Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Alain Emery

 

La porte d’entrée du petit pavillon s’ouvrit et le museau fripé d’Émilienne Pligeot, née Blachard, apparut aux trois visiteurs. Comme elle semblait surprise, le plus bedonnant du trio, visiblement embarrassé, s’éclaircit la gorge et annonça :
« Dites voir, M’dame Pligeot, on vient prendre des nouvelles d’Adrien parce que, mine de rien, ça va bien faire un mois qu’on l’a pas vu, votre mari… ». Elle hocha la tête lentement et s’égara dans ses pensées…

Qu’Adrien fût son mari, l’idée la faisait encore sourire mais la vérité, c’est que depuis l’instant où un curé rondouillard avait, cinquante ans plus tôt, prononcé la phrase solennelle « Jusqu’à ce que la mort vous sépare… » ; ils étaient unis l’un à l’autre par les liens sacrés du mariage. Liens qui, du reste, n’avaient pas empêché Adrien Pligeot, représentant en coucous suisses, de reprendre la route trois jours seulement après la cérémonie. C’est d’ailleurs à cette époque qu’elle avait commencé à se réfugier au grenier. Dès qu’il s’en allait, elle grimpait là-haut et s’installait dans un vieux canapé bancal. Elle y passait des journées entières entre les premiers numéros de Bibi Fricotin et d’antiques baigneurs en Celluloïd qu’elle tentait de restaurer. Bien souvent, elle ne redescendait que pour aller dormir. Elle aimait déjà, sans trop savoir pourquoi, le craquement tranquille de la charpente et la lumière rase qui entrait, comme domptée, par les quelques lucarnes. Une douce tiédeur, propice à la rêverie, régnait là, été comme hiver, et Émilienne, que la nature avait faite docile, prit l’habitude d’attendre, dans la poussière légère et l’odeur de cuivre des livres anciens, le retour de son bien-aimé.
Les années passant, et malgré tout l’amour qu’elle lui portait, elle avait commencé à redouter l’instant où Adrien prendrait sa retraite. Sans doute s’était-elle imaginée, sans se l’avouer, qu’il lui faudrait mettre un terme à ses escapades à l’étage et se consacrer exclusivement à son époux mais, contre toute attente, lorsque ce dernier avait raccroché sa musette, il s’était découvert, dans l’instant, une accaparante vocation d’apprenti horloger. Lui qui, toute sa vie durant, avait vendu des coucous s’était mis à les démonter avec une incroyable frénésie. Et comme il ne parvenait pour ainsi dire jamais à les remonter, Adrien s’était très rapidement retrouvé à la tête d’un encombrant tas de poulies, d’engrenages et d’aiguilles. Aussi avait-il été obligé d’installer à la cave, entre le tas d’anthracite et une soixantaine de bouteilles d’un excellent Bourgogne, un minuscule atelier d’horlogerie…
Durant plus de vingt ans, ils avaient passé le plus clair de leur temps, elle au grenier, penchée désormais sur les coffres et les cartons de la famille, entassés au fis des ans dans un capharnaüm qu’elle n’avait jusque là jamais songé à explorer et lui à la cave, couvant du regard les carillons et les réveils qu’il n’avait de cesse d’éventrer. Ils ne se voyaient qu’à l’occasion des repas – qu’ils engloutissaient à la manière d’enfants pressés de retourner jouer – et au moment de se coucher, lorsque, enfin épuisés, ils rejoignaient, entraînant des pieds, le lit conjugal où se mêlaient alors des odeurs de feuilles mortes, de charbon et de papier moisi.
Ils sortaient peu. Adrien s’offrait chaque jour un rouge lim’ au café tout proche, et quant   à Émilienne, elle se contentait de quelques allers et retours à l’épicerie voisine. Ni l’un ni l‘autre n’ignorait qu’au village on les avait surnommé le Rat et la Chouette mais la comparaison, loin de les chagriner, les avait plutôt amusés. Lui se plaisait dans ce silence souterrain, dans cette obscurité que ne troublait pas même un soupirail et elle, pour rien au monde, n’aurait quitté sa poussiéreuse tanière et les vieilleries qu’elle abritait. Elle était heureuse. Il l’était aussi. Et lorsqu’elle y pensait, une phrase, une seule, lui revenait en mémoire : « Jusqu’à ce que la mort nous sépare… »
Sans doute auraient-ils vécu ainsi jusqu’à la fin de leurs jours si Émilienne, toujours aussi avide de découvertes, n’avait eu l’idée saugrenue d’ouvrir un carton de souvenirs qu’Adrien, quelques années plus tôt, avait remonté de la cave de peur qu’il n’y pourrisse. Il lui était brièvement venu à l’idée qu’elle allait violer l’intimité de son époux mais elle avait finalement trouvé la perspective plus amusante que choquante. Adrien n’avait à sa connaissance rien à cacher.
Elle se trompait.

