, ils ne pouvaient comprendre.
Depuis qu’il avait pris sa retraite, ses matinées se déroulaient selon le même ordre précis. Comme toute sa vie du reste, qui avait été rythmée par un enchaînement immuable des évènements. Un héritage séculaire qu’il suivait inconsciemment et qui, souvent, l’avait aidé à supporter l’existence. Comme si tout était déjà écrit…
Après ses deux heures de peinture, il se dirigeait ainsi vers l’Hôpital du Nouveau Printemps où l’on soignait ses vieux compagnons. Par habitude bien sûr, mais surtout pour les soutenir. Et leur prouver qu’au moins eux, ceux qui souffraient des mêmes maux, ne les oubliaient pas. « On y est tous passé et j’y retournerai sûrement… Et là, les autres seront présents. » Songea-t-il sans une pointe de doute. Alors il était fidèle à ses visites. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il allait rencontrer des écoliers pour leur raconter ce qu’il avait traversé. Oh certainement pas pour se lamenter ou pour qu’on s’apitoyât sur son sort ! Sa dignité et celle de sa noble ascendance en seraient à jamais flétries. Ni d’ailleurs pour donner de leçons. Ce qui devait arriver était arrivé, voilà tout ! Il n’y avait rien d’autre à ajouter. C’était sa petite fille, institutrice dans cette école, qui lui avait demandé de venir parler à ses élèves. Parce que, prétendait-elle, ils comprendraient mieux ce qu’il s’était passé avec un témoin qui avait vécu l’évènement.
L’évènement… Ce mot le fit frissonner. C’était comme ça qu’on avait décidé de baptiser ce jour-là, sans que jamais on les consultât, eux, les principaux intéressés. Une subtile ellipse pour en atténuer la réalité. Ou mieux, pour l’occulter, l’effacer des mémoires. Eux aussi par la même occasion. Et ça fonctionnait car même lui, machinalement, utilisait aussi ce nom. Tout ça n’était en fait qu’une persistance de ce stupide code d’honneur ancestral qui, même si on ne l’appliquait plus ouvertement, agissait en filigrane. Telle une trace indélébile, il régissait leurs moindres faits et gestes. Hélas…
Il ricana. Stupide ? Sans doute… Il n’empêchait que, depuis toujours, lui le suivait. Scrupuleusement. Et c’était cette inébranlable fidélité qui l’avait retenu de raconter ce qu’il avait vraiment sur le cœur. Quelque chose qu’il n’avait jamais osé dire à personne, ça ne se faisait surtout pas ! Quelque chose qui, depuis tout ce temps, lui pesait énormément et le faisait souffrir. Encore plus que ses séquelles… Il avait bien essayé d’en parler à son fils, seulement il appartenait à une génération à qui on avait inculqué le culte de l’amnésie. Il fallait se concentrer sur la reconstruction et la renaissance de la nation. Faire table rase du passé. Oh bien sûr on avait pris soin de lui et des souffrances de son corps. Mais jamais de celles de son esprit ou de son cœur. Jamais on ne lui avait demandé ce qu’il ressentait au fond de lui-même, ou simplement s’il allait bien. Alors il avait reporté ses espoirs sur sa petite fille. Mais à chaque fois qu’il commençait son histoire, il pouvait lire de l’ennui dans son regard. Et surtout cette lueur qui lui faisait si mal et signifiait « Ça y est ! L’ancêtre recommence à radoter… On en a encore pour une heure ! ».
Du coup, il avait baissé les bras et renoncé à se confier. Cependant, plus ses jours étaient comptés, plus ce désir devenait un besoin irrépressible. Il ne pouvait partir sans avoir parlé. Et c’était la raison qui l’avait décidé à se rendre dans cette école ce matin. Certes, les jeunes de maintenant étaient tellement différents de lui au même âge, qu’ils lui apparaissaient presque comme des extraterrestres. Mais eux au moins n’avaient pas été élevés selon le respect des anciens rites, ou comme leurs parents. Ils sauraient donc le comprendre. Du moins essayait-il de s’en convaincre…
Il quitta le parc d’un pas décidé. Et si léger…
Il ne leur fit pas de description historique, ni n’évoqua les raisons qui avaient décidé de l’évènement. Ils connaissaient les faits par cœur. Même s’il ne put s’empêcher d’achever son propos sur une phrase. Celle prononcée par le président Truman quand on lui annonça la nouvelle… « C’est le plus grand jour de l’Histoire. ».
