Sevrage 

Cathy Girod et Vincent Fekete

 

Elle a rouvert les yeux. D'un regard embrumé, elle balaie le salon. Autour d'elle, ce n'est que désolation : la carafe brisée, l'eau qui n'en finit pas de dégouliner le long du guéridon, l'étagère renversée, les figurines en porcelaine, éclatées, disloquées, dispersées à travers la pièce. Que s'est-il passé ? Elle ne se souvient que du bruit des pneus mordant l'asphalte. Lui revient ensuite la vision des petites mains enserrant la rampe d'escalier, les manches des pyjamas humides, les sanglots sur les joues rougies. Lorsqu'elle avait croisé leurs regards, les pyjamas s'étaient enfuis, presque gênés.

 Sans se préoccuper des morceaux tranchants qui lui meurtrissent la plante des pieds, elle se lève, s'approche de l'étagère : entre deux poupées démembrées et ce qui fut un dauphin, gît le panier en porcelaine, la pièce maîtresse de la collection. Elle le ramasse, s'installe à la table, le pose délicatement devant elle. Il est intact. Elle le revoit dans la vitrine de l'antiquaire. Les teintes pastel du bouquet apportaient au morne étalage un rayon d'espoir, de bonheur. « Il te plaît ? Je te l'offre ! Sept ans de mariage, ça vaut bien ça ! ». Elle n'avait pas dit non, elle y croyait encore.

 Doucement, elle souffle sur les pétales pour en ôter la poussière. Ainsi qu'elle l'a déjà fait un nombre incalculable de fois, elle tente de les reconnaître, de les nommer. A bien les regarder, elle réalise qu'elles sont tronquées, leurs couleurs pâles, leur liseré d'or artificiel.

  Leurs sourires lui apparaissent soudain comme autant de grimaces que lui renvoie le miroir déformant du temps. Du pouce et de l'index, elle saisit l'une d'entre elles. Hypnotisée par les gouttes d'eau qui s'égrènent au rythme des secondes le long du guéridon, elle resserre sa prise ; dans un bruit sec, la fleur se brise. Quelques pétales s'en vont grossir l'amas de débris à ses pieds. Le cours du temps s'inverse, les images commencent à affluer.

 Il n'était pas vraiment beau mais il avait un charme fou, italien. Elle avait succombé dès leur première rencontre. Son dynamisme, sa façon de la regarder, cette soif de vivre sans se soucier du lendemain, elle s'était laissée entraîner dans le tourbillon de sa vie, sans la moindre inquiétude, sans la moindre hésitation. Par deux fois elle avait dit « Oui ! » à Monsieur le Maire, elle n'en pouvait plus d'attendre la fin de sa question. Par deux fois sa main se crispe au-dessus du bouquet, deux roses roulent rejoindre leur soeur sous la table.

 Elle lui donna un enfant, une poupée, un trésor. Il n'était pas très attentif mais il semblait l'aimer. Elle en conclut qu'un autre petit être serait le bienvenu. Commande fut donc prise. Un sourire doux illumine son visage, l'espace d'une seconde, tandis qu'elle effleure une violette. Un nuage assombrit déjà sa vision, trois pâquerettes tentent désespérément de résister à la pression qu'exercent, impitoyables, pouce et index.

 Qu'il avait l'air sûr de lui au milieu de sa classe de représentants de commerce ! Elle n'osa pas se montrer, s'effaça derrière la poussette, s'enfuit de la brasserie. On ne dérange pas un professeur au milieu de ses élèves, surtout lorsqu'il enseigne à l'une d'entre elles la manière de cajoler une main, d'enlacer une épaule, l'art de caresser une joue. Il valait mieux rebrousser chemin, rentrer et préparer le repas pour son petit trésor de deux ans. « Des frites ! Oui ! Les petits trésors adorent les frites ! ». Elle ne lui en laissa pas une seule, à son petit trésor, les avala toutes, sans s'en rendre compte. Un haut-le-coeur lui fait tourner la tête, un halo doré enveloppe sa main, quatre capucines s'éloignent vers le pays des anges.

