Semblant d'arbre
Domoinique Guérin
Je suis né arbre par la grâce de Dieu… et je le reste, toutes branches déployées, écorcé vif !
La sève enfiévrée pour l’éternité, je me sens vieux comme le monde mais privé de cette sagesse lénifiante qui, parfois, vient aux repentis. A quoi bon tant de résine versée goutte à goutte quand, alentour de mon tronc larmoyant, le paysage s’est contenté de bleuir et verdurer sans jamais se départir de sa beauté figée… nul buisson à houppette, aucune herbe mal touffue, pas une fleur corolle basse…
Un sacré artiste Notre Tout-en-Un !
Moi qui Sais et plus encore, je m’en veux d’être planté là, au beau milieu de ce décor dénaturé, impuissant, oublié, suintant l’amertume, alors que ma vocation d’arbre missionnaire semblait devoir m’enraciner dans un autre destin.
Semblait.
Quel supplice que de me juger du bois dont on fait les autodafés si, tel le phénix je ne peux, par un jour plus propice, renaître de mes cendres, dispensateur d’un savoir universel immolé mais non consumé… Mon Savoir si charitablement diffusé mais non authentifié… Celui des savants impies, des hérétiques visionnaires, des livres sacrilèges…
Elle me manque. Surtout Elle. Blonde et le teint pâle, ramenant en natte ses longs cheveux bruns sur son épaule ocrée, joyeuse et noire de peau, toute frisée au pubis. Elle, ma caméléone.
Qui s’enroulait à mon tronc de tous ses bras. Qui s’enchantait de mon mutisme si éloquent au creux de ses oreilles. Qui gambadait à satiété sous l’auvent ombragé tissé par mes branches basses, agnelle promise au grand méchant arbre.
Notre union n’était pas encore consommée que déjà, autour de nous, il y avait surpeuplement : une agitation perpétuelle à laquelle je ne prêtais guère attention et dont l’absence aujourd’hui m’est infini regret… Car de ces temps-là me reste la certitude que personne ne nuisait à personne, chacun s’appliquant à être la réplique fidèle de ce qu’il était censé symboliser, sans plus… Et si le lion paradait volontiers dans son périmètre royal, en revanche jamais il ne montrait griffes ou crocs. Jamais… Ni les vers tortillards ne me rongeaient le feuillu…. Ni les insectes bruissants ne la piquaient, Elle…
Je m’imaginais orchestrer la ronde, avec la bénédiction de Notre Tout-en-Un. Grotesque erreur arborescente dont l’illusion s’amplifiait tant et tant que j’avais les racines qui enflaient à force de suffisance.
Semblait.
Savoir n’est pas prévoir. En cette aube infiniment renouvelée, le commun des arbres n’existait pas plus que le commun des mortels : j’avais la science infuse, inutile d’aller chercher ailleurs ! L’Autre, blond et le teint pâle, brun et la carnation ocrée, joyeux et la peau noire, l’Autre ne m’intéressait nullement. Pire que tout : l’Autre n’était Personne. Mais comme vous le dites aujourd’hui, ça allait vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Seulement voilà, j’avais des poussées de désir qui me titillaient des radicelles aux ramilles. Une envie irrésistible de partager avec Elle ma divine érudition. Bouffée printanière, vous plaît-il d’ironiser ? Hélas, bien avant que vous n’ayez plus de saison, je n’en avais déjà pas… et c’est de pis en pis dans mon tableau mi-cyanosé, mi-verdifié, où les nuances peu à peu s’obscurcissent par manque de foi.
Je fus créé fécond. A ma maîtresse branche, un seul fruit s’arrondissait en banane anone, gousse piriforme d’un bel orange citronné… Oubliez la pomme !
J’en était fier, imbu même. Et je ne cessais de le lui offrir à Elle, ma fée originelle. Hélas. Difficile de faire passer le message faute d’un langage commun : nous nous jouions Babel avant l’heure, sans pressentir qu’un jour cette maudite tour ferait se déliter un monde de plus, s’écroulant vengeresse sur les illusions d’une humanité rebelle en mal d’indépendance.
Au jeu de cubes, nul ne peut égaler notre Tout-en-Un.
Le murmure jargonnant de mon feuillage, le crescendo de ma sève énergisée, l’appel mielleux de ma drupe rebondie conjugués à son écoute impatiente, à son rire attentif, à sa soif innocente, nous maintenaient dans l’expectative.
Chuchotements inaudibles et tendres babils : nos échanges manquaient de liaison. Ah ! Que n’ai-je été stérile…
Et vous en a-t-Il fait avaler des couleuvres…
Pourtant, je vous assure, le serpent allait de soi. Ses sifflements modulables couvraient docilement la mouvante gamme des sons. Rien à redire sur la traduction ! Un serpent si serviable, se contentant de sinuer comme tout vrai serpent qui se respecte, sans plus… Et qui jamais n’usait de fiel ou de venin. Jamais…
Seulement Notre Tout-en-Un nous a tous bernés.
