Antoine Kevisa
« Aussi
longtemps qu'on médite sa vengeance, on garde sa blessure ouverte. » (Thomas
Fuller)
Jean
Melques était à mes yeux, la version la plus achevée du parfait imbécile. Il
possédait toutefois une qualité essentielle qui rétablissait sans difficulté la
balance à son avantage : C’était mon employeur ! Pendant des années j’ai dû
supporter sa docte suffisance et doser, quasi-scientifiquement, un indispensable
respect envers mon chef et un irrépressible mépris que j’éprouvais à son
encontre. Bien que je me sois toujours interdit, tout à la fois obséquiosité et
arrogance, Melques n’avait pu, malgré son manque de finesse, ne pas entrevoir
mon subtil, périlleux et permanent exercice de style consistant à pallier par
des provocations feutrées une démotivation professionnelle qui s’était installée
au fil du temps.. Melques avait compensé la frustration de n’avoir jamais pu me
prendre en défaut, par la satisfaction malsaine d’exercer sur moi son autorité,
souvent bien au-delà des limites nécessaires, voire admissibles. Melques
dirigeait à Monaco l’hôtel Aristide créé par son père à qui il avait succédé.
Sans être aveuglé par mon absence de considération, je n’avais jamais douté que
la valeur du dernier spécimen des Melques en activité attestait de l’inexorable
évolution de cette dynastie vers l’extinction pure et simple, à l’instar des
dinosaures !
J’étais
le concierge de l’Aristide, palace de la Côte d’Azur. J’avais accédé à ce poste
après douze années passées auprès de Monsieur Pierre, mon prédécesseur, qui
m’avait tout enseigné de ce sacerdoce. Monsieur Pierre m’avait fait engager à
l’Aristide alors que je venais d’avoir 16 ans, répondant à la demande d’une de
ses sœurs, amie de ma mère. D’échec en désastre scolaires, je végétais à Nice,
ne sachant que faire de ma jeune vie désœuvrée. Persuadé moi-même d’être
définitivement un bon à rien, je m’étais trouvé un mentor et découvert une
passion pour ce monde fascinant qu’est un palace. Au contact de notre clientèle
cosmopolite, moi, le cancre invétéré, j'étais parvenu à parler couramment
l’anglais, l’italien et l’espagnol, suffisamment d’allemand et des rudiments de
russe et même d’arabe.
Je me
souviens de tous : Le prince Saoudien Mohamed Abu Ibn Abdelaziz, qui en musulman
irréprochable n’acceptait à sa table que de l’eau minérale, mais à qui je devais
faire monter chaque soir dans sa suite, très discrètement, deux bouteilles de
champagne ; le célèbre écrivain mondain Jean-Etienne Pinault-Orgeval, qu’il ne
fallait pas s’étonner de recevoir plusieurs fois dans la saison, accompagné de
son « secrétaire particulier », toujours différent mais invariablement très
jeune et très efféminé et qui occupait une chambre contigüe et communicante à
celle du Maître ; la comtessa Beatriz Da Gucci, Lady Wallace ou l’ex-actrice de
cinéma Dorothy Evans, qui avaient chacune atteint et même dépassé un âge
vénérable, mais qui demeuraient toutes de grandes consommatrices de gigolos,
présentés qui comme neveu, qui comme talent artistique pris sous une aile
protectrice…. Et tant d’autres, hommes politiques, industriels, têtes
couronnées, célébrités des arts et du spectacle, dont je me faisais un devoir de
satisfaire les exigences, les caprices et même les vices, restant en toutes
circonstances fidèle au credo de ma fonction : tout savoir et ne rien dire ! Et
toutes et tous avaient d’inavouables services à demander à leur dévoué
serviteur…
Je
n’appartenais pas à ce monde. Je n’en avais ni l’ambition ni le goût. Je savais
ne pas y être destiné et je n’en rêvais pas. Je n’éprouvais ni jalousie ni
frustration. J’aimais ces gens d’exception, malgré –ou à cause de?- leurs
travers, leurs excentricités, leur folie. Et ces gens me rendaient largement
par leur sympathie l’entier dévouement que je leur témoignais. La majorité des
gens n’a jamais fréquenté les hôtels de luxe et n’en aura jamais les moyens :
elle ne peut appréhender ce qu’est le concierge d’un tel établissement : aussi
important pour les clients, indépendamment de la hiérarchie, que le Directeur
lui-même ! J’étais le récipiendaire des confidences les plus osées, des désirs
les plus extravagants et parfois des désespoirs les plus sombres que l’alcool et
ma discrétion rendaient plus aisés à exprimer.
