
Je ne me lasse pas de regarder ses yeux.
D’ailleurs, je ne m’en suis jamais lassé. Entre de fines paupières oblongues,
deux jolies billes ourlées d’un blanc immaculé qui n’ont jamais su trouver leurs
couleurs. Chacune a toujours voulu être un dégradé rare, une pièce unique où les
teintes semblaient se mêler. Mais moi, ces yeux là, je les connais depuis plus
d’un demi-siècle et chacune de leurs nuances est inscrite à jamais en moi. Je
n’ai qu’à fermer les miens.
Dans la rondeur de chaque iris, entourant deux pupilles de jais, on discerne
toutes les teintes d’un ciel improbable, celui à partir duquel tout peut
basculer, tout peut encore changer. Serait-ce vers l’orage le plus terrible ou
vers le firmament pur et frais d’un printemps ensoleillé ? Il semble
éternellement hésitant, peint par je ne sais quel impressionniste de génie dont
la palette devait être une composition de tonalités savamment mélangées, d’une
grande technicité et surtout d’une haute sensibilité artistique.
Chaque touche de couleur semble se fondre en sa voisine, se nuançant
entre-elles. De ce côté, des petits grains azur illuminent son regard comme au
premier jour ; par-là, un gris irisé comme celui d’une perle sait dévoiler une
certaine mélancolie sans toutefois tomber dans la tristesse ; lié à lui, je
trouve encore quelques pigments de jade qui égayent, m’encouragent et me
poussent vers elle ; enfin, sur le haut d’une pupille, une minuscule, presque
insignifiante, tâche dorée me dévoile son âme, m’offre en partage une parcelle
de son intimité.
Depuis toujours, ils ont semblé changer de tons selon ses humeurs ou peut-être
même selon le temps de la journée. Pétillants et rieurs comme le plus souvent,
ils savent s’assombrir d’un coup de sang et transformer son regard de la biche
au loup, puis à nouveau doux et complices comme une amoureuse.
Ils ont tout vu. Les choses les plus belles et d’autres beaucoup moins. Le
soleil radieux de son premier jour, ses premières oranges au Noël de ses quatre
ans, la naissance à la maison de sa sœur Antonia, son premier livre sans image :
« Les malheurs de Sophie », la guerre et ses privations, la mort de son père,
les films d’amour où les héros s’embrassent à la fin, mon petit bouquet de
jonquilles à la sortie d’une de ces séances, ma main dans la sienne, les
tableaux de Kandinsky ou de Miro, leurs formes et leurs couleurs, notre mariage
dans cette jolie chapelle à Villefranche, la naissance de Marc puis celle de
Tina, la mort de sa mère sur le trottoir devant la maison, les anniversaires des
enfants avec leurs rires bruyants, le déménagement sur Nice, le départ de Marc
pour l’Algérie puis son retour, la jolie fête pour le doctorat en médecine de
Tina, leurs mariages émouvants et joyeux, tous ces petits enfants, ma retraite,
son cancer, son courage devant le miroir, mes yeux pleins de larmes.
C’est vrai, je ne m’en suis jamais lassé de son regard. Je l’ai tant aimée. Je
la regarde encore une fois, très fort, encore très fort. Puis, tout doucement,
je referme du bout de mes doigts la délicate peau de ses paupières. Je ne vois
plus ses yeux et je n’en finis pas d’essuyer les miens.
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2007 - Patrick Mussard – Tous droits réservés.