Moi d’abord, Elle et vous ensuite.
En ces temps-là, le temps ne se comptait pas ; Or, il advint que l’effervescence pérenne suspendit son cours aux gourmandes lèvres roses et ocrées et presque noires. Improbable instantané. L’Autre se comporta de même, toute activité cessante.
L’urgence se mua en silence, devint latence puis lascif arrachement. Bouches tendues vers mon fruit soudain cueilli par ses mains protéiformes, d’une coup Elle croqua.
Je déteste ce souvenir, fulgurante apothéose.
Le suc nectarisé de ma science immédiatement contamina son esprit. Elle, si vierge, si multiple, si prometteuse, Elle donc se tourna vers l’Autre pour l’encourager à fouailler de ses dents carrées, pointues, voraces, dans la chair de ma chair. Là où puiser la lumière. Ce qu’il fit.
Ainsi me sacrifia-t-Elle à son insipide alter ego… Question de côte, sans doute.
Consécutivement, le serpent se découvrit une lange bifide, de solides crochets, des anneaux constricteurs, une queue à sonnette et un dos à lunettes… avec la curieuse obsession de s’en servir.
Consécutivement, le lion s’étonna de rugir si fort, ouvrit une gueule carnassière et feula famine au passage de la gazelle qui, pour sa première peur, dérapa en fuyant, victime de sabots trop neufs.
Consécutivement, tous les hôtes de mes lieux endossèrent leurs défauts par-dessus leurs qualités et ce fut un effroyable charivari. J’en avais les folioles retournées, le périderme grumeleux et la moelle gélifiée.
Alors, consécutivement mais un peu tard, Notre Tout-en-Un regagna son vert Paradis. Débarquant de Seul Dieu sait où, en récitant son credo personnel. Aussi mégalo que Moi mais plus puissant et pas content…
Je reste persuadé que si, à la prime seconde de cet impromptu décompte temporel, il avait pu me gommer de son Jardin pour redorer son chef d’œuvre, il se serait octroyé un huitième jour. Seulement voilà, ici et dorénavant, Elle lui échappait autant qu’à moi : ni son esclave, ni mon affranchie… Plutôt la malédiction du hors champ, l’Autre à son côté !
Parce qu’il y a quand même du vrai dans ce que vous croyez. Sauf que la sainte colère de Notre Tout-en-Un ne se déversa pas sur Elle, enfin pas directement.
Animiste tonitruant, il me vilipenda pour ma tentative déicide, Moi sa créature égrappée… son dérisoire rival en manque de chlorophylle… Ne lui avais-je donc aucune reconnaissance de m’avoir créé Arbre de la Connaissance ? N’étais-je pas son rejeton bien-aimé venu parmi les marionnettes d’Eden relever le niveau culturel de son Jardin ? Il s’écoutait gronder. Peut-être même envisagea-t-il alors de planter un autre fils unique quelque part sur un mont couronné d’oliviers. Pour le plaisir d’être muet au mauvais moment… Démiurge oblige !
Semblait.
Elle s’impatientait, ivre de mon savoir. L’Autre regardait le serpent, le lion et la gazelle d’un œil connaisseur. Moi je ployais sous le poids de mon incompréhensible faute, élagué par le remords. C’est là que Notre Tout-en-Un devint biblique, se gargarisant du mot « péché », y allant de son discours médiatique sur des lendemains de noire souffrance, conceptualisant la mort.
Pour qu’Elle nous reste, tétanisée d’effroi.
Mais ce n’était pas un bon conteur et Elle voulait Vivre.
Mauvais perdant, Notre Tout-en-Un se livra à une ultime intimidation pas franchement digne de lui… La privant à jamais de ses facultés transformistes.
Petite, bonde et blanche à vie, petite, blonde et blanche, Elle le défia. Elle, la mère de tous les hommes, condamnée à la gestation de toutes les races, devenue aryenne par la volonté de Dieu. L’avenir, puisque avenir il y aurait, l’avenir s’annonçait discordant pour ses enfants… Qu’importe. C’est une vieille histoire dont vous vous bercez depuis la nuit des temps. Son message ment, son message est menteur. Comment pouvez-vous trouver édifiante une histoire fausse ? Mais mon récit, quoique véridique, est-il plus exemplaire ?
En une folle farandole, Elle avec l’Autre, et les bêtes à leur suite, franchirent une ligne de démarcation imaginaire, tracée au divin cordeau juste pour la circonstance, et s’engouffrèrent allègrement dans votre monde de misère. Au final, la licorne les rejoignit d’un bond précipité… Uniquement pour pouvoir se faire jeter par Noé à la première grosse pluie. Chacun son emploi !
Semblait.