Je
m’étais marié. Mon épouse, Maria, une italienne de Vintimille travaillait à Nice
dans une compagnie maritime qui assurait les liaisons entre la Côte d’Azur, la
Riviera et la Corse. Notre éloignement n’était interrompu que par de brèves
retrouvailles en fin de semaine, lorsque mon travail accaparant nous en laissait
le loisir. Notre union fragmentée ne dura guère. Nous n’avions pas eu d’enfant
et la séparation se fit sans déchirement. Je poursuivis mes activités à
l’Aristide, sans qu’elles fussent affectées notablement par les meurtrissures de
ma vie privée, qu’à la vérité je ne ressentis pas réellement. L’Aristide était
toute ma vie et ses invités ma seule famille que je servais avec déférence et
fierté.
Georges Melques, le fondateur de l’Aristide avait, je le sais, à la place qui était la sienne, la même passion que moi pour notre métier. Héritier de parents aisés, il avait néanmoins fait ses premières armes dans des palaces londoniens avant d’ouvrir l’Aristide, avec le soutien financier familial. Son fils, Jean, prit sa suite sans y être véritablement préparé. Sa jeunesse dorée et oisive n’avait pas connu les rigueurs d’un apprentissage. De ce que j’en ai su, elle s’était plutôt déroulée dans les cercles de jeux parisiens et de la côte normande. Sans doute Jean Melques n’était-il pas très différent de nombre des invités fortunés de l’Aristide, mais eux au moins, n’auraient pas la responsabilité et la prétention d’administrer un tel établissement. J’étais déjà chef-concierge depuis quatre ans lorsqu’il fut intronisé, juste après-guerre, en 1946. A défaut d’une solide expérience, j’estimais qu’un homme approchant la trentaine aurait dû avoir assez de maturité pour développer un sens plus affiné des relations humaines : si Melques père ne laissait planer aucune équivoque sur son statut de seul maître à bord de l’Aristide, il savait aussi témoigner d’un respect et d’une bienveillance, distants mais perceptibles, vis à vis de son personnel ; le rejeton parachuté se montrait inconsidérément, malhabilement et inutilement autoritaire, par des attitudes et des réflexions vexatoires ! Je suis persuadé que l’hôtellerie de luxe lui demeura toujours hermétique parce qu’il ne prit jamais la peine de la comprendre et de l’aimer ; je suis convaincu qu’il n’a jamais vraiment su ce qu’était un concierge et qu’il ne voyait en moi qu'une sorte de gardien gradé, outrageusement rétribué pour mes modestes services dont il n’avait sans doute jamais perçu l’utilité !
Alors que Georges Melques dispensait ses apparitions dans les communs de l’Aristide avec parcimonie et discernement, Jean Melques qui manifestement ne savait à quoi s’occuper dans son bureau virevoltait en permanence de la réception à la cuisine, en passant par la conciergerie, trouvant à critiquer toute chose et à houspiller chaque employé. Bref, il brassait de l’air et pourrissait la vie de quiconque avait le malheur de croiser son chemin ! Je préfère ne pas entrer dans le détail de son attitude querelleuse, tant cela relève de l’absurde et du sordide ! Je ne donnerai qu’un seul exemple : comme il ne daignait écouter aucun d’entre-nous, il comprenait tout de travers… Ainsi, il avait entendu que Lady Adams établissait résidence à l’Aristide pour deux semaines, depuis dix ans, à partir du quatorze octobre pour célébrer son anniversaire… Il prit seul, sans prendre l’avis de personne, la décision de lui faire porter à la fin du dîner un somptueux gâteau surmonté d’une seule bougie accompagné d’un orchestre qui avait entonné un joyeux et tonitruant « happy birthday to you »… Lady Adams avait failli en mourir d’apoplexie ! L’anniversaire qu’elle commémorait était celui de la disparition de son époux vénéré, dix ans plus tôt, lors d’un séjour à l’Aristide. Le pèlerinage qu’elle effectuait depuis lors tournait, de par l’initiative de Jean Melques, au grotesque et à l’outrage ! Tout le monde était au courant du rituel de Lady Adams. Si le Chef cuisinier n’avait rien dit, c’était parce que Melques, par je ne sais quelle lubie, avait fait confectionner le gâteau par un pâtissier de la place, au risque –évidemment réalisé- de froisser la susceptibilité de son personnel ! Découvrant sa bévue, Melques s’était confondu en excuses, sans hésiter à mettre en cause le Chef Cuisinier à qui il fit porter toute la responsabilité de cet incident ! Ce jour-là, nous perdîmes Lady Adams et notre cuisinier…