 Partir, s'éloigner, prendre un nouvel envol, c'était « la » solution pour sauver ce couple qui battait dangereusement de l'aile. Il se plaignait de ne pouvoir évoluer en province ? Elle l'encouragea à accepter une promotion à Paris ! Elle était prête à tout abandonner pour lui, pour eux : un deuxième trésor venait de voir le jour. Elle quitta la ville où elle avait grandi, son travail, ses amis. Ses parents. Son père, mort six mois après son départ, sa mère que la raison avait fuie à tout jamais depuis lors. Elle n'avait rien gagné en partant si ce n'est ce sentiment de culpabilité qui l'étouffait chaque jour d'avantage. Le bouquet de porcelaine lui brûle les doigts, l'émail lui écorche la chair. Cinq fleurs de plus manquent au bouquet lorsqu'elle s'écroule sur la table.

 Elle reste là, longtemps, à sangloter. Quand enfin elle redresse la tête, les larmes ont séché. L'objet de sa douleur luit doucement dans la lumière, semble implorer sa pitié. Elle le considère, froidement. La plupart des fleurs ont volé en éclats. Elle ne voit plus en elles que les mensonges qui ont jalonné sa vie. Ceux qu'il lui envoya en pleine figure durant ces deux années parisiennes, ceux qu'elle s'infligea à elle-même, en se mordant les lèvres, en serrant les dents. Partir avait été une terrible erreur. Il profita plus que jamais des occasions inespérées que lui procurait son nouveau poste de faire usage de son charme. Elle s'enferma peu à peu dans son rôle d'hôtelière, de ménagère, de bouillotte. A vivre dans le doute, sans que jamais rien ne fut avoué, elle finit par ne plus faire que semblant. Semblant de ne pas comprendre, de ne pas savoir, semblant de ne pas voir, semblant de vivre. Elle ne réussit qu'à galvauder sa propre confiance.

 Arriva une « autre », une « nouvelle ». Elle les aperçut un jour qui marchaient côte à côte dans la rue : quelques gestes imperceptibles, des regards qu'elle décoda sans peine, il ne s'agissait plus d'une simple passade. Les mensonges étaient de plus en plus gros, de plus en plus incroyables. Elle tenta de lui parler, le menaça, il nia. Plus que tout, ce qu'elle désirait, c'était savoir, savoir réellement. Elle se mit à le suivre, fouilla ses poches, vérifia ses dépenses, ses appels téléphoniques, elle ne découvrit rien. Le sol se dérobait sous ses pas, elle se raccrocha à la seule chose qui lui maintenait la tête hors de l'eau : cacher sa détresse à ses deux trésors. « J'étais devenue experte en la matière… ». Sa voix se noie dans un sanglot, six violettes viennent de disparaître, un mince filet rouge sang ruisselle le long des tiges décapitées.

 Se rendit-il compte qu'elle était prête à craquer ? Il lui offrit une nouvelle alliance, gage d'un nouveau départ. Ils s'en allèrent en vacances au bord de l'eau. Il passait toutes ses journées à faire de la plongée sous-marine, n'oubliait jamais d'emmener avec lui son téléphone portable. Etait-il d'un modèle amphibie ? Elle finit par offrir à la curiosité des poissons cet anneau brillant qui lui brûlait l'annulaire. Les longues journées de farniente passées au soleil à regarder ses trésors gambader sur la plage lui inspirèrent une décision qu'elle se serait crue incapable de prendre. Elle ne rentrerait pas à Paris avec lui. Pas encore. Elle avait besoin d'une parenthèse, de se retrouver. Il insista très peu. De retour à Paris, il l'accueillit tout sourire. Avant même qu'il n'ait commencé à décharger la voiture, elle l'informa de sa décision de divorcer.