Il se contenta de leur raconter comment cela s’était déroulé pour lui. Et pour des centaines de milliers d’autres destinées, bouleversées à jamais. C’était bizarre, il lui arrivait fréquemment d’oublier des noms, de ne plus trouver ses mots ou des objets… Mais cette journée-là était aussi claire dans sa tête que celle d’hier. Il se souvenait des moindres détails, de chacun de ses gestes, de son lever à l’heure H, comme on disait. Bon après c’était un peu plus confus, mais il avait reconstitué la suite avec les témoignages des autres mêlés à ses propres souvenirs. Il y avait pourtant encore une chose dont il n’avait pas encore parlé. Il attendait le bon moment…
Son regard fit lentement le tour de la classe. Certains somnolaient assis, d’autres avaient manifesté leur intérêt au cours de son récit par des bâillements ou des soupirs. Même sa petite fille ne s’était guère cachée de souvent consulter sa montre… Ses espoirs s’étaient vite réduits à néant. Encore une fois, il allait se taire. Encore une fois, il allait repartir avec ce poids sur la conscience. Et continuer de souffrir en silence.
Un élève leva alors timidement la main. Il se reprit à espérer, c’était le seul qui avait semblé intéressé par ce qu’il disait… « Oui mon garçon ? » l’engagea-t-il. Mais l’enfant paraissait hésiter comme s’il cherchait ses mots, ou ne savait par où commencer. Puis d’un coup, il se lança… « Dites m’sieur… Est-ce que vous êtes un vampire ?!? » Demanda-t-il le plus sérieusement du monde. « Ben oui ! » poursuivit-il encouragé par l’éveil soudain de ses camarades, « Vous, les survivants, on vous appelle bien les Hibakushas… Eh ben j’me demandais, comme dans mon jeu vidéo y’a une tribu de vampires qui porte le même nom, si vous en étiez pas un… Car en plus, vous leur ressemblez drôlement ! ».
Atterré, Yuji ne sut que répondre. Abasourdi, il demeurait les bras ballants et la tête vide. Il ressentit une désagréable sensation de vertige, comme si un gouffre s’ouvrait à ses pieds… Sa petite fille vint alors à son aide. Mais pas tel qu’il aurait pu le souhaiter. Tout en ordonnant à ses élèves d’ouvrir leur livre de mathématiques, elle s’avança vers lui pour le conduire vers la sortie. Et le regard qu’elle lui jeta lui fit l’effet d’un seppuku. Tant il était chargé de honte. Pas à cause de la question, mais envers lui. Envers ce qu’il représentait. Et parce qu’il venait de l’humilier devant sa classe…
Yuji se sentit de trop, et se dirigea vers la porte. Avant de partir, il se retourna. Plus personne ne le voyait, ils l’avaient déjà oublié. Même sa petite fille. Surtout elle… « Finalement ce garçon avait raison » songea-t-il, « sauf que je ne suis pas un vampire, mais un fantôme. ». Puis, sans trop savoir pourquoi, sans l’avoir décidé, il se mit à parler…
« Je pense qu’il est temps pour moi de vous raconter ce qu’il s’est vraiment passé pour moi ce jour-là… De vous raconter ce que je n’ai encore jamais osé dire…
Ce matin-là, en me levant, j’ai vu qu’il faisait grand soleil et ça m’a mis de bonne humeur. Faut dire que ça changeait des jours d’avant où il n’avait fait que pleuvoir. Et vous savez pourquoi ça me réjouissait ? Parce que nous allions enfin pouvoir reprendre notre jeu préféré à l’époque. La guerre contre l’envahisseur. Et même si mon meilleur ami, Seïji, et moi avions été désignés pour jouer l’ennemi, on s’amusait tout de même énormément. Puis c’est arrivé. Bah, on ne s’est pas rendu compte de grand chose, ça s’est passé si vite… Je me rappelle pourtant d’une lumière tellement forte qu’elle en était aveuglante… mais si belle en même temps. Du souffle aussi, rien d’autre…
Je me suis réveillé quelques instants plus tard sous un tas de gravas. L’école s’était écroulée sur nous. Il faisait sombre, très sombre, et j’ai d’abord cru être profondément enseveli. Mais non. Car j’ai réussi à m’extraire sans peine des décombres. Et j’ai compris d’où venait cette obscurité. Il faisait nuit en plein jour, comme si le ciel nous était tombé sur la tête, alors que le moment d’avant le soleil inondait la ville. La ville… Elle était en ruine. Plus aucun bâtiment, plus une seule maison, un seul arbre, n’étaient encore debout. Rien, que des débris…