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Melques
n’avait pas été quitté par la passion du jeu. Il fréquentait assidûment à Monaco
et Nice et même en Italie, les casinos et les parties privées. En fait, son
principal problème était la confusion des genres : il prétendait à la fois
proposer ses prestations professionnelles à une richissime clientèle qu’il
côtoyait par ailleurs autour des tapis verts. Cela le conduisait parfois –et
même souvent- à des excès de familiarité vis à vis de gens qui manifestement
n’entendaient pas l’admettre aussi naturellement dans leur élite. De plus, il
apparaissait qu’il n’était pas davantage doué pour les jeux d’argent que pour
les choses de l’hôtellerie. Nous, les employés de l’Aristide, avions remarqué
que son agressivité envers nous se manifestait avec une intensité redoublée les
lendemains de parties malchanceuses… Nous savions qu’il perdait beaucoup. Mais
cela ne nous inquiétait pas. Nous pensions que la fortune que lui avait léguée
son père lui permettait de satisfaire son plaisir dispendieux. De toutes façons,
cela ne nous regardait pas et pour ma part, je ne m’étais jamais vraiment
préoccupé de cela. Ce en quoi j’avais eu tort, comme les événements qui
succédèrent me le prouvèrent…
Les
années qui suivirent se déroulèrent sur le même rythme, au gré des incongruités
et des humeurs de Melques. Toutefois, le retour de la clientèle internationale,
principalement britannique et italienne au sortir de la guerre, avait redonné
vie à l’Aristide. Ce qui était bon pour l’Aristide était bon pour moi. J’étais
heureux malgré tout… En 1953, Jean Melques épousa la fille d’un commerçant du
Nord. Sur cet autre aspect de sa vie privée, je n’ai rien à dire. Sa femme ne
paraissait que rarement à l’Aristide, ne faisant pas plus de cas des employés de
son mari que des tapis qu’elle foulait…. Le mot sympathique n’était pas
exactement celui qui venait à l’esprit pour décrire cette personne, mais au
moins n’avions nous pas à la subir… Le mariage de Melques eut cependant une
importance capitale pour l’Aristide, puisque quelques mois après, il décréta que
l’importance de sa charge était devenue si considérable qu’il lui fallait
engager un directeur-adjoint ! « Avisé » comme à son habitude, Melques recruta..
son beau-frère !
Nous
étions souvent convaincus de vivre l’enfer avec Melques. Nous faisions erreur !
Nous n’avions fait que l’entrevoir du seuil ! Son beau-frère, Yves Beutain nous
propulsa en son milieu, au cœur de la fournaise !
Naturellement, Beutain, pas davantage que Melques, n’avait d’expérience dans le
domaine hôtelier. Nous avions su qu’il venait de l’administration. Des bribes de
conversations entre clients nous avaient laissé entendre que ses « talents »
exercés sous le régime de Vichy auraient pu lui valoir un peloton d’exécution
plutôt qu’une quelconque distinction… Mais peut-être est-ce le ressentiment que
j’éprouve à l’égard de cet individu qui me fait à posteriori accréditer aussi
facilement cette rumeur ? En tout état de cause, ce dont je puis témoigner c’est
du comportement exécrable de Beutain. Véritable nazillon, il trouva sa pleine
démesure dans son rôle de chat botté pervers et sadique au service de son
pitoyable Marquis de Carabas de beau-frère ! Près de la moitié des employés fut
congédiée ou poussée au départ, au terme d’un harcèlement d’une cruauté sans
pareil, pour des motifs les plus futiles et presque toujours fabriqués de toutes
pièces. J’en étais, comme mes collègues, arrivé à la conclusion que le but de la
manœuvre était de remplacer du personnel ancien par de jeunes gens et jeunes
filles inexpérimentés, et donc moins payés. Les rescapés, du moins les plus
consciencieux dont je faisais partie, firent tout leur possible pour compenser
par un surcroît de travail l’efficacité moindre des nouveaux venus, afin de
préserver la qualité de service de l’Aristide.