A l’intérieur du carton jaunissaient deux cartes routières, un livret militaire, quelques cahiers d’écolier, bref, rien d’intéressant et sans doute eut-elle délaissé son butin si elle n’avait aperçu, dépassant d’un pli du carton, une photographie. Elle s’en était emparée sans entrain…et avait bien failli en avaler sa langue.
Le cliché, dont l’auteur était inconnu, représentait Adrien embrassant à pleine bouche l’affriolante Madeleine Blachard, la défunte sœur d’Émilienne, à l’époque bien vivante et visiblement peu farouche. Au dos de la photo, une main amoureuse avait inscrit : « Avec tout mon amour, Madeleine, Deauville, Juin 54 ».
Le grenier en avait tremblé.

Une fois son univers totalement écroulé. Émilienne s’était souvenue de ce voyage à Deauville, deux jours après leur anniversaire de mariage, et de la comédie qu’avait alors jouée Adrien, superbe dans le rôle de l’époux que le devoir appelle. Prise d’un brusque dégoût pour l’homme qu’elle avait si souvent attendu, une rage épaisse lui avait vissé les mâchoires. Trompée ! Et avec sa propre sœur ! « Elle a de la chance d’être morte, celle-là ! » avait grogné Émilienne, en proie à une fureur incontrôlable. Tout un après-midi durant, elle avait pleuré, juré, étouffé ses cris dans les fripes jetées aux quatre coins. Puis, peu à peu, la pièce s’était à ses yeux transformée en un repaire sombre et glacial. Et le soir venant, elle s’était soudainement sentie suffisamment distante pour être implacable. La sentence, le plus naturellement du monde, était alors tombée.
Lorsqu’il avait entendu la porte de la cave s’ouvrir, Adrien avait jeté un œil à sa montre. Il leur arrivait, l’un et l’autre, d’oublier l’heure des repas mais cette fois, il était encore trop tôt. Dans un soupir agacé, il avait délaissé son ouvrage du moment – un splendide modèle de coucou bavarois – et s’était rapproché de l’escalier. En haut, dans un halo de lumière se découpait la silhouette rabougrie d’Émilienne. « Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » avait-il demandé, un peu surpris de la voir si solennelle. Au terme d’un silence accablant, elle avait lâché, d’une voix profonde et métallique: « Avec tout mon amour, Madeleine, Deauville, Juin 54 ».

Adrien n’avait pas immédiatement compris. Plus exactement, tout son être, un court instant, s’était refusé à saisir le sens des mots qu’il venait d’entendre. Et puis, il s’était rendu à l’évidence. Sa gorge s’était nouée et les quelques mots qu’il avait bredouillés n’avaient alors pas suffi à couvrir la voix coupante d’Émilienne pendant qu’elle annonçait le verdict. « Jusqu’à ce que la mort nous sépare » avait-elle hurlé en refermant la lourde porte sur Adrien, plus pitoyable que jamais. La lumière s’était éteinte et là, seul dans cette nuit brutale, il avait entendu un bruit sec et définitif : la clé tournée dans la serrure…

« Oh, M’dame Pligeot, vous m’avez l’air bien rêveuse !... Alors, comment qu’il va, votre mari ? »
Émilienne sursauta légèrement et concentra toute son attention sur les trois hommes. Elle les examina longuement et ne put s’empêcher de penser qu’elle aurait été bien contente, un mois plus tôt, de les trouver pour l’aider à pousser l’armoire devant la porte de la cave . Même si, finalement, elle s’en était plutôt bien tirée…
« Adrien, dit-elle en réprimant un sourire féroce, la dernière fois que je l’ai vu, il était à la cave … »
Elle ajouta en baissant les yeux : « Et à mon avis, il doit y être encore… »

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