Mon corps entier s’est mis subitement à me brûler, comme si ma peau s’était enflammée ou que l’on m’avait jeté dans un tas de braises. Sauf qu’il n’y avait pas de feu… Enfin pas encore. Heureusement des cris m’ont détourné de cette douleur, c’était Seïji qui m’appelait à l’aide. Il avait eu moins de chance que moi, et se trouvait coincé sous une poutre de notre préau. La jambe en bouillie. J’en ai oublié mes brûlures et j’ai tout tenté pour le dégager. Seulement c’était trop lourd pour moi…
J’ai crié au secours, mais personne ne venait. Il y avait pourtant des gens qui erraient par centaines dans les rues, en longues files, hagards et si choqués qu’ils ne voyaient plus rien autour d’eux… Un hurlement me glaça alors le sang, c’était Seïji ! Je me suis aussitôt retourné vers lui et moi aussi je me suis mis à hurler… Un incendie se dirigeait vers lui ! Je lui ai promis que j’allais le tirer de là et ramener quelqu’un, mais j’eus beau les tirer par le bras, pleurer, ou supplier, aucun des autres ne se déplaça. Ils continuaient leur chemin sans me prêter la moindre attention.
Résigné, j’ai fini par revenir vers Seïji qui hurlait toujours et que, maintenant, un cercle de flammes entourait. J’ai essayé sans succès de retenir mes larmes, me suis assis aussi près que possible de lui et ai commencé à lui parler. Pour qu’il pense à autre chose, pour tenter de l’apaiser… Mais il ne se calmait pas du tout et continuait de hurler, de hurler, de hurler… Toujours plus fort, toujours avec plus de douleur dans la voix, car les flammes avaient fini par l’atteindre. Je savais qu’il était en proie à de terribles souffrances, je savais qu’il ne pouvait s’empêcher de crier… Pourtant à cet instant, je n’avais qu’une seule envie, je ne priais que pour une chose… que ses hurlements cessent. Je ne pouvais plus les supporter…
Alors au nom de ses ancêtres, au nom de l’Empereur, je lui ai sèchement ordonné de se taire… Car son attitude indigne les couvrait d’une honte éternelle. Je n’osais plus le regarder ni lui parler, et pourtant Seïji a fini par m’obéir. Il s’est tu et a souffert en silence…
La pluie est ensuite tombée. Une pluie noire et âcre qui vous brûlait la gorge. Mais j’avais soif, si soif, que pendant de longues minutes j’ai penché la tête en arrière et ai bu cette eau. Au bout d’un moment une illumination s’est faite dans mon esprit… Il pleuvait… Ça allait éteindre l’incendie ! Et sauver Seïji ! Le sourire aux lèvres j’ai couru vers lui… Mais Seïji était mort. En silence, sans faire de bruit. En suivant l’ordre que je lui avais bassement donné. Lui au moins avait respecté le code d’honneur. Pas moi. Car ce soi-disant déshonneur dont je l’avais accablé, n’avait été qu’un méprisable prétexte pour ne plus l’entendre hurler. Pour ne plus entendre sa souffrance qui me faisait si mal…
Alors oui je n’avais que six ans, oui je n’étais qu’un enfant incapable d’affronter une telle situation. Il n’empêche que ma conduite fut au-dessous de tout, indigne de cet honneur auquel je me référais, indigne de Seïji. C’est moi qui, à partir de ce jour, me suis à jamais couvert d’une indélébile honte. Et les hurlements de Seïji que j’entends résonner dans ma tête chaque jour depuis qu’ils se sont tus, sont là pour me la rappeler… »
Yuji acheva son récit dans un silence assourdissant. Personne ne l’avait interrompu, personne ne l’avait quitté des yeux. Tous l’avaient enfin écouté. Seuls quelques reniflements et des sanglots avaient ponctué ses propos. Il croisa le regard de sa petite fille et n’y vit que des larmes. Et de l’amour…
Le lendemain, il entamait une nouvelle toile. Et même s’il pleuvait à verse, Yuji commença par peindre un éclatant soleil…
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