Quatre années passèrent encore. En dépit des vexations, des attaques incessantes, du manque de considération, je conservais intacte la passion de mon métier et indéfectible mon dévouement à l’Aristide. Jean Melques continuait à flamber. Des échos de ses pertes astronomiques nous parvenaient de temps à autres, mais outre le fait que je n’avais aucune qualité pour le mettre en garde, je dois dire que je n’étais pas mécontent que la vie se charge de le punir quelque peu pour ce qu’il nous faisait endurer, soit directement, soit par l’intermédiaire de son sbire, Yves Beutain !
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Cela est arrivé précisément le 14 août 1958, vers 20 heures… La police s’est présentée chez moi alors que j’avais quitté mon service deux heures plus tôt. Un inspecteur m’a présenté un document dont je n’ai pas saisi la nature exacte et a fait entreprendre par les agents qui l’accompagnaient la fouille de mon appartement, sans daigner répondre à mes questions. Je ne comprenais absolument pas la raison de cette perquisition infructueuse et, un peu bêtement, j’ai demandé s’il s’était passé quelque chose à l’Aristide, avant même de songer à ma vieille mère ! Ce n’est qu’au commissariat où j’ai été conduit, menotté, que j’ai appris que j’étais soupçonné de vol !
La stupeur et l’incrédulité m’ont empêché de me défendre efficacement durant les premières heures de mon interrogatoire. De plus, mon sens de la discrétion professionnelle m’interdisait de citer le nom de la personne qui aurait pu m’innocenter… En fait, j’étais persuadé à ce moment-là que cette personne allait intervenir, dès qu’elle serait avertie de ce qui se passait, pour expliquer que tout cela n’était qu’une regrettable méprise !
Vers 18
heures, peu avant mon départ de l’Aristide, le comte di Spanettori était passé
me voir dans ma loge pour me demander de faire livrer sept douzaines de roses
rouges à une jeune dame séjournant à l’hôtel de Paris. Après que j’ai eu noté
ses instructions et l’adresse, il s’apprêtait à quitter l’Aristide, semblant
visiblement pressé, puis se ravisa et revint vers moi. Il tenait à la main une
mallette de cuir à ses armoiries qu’il me chargea de faire mettre au coffre,
n’en ayant pas l’utilité dans l’immédiat et ne disposant pas du temps pour aller
lui-même à la réception. Je n’avais pas la moindre idée du contenu de ce bagage
et je n’avais pas été étonné de cette marque de confiance de la part du comte,
qui fréquentait l’Aristide depuis de nombreuses années et que j’avais eu
l’occasion de contenter à maintes reprises. J’ai donc fait le nécessaire pour
les fleurs, puis je suis allé m’acquitter de ma seconde tâche. Pour une raison
que j’ignore, il n’y avait qu’un réceptionniste à l’accueil au lieu des deux
habituellement en poste à toute heure. En revanche, Beutain était présent.
Inquisiteur comme à l’accoutumée, il m’a intercepté avant que je n’atteigne la
réception et m’a demandé ce que je faisais. Renseigné, il m’a alors dit de lui
remettre la mallette afin qu’il la place lui-même au coffre. C’était exactement
ce qui s’était passé et c’était tout ce que je savais avant que l’on m’apprenne
que la mallette avait disparu du coffre et que le comte Spanettori avait porté
plainte pour le vol de sa mallette contenant plusieurs millions de francs en
liquide !
