Sieste d'automne 

Menolly

 



Le chat dormait au soleil, étendu de tout son long sur la table. Sans doute cherchait-il un reste de chaleur en ce mois de novembre pour agrémenter ses rêves, et la table, idéalement située devant une grande porte-fenêtre, était un appel irrésistible pour tout félin pris d’une soudaine envie de sieste. Rêvait-il ? Rien n’était moins sûr. Nul battement de queue, nul mouvement des oreilles, nulle crispation de babine n’indiquait la moindre activité cérébrale, la moindre chasse imaginaire. Non, il se contentait de dormir, la tête appuyée sur le coussin de sa patte droite qui lui relevait les moustaches dans un demi-sourire, la gauche étirée à l’infini devant lui.
C’était un bel animal. Un chat européen, banal mais beau, dans la force de l’âge, à la fourrure roux sombre au soleil, presque noire. La table était blonde et le contraste entre les deux saisissant. Inconscient de l’esthétisme de son passe-temps favori, le chat dormait comme un bienheureux.
Derrière la fenêtre, le soleil d’automne avait atteint son apogée et commençait tout doucement à redescendre. Le rayon tiède qui avait caressé le chat endormi se déplaça petit à petit, jusqu’à l’abandonner, mais le chat ne se réveilla pas pour autant. Toujours alangui, gardant la pose, les pattes arrières croisées sous sa queue, il dormait avec conviction. Avec acharnement. C’est ainsi que le retrouva la jeune femme qui partageait sa vie quand elle rentra deux heures plus tard, toute rose du froid de l’automne.
Son premier geste, instinctif, fut de le faire descendre : il avait l’interdiction absolue de grimper sur certains meubles et la table – comme toutes les tables de la maison – en faisait partie. Il le savait, elle savait qu’il le savait. Elle savait également par expérience que les chats sont des êtres contrariants qui n’en font qu’à leur tête, poussant même l’insolence jusqu’à ne pas toujours attendre que leur bipède favori ait tourné le dos pour lui désobéir. Celui-là ne faisait pas exception à la règle. C’était donc là une situation qui n’avait rien d’extraordinaire : le chat qui violait la loi établie, elle qui le faisait déguerpir, voire le punissait en lui soufflant violemment à la figure, ce qu’il détestait au plus haut point, le pire pour lui étant de se faire saisir en même temps par la peau du cou. C’était la seule réprimande susceptible de lui faire arrêter son éternel ronronnement et il miaulait alors plaintivement pour l’amadouer.
Pourtant, cette fois-ci, elle n’en fit rien. Une ombre d’angoisse passa sur son visage alors qu’elle suspendait son bras et regardait son petit compagnon, élégante tâche sombre sur le bois clair. Le chat dormait toujours, audacieux et imperturbable. Lentement, le bras s’abaissa et une main légère vint effleurer le corps, courbant à peine le poil au passage, allant du front jusqu’au ventre, doucement, tendrement.
Le visage de la jeune femme passa par toute une gamme d’expressions pendant qu’elle caressait son félin : amour, colère, répugnance… Cette dernière finit par l’emporter, lui faisant retirer sa main avec un sanglot étouffé. Elle se courba pour examiner le flanc gauche du chat : elle vit ce qu’elle avait senti sous ses doigts, une grosse protubérance plus ou moins circulaire, qui en déparait la beauté sereine. Ses larmes coulèrent encore plus fort; elle se rua dans la cuisine, arracha des feuilles de sopalin au dérouleur mural pour se moucher et s’essuyer les yeux. Respirant plusieurs fois à fond pour tenter de se calmer, elle enfouit sa tête dans ses mains. Longtemps, elle demeura ainsi, plongée dans d’amères réflexions. Enfin, prenant une décision, elle se redressa et alla derrière le bar. Elle tremblait encore en ouvrant un tiroir pour fouiller dedans d’une main fébrile.
Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait : un grand couteau de boucher. Serrant fortement le manche imposant dans ses doigts glacés, elle retourna dans la salle à manger et s’approcha à pas feutrés de l’animal qui n’avait pas bougé, inconscient de ses intentions :
« Je vais t’arranger ça, mon chéri, tu vas voir. Tout ira bien. »
Après une ultime et à peine perceptible hésitation, elle passa à l’action, aussi rapide qu’un cobra qui attaque. Clouant d’une main le chat à la table, elle plongea le couteau dans le ventre de l’animal qu’elle fendit sur toute sa longueur. Le bruit de la déchirure fut atroce. Des larmes jaillirent à nouveau de ses yeux, elle lâcha son arme qui rebondit sur le meuble et dégringola à terre à grand fracas. Elle ne s’en aperçut pas.
Aveuglée par les larmes, elle fouillait à deux mains le corps de son chat et, tout en lui demandant pardon, en retirait de grosses poignées de paille.

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