  Elle revoit son sourire se changer en rictus, les quelques pas qu'il fit en reculant dans les rhododendrons, sa mine trop bien composée de mari déconfit. Son regard se pose sur son doigt, la marque de la bague est encore visible. La rage décuple ses forces, sa main s'abat sur une poignée d'oeillets et de roses mêlés, argile et silice retrouvent leur forme originelle, poudreuse.

 Elle chercha une maison, la trouva, prépara son déménagement, régla les papiers avec l'avocat et tenta d'expliquer aux enfants ce qu'il se passait. Il joua la carte de l'absence, persuadé qu'elle allait ainsi lui demander de revenir. « Monsieur est en réunion. Il vous prie de bien vouloir le rappeler ce soir chez lui. Son numéro est le… Ah ! Vous connaissez… ». Enfoncer les huit touches de ce numéro qui avait été le sien devint un supplice. Elle préféra n'avoir plus à faire qu'à son répondeur, sa voix numérisée restant seule supportable. A huit reprises, oeillets, tulipes, belles de jour et autres fleurs des champs tombent sous le couperet implacable de ses doigts.

 Une seule chose restait à faire. La plus dure. « La » rencontrer. Savoir qui ses enfants auraient en face d'elle, essayer de percer cette femme qui la remplacerait un week-end sur deux, l'observer, écouter le ton sur lequel elle leur parlerait. Il fallait qu'elle la présente elle-même aux enfants. Pour qu'ils souffrent moins. La soirée avait été faussement désinvolte, la tablée peu banale : la femme, le mari, la maîtresse, les enfants. Elle ne se souvenait pas de ce qu'on lui avait servi et qu'elle avait à peine touché. Durant tout le repas, elle n'avait pratiquement fait que surveiller ses mains et les couteaux qu'elle avait eu beaucoup de mal à ne pas empoigner. « Ils » avaient insisté pour la « ramener avec les petits ». Elle « leur » avait proposé un dernier verre, les petits étaient montés se coucher. « Ils » avaient discuté de tout, de rien, principalement de rien, elle avait feint de les écouter. Elle n'avait eu qu'une seule envie, lui demander : « Pourquoi ? » Puis elle avait caressé du regard la collection de porcelaine : sur l'étagère, autour du panier, dauphins, danseuses et vaches semblaient s'y côtoyer dans une apparente sérénité. Elle s'était levée, s'en était approchée. « Ils » n'avaient pas réagi, « ils » n'y croyaient pas. « Belle collection, hein ! » avait-il lancé. « Les dauphins, c'est moi qui les lui ai rapportés de mes voyages d'affaires ! ».

 Elle n'avait jamais aimé les dauphins, il n'avait jamais rien compris. Le premier s'était envolé avec une élégance qu'elle ne lui connaissait pas, sa course dans les airs avait duré une éternité. « C'est beau un dauphin qui vole… ». Il lui avait articulé de se calmer, elle s'était mise à danser au milieu des tutus qui virevoltaient autour d'elle, dans un crissement de soie, presque sensuel : « Dieu que c'est bon d'être meneuse de revue ! ». Lorsque les vaches s'étaient mises à applaudir, elle avait fermé les yeux. Elle n'avait pas entendu la porte claquer, seulement le moteur rugir dans la nuit.

 - « Finalement, ça s'est bien passé ! »

Elle vient de hurler dans le silence de la maison. Saisissant à pleines mains ce qu'il subsiste du panier de porcelaine, elle le jette en direction du mur. Ses forces la trahissent, il retombe mollement dans un fauteuil douillet. Elle s'est déjà levée, s'apprête à terminer son travail de destruction lorsqu'une petite voix arrête son geste.

-« On… on peut t'aider à ranger, maman … ? »

Il ne faut pas qu'ils la voient pleurer. Elle les envoie chercher les restes du panier. D'un même élan, ils se ruent vers le fauteuil, regardent, sans bouger. Elle s'approche et, à son tour, voit : au milieu du panier disloqué se dressent encore deux lys, blancs, immaculés.

   ©  Mai 2002Cathy Girod et Vincent Fekete – Tous droits réservés.