Très naïvement, j’ai prétendu que je l’avais moi-même placée dans le coffre de l’hôtel –auquel je n’ai jamais eu accès !-. J’imaginais que Monsieur Beutain devait l’avoir déposée, non dans le coffre de l’hôtel réservé aux valeurs des clients, mais dans celui de la direction en omettant d’en avertir la réception et, qu’absent au moment où « l’affaire » avait éclaté, il n’avait pu encore faire lever les soupçons infamants qui pesaient sur moi. En dépit de l’antipathie que j’éprouvais pour le personnage, je répugnais à incriminer Beutain de quelque manière que ce soit avant qu’il ne s’exprime de lui-même afin de rendre enfin limpide le déroulement des opérations… Ce n’est que poussé dans mes derniers retranchements, bégayant, me contredisant, que je finis par lâcher le nom de Beutain. Un peu honteux, me sentant coupable d'avoir manqué à mon obligation professionnelle de réserve et presque d’avoir trahi un secret, je me sentis néanmoins soulagé d’échapper enfin au stress des accusations des policiers. Mais, moins de deux heures plus tard, ils revenaient me dire que Beutain avait déclaré que cette remise ne s’était jamais effectuée ! Quant au réceptionniste, alors que la scène s’était déroulée à moins de cinq mètres de lui, il prétendait ne pas en avoir été le témoin !
J’étais piégé ! Piégé par une déontologie et une éthique stupides ! J’avais commencé par mentir dans une intention louable –ridicule en fait, je le réalisais un peu tard !- et j’avais beau clamer mon innocence, les policiers ne me croyaient plus. J’étais un voleur qui tentait malhabilement de camoufler son forfait par un mensonge dérisoire accusant un de mes honorables employeurs. Car il était clair, mais cela ne l’était que pour moi seul, que Beutain était un voleur de l’espèce la plus ignoble ! Le lendemain, lorsque je fus présenté à un juge d’instruction, celui-ci me conseilla fermement et très explicitement de cesser de porter des accusations mensongères pour me défausser de mon vol. Avec désespoir, je réalisais que pour comble de mon malheur, la solidarité des notables ne me laissait aucune issue…
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J’ai passé cinq années en prison. « Ayant refusé de restituer mon butin », je n’eus doit à aucune clémence du tribunal. Pendant mon enfermement, j’ai eu tout loisir de repenser à toute cette histoire. Le pire de ma déchéance était que plus jamais je ne pourrai franchir la porte de service de l’Aristide, que plus jamais je ne pourrai ressentir cette fierté, ce plaisir, cette émotion qui m’étreignait lorsqu’un client m’honorait de sa confiance et même de son estime…
Deux ans après ma libération, j’ai rencontré à Marseille Jacques Lacour, le réceptionniste qui aurait pu m’innocenter mais avait affirmé ne pas m’avoir vu remettre la mallette à Beutain. Il m’a invité à prendre un verre dans un café. Il m’a avoué qu’il avait effectivement été le témoin de la transmission de la mallette, mais que lorsque Beutain lui-même lui avait annoncé le lendemain que j’étais accusé du vol avec un regard chargé de menaces, il n’avait pas osé révéler la vérité. Les larmes aux yeux, il avait tenté de se justifier : il était déjà veuf à l’époque avec deux enfants à charge… J’ai haussé les épaules. Je ne lui en voulais pas vraiment. Pas à lui… Je ne me suis pas offusqué non plus lorsqu’il a précisé qu’il ne réitérerai pas cet aveu tardif devant la justice. A quoi bon… Cela ne me ferait pas retourner à l’Aristide pour y retrouver ma place ! D’ailleurs, pendant mon incarcération, l’Aristide avait été racheté par un groupe italien, Melques avait été ruiné par ses dettes de jeu, sa femme l’avait quitté et obtenu le divorce, Beutain, son exécuteur des basses œuvres avait laissé choir un maître ayant perdu tout son lustre… J’écoutais sans intérêt excessif cette litanie de nouvelles de la période durant laquelle j’avais été banni du monde des hommes libres. Avec même un peu d’agacement, je le fis revenir sur le seul sujet qui me préoccupait : qu’avait fait Beutain après avoir pris la mallette ? Lacour put simplement m’affirmer qu’il l’avait vu prendre l’ascenseur avec son précieux chargement. Cette information ne m’apprenait pas grand-chose mais celle qu’il me livra immédiatement ensuite dissipa ma déception et aviva ma colère. Plusieurs semaines plus tard, Gisèle, une femme de chambre lui avait raconté un incident survenu peu après que Beutain ait quitté la réception : Ayant l’habitude de faire le ménage dans les bureaux de la direction à cette heure-là, elle avait frappé à la porte de Melques. N’obtenant pas de réponse, elle avait pensé que la pièce était vide et y avait pénétré pour effectuer son nettoyage. Elle avait juste eu le temps de voir Melques et Beutain assis à la table de réunion contemplant des liasses de billets dans une mallette ouverte devant eux. Ils étaient si accaparés par ce spectacle qu’ils ne l’avaient pas entendue. Melques avait précipitamment refermé la mallette et lui avait hurlé de foutre le camp ! Bien sûr, si Giselle avait fait le lien par la suite avec le vol, tout comme Lacour, elle n’avait rien dit et ne parlerait jamais !
J’avais senti la haine me submerger ! Ainsi, j’avais la confirmation de ce que je pensais : Melques et Beutain unis jusqu’au bout pour le pire, dans l’ignominie ! Cette haine ne m’a jamais quitté tout au long de ces années, elle m’a rongé à chaque seconde, hanté mes nuits d’insomnie. Concernant la raison du vol, elle m’était apparue évidente : le Comte était un gros joueur comme Melques. Il ne venait à Monaco que pour jouer et chacun savait qu’il transportait toujours de grosses sommes d’argent en liquide avec lui. Beutain jouait lui aussi. Il était moins flambeur que son beau-frère, mais ne pouvait ignorer les habitudes du Comte. Il avait saisi une opportunité et partagé avec Melques… par fidélité, par sécurité ? Peu importe ! Ils demeuraient, quelques soient leurs degrés de responsabilité respectifs, indissociables…
J’ai, selon la formule consacrée mais vide de sens pour moi, « refait ma vie ». J’ai travaillé comme serveurs quelques années, puis j’ai pu ouvrir un bar-tabac à Marignane. Socialement, pécuniairement, j’ai sans doute eu plus de chance que beaucoup de mes semblables… Mais ma vie sans l’Aristide, ce n’était pas une vie. Ce n’était pas Ma vie !
Il y a bien longtemps aujourd’hui que tout cela s’est déroulé. Mais j’y pense encore, sans cesse, jour et nuit. J’aurais dû oublier, au moins tenter. Faire table rase du passé. Positiver… D’autant plus que Melques est décédé il y a trente ans. Il est mort comme il a vécu, comme un imbécile, renversé en traversant le boulevard Massena à Nice par un chauffard qui a pris la fuite. Quant à Beutain, peut-être retourné dans son Nord natal, je n’ai plus entendu parler de lui…jusqu’à la semaine dernière !
*****
Un nouveau pensionnaire est arrivé à la maison de retraite « les mimosas » cette semaine. Un grabataire qui partage ma chambre, un légume que j’observe, allongé inerte sur son lit proche du mien ; un corps décharné que l’infirmière place sans effort sur un fauteuil roulant qu’elle fait rouler jusqu’au salon, face au poste de télévision que ces yeux inexpressifs ne voient même pas… Comment ai-je reconnu tout de suite, sans la moindre hésitation, dans cet être qui n’est déjà plus parmi les vivants, cette ordure de Beutain ? Parce que ma haine est au-delà de tout ! J’ai beau avoir 88 ans, en dépit de quelques périodes de perte de lucidité et de radotage selon l’infirmière, aucun risque d’avoir oublié Beutain ! Depuis son apparition aux Mimosas, je n’ai plus qu’une seule et unique activité : scruter ce visage éteint, ce fantôme squelettique. Non pas scruter ses faits et gestes, il n’en est capable d’aucun ! Il est nourri de bouillie par l’infirmière, ayant à peine le réflexe d’ouvrir la bouche au contact de la cuillère et encore moins celui de la refermer… Mais je ne me délecte pas de ce spectacle ! Ce n’est pas ce que je souhaitais comme châtiment pour Beutain ! J’aurais voulu qu’il me reconnaisse. Qu’il puisse me voir, vieux mais ingambe face à lui, parfait pré-cadavre…Non, la nature et le temps ne m’ont pas suffisamment vengé ! Ils n’ont pas effacé le gâchis de ma vie ruinée. J’ai déjà tué Melques… Beutain ne m’échappera pas non plus. Ce soir, je ne prendrai pas mon somnifère tout de suite. J’étoufferai Beutain avec mon oreiller, puis seulement, j’irai me coucher et je dormirai du sommeil du juste. Peut-être même qu’ayant accompli la dernière tâche qui m’incombait ici-bas, je n’aurai pas besoin de me réveiller demain…
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2002
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