Pour consolation, le verger déserté offrit à Notre Tout-en-Un sa nudité parfaite à défaut d’une réponse susceptible de solutionner la terrible crise d’identité qui l’assaillait. Comme vous le diriez aujourd’hui, son coup de Maître s’était mué en coup du sort. Avoir fait acte d’imposture indépendamment de sa sacro-sainte volonté froissait sa superbe. Vexant pour un Deus Ex Machina… Alors, face à ce désastre non circonvenu qui remettait en cause son omnipotence, Dieu improvisa le Diable.
Une Histoire à n’y pas croire : d’ange déchu, de serpent perfide, d’Elle désobéissante, d’arbre potiche. Histoire de conserver le beau rôle du Père fondateur qui doit peaufiner la distribution des utilités pour des siècles et des siècles, amen ! Histoire de… Il avait raison comme toujours puisque vous y croyez encore.
Confiance sciée à la base, je me sentais devenir souche. La béatitude éternelle sourdait de mon fût, chiendent moussu aux dix mille crampons xylophages, et j’avais brusquement la fibre mécréante.
Notre Tout-en-Un tirait des plans sur ses comètes, lui qui au commencement créa le ciel. Les ébauches se télescopaient en une débauche discursive. Elles avaient pour noms : Intolérance, Xénophobie, Inquisition, Totalitarisme… et engendraient de sinistres figures au fur et à mesure de leur énumération. Avant même qu’Elle soit punie pour n’avoir rien fait et découvre son entier discrédit, je connus votre triste destinée, des turpitudes de Néron aux sanglantes expéditions des Croisés, des tortures de Torquemada aux holocaustes d’Hitler, du génocide arménien aux certitudes de Bush. Restaient à combler les zones d’ombre. Celles qu’Il ne pouvait deviner, tout-puissant aux trois-quarts seulement, et que ses créatures les plus rebelles, désormais douées d’entendement, allaient lui opposer… lentement, patiemment, sûrement… Avec Humanité !
Submergé d’une rage génitrice et rattrapé par un temps qui n’était pas de lui, Notre Tout-en-Un m’abandonna, moi son jouet mutilé, pour s’en aller sévir ailleurs. Mais Eden doit renaître, dixit votre Bible, havre d’éternité des bienheureux Repêchés du Jugement Dernier. Fadaises et Bondieuseries. Car Notre Tout-en-Un serait bien en peine de tenir parole. J’en sais quelque chose, Moi qui dois présider au spectacle de l’ultime renouveau et qui pourtant n’existe censément plus en ce Jardin soi-disant exfolié où je pourris de solitude, bûcheronné debout.
Semblait.
J’étais science sans conscience. Devenu incrédule, je me suis fait une raison. Pour la rejoindre, Elle, à travers ses enfants, j’ai épuisé mon terreau béni. Je me suis projeté dans les rêves de Nabuchodonosor en Axis Mundi, Arbre messager de la paix universelle. Mais vous ne m’avez pas reconnu. Pourtant j’espérais que contre Notre Tout-en-Un l’union ferait force. Fi de toute concorde !
Alors, j’ai tenté de vous délivrer de ses obscures manigances par émission d’infos supplémentaires… Derrière Galilée, Pasteur, Einstein, Gandhi et Consorts : en cherchant, vous m’auriez trouvé. Mais vous ne m’avez pas reconnu. Pour quelques illuminés qui se sont opposés à la divine tromperie, combien d’aveugles mystiques et sectaires ? Notre Tout-en-Un conduit la danse macabre, variant ses leurres : inch Allah seigneur Jésus, que Vishnou soit avec toi et que Bouddha te garde sous la coupe d’Internet.
A tant me secouer, je vous ai ensemencé des bribes d’un savoir qui n’était pas dans mon fruit. Mais vous vous êtes détournés de Moi. Sans espoir de volte-face. Dommage : une seule décoction de mes feuilles suffirait encore à sauver votre monde de son Mécène apocalyptique.
En quoi ai-je donc démérité pour que vous ayez perdu la foi qu’Elle me témoignait et que je sois à votre seule souvenance un pommier empoisonné ?
Missionnaire, Messager, Messianique… Et rien.
Un arbre immortel régnant sur un jardin immortel tandis qu’Elle est poussière, chose promise, chose due, évidemment. Puisque cette histoire, depuis la Genèse, prêche le vrai pour vous inculquer le faux.
Dans mon beau domaine au bois dormant, entre cobalt et bronze, je m’éternise… racines pivotantes et nervures irriguées, prêt à me laisser abattre pour multiplier les surgeons. Hélas, mes boutures vous indiffèrent… Votre temps ne joue pas en ma faveur… Voici que je végète à l’infini.
A Dieu donc, chers dupes. Car en vérité je vous le dis : votre avenir appartient désormais à notre Tout-en-Un qui va continuer à vous accabler pour mon crime de lèse-majesté. Et Elle qui n’est plus là vous dirait de même.
Or, vous n’y croyez pas –me semble-t-il-…
Quelles bûches vous faites !
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2005
- Dominique Guérin -Tous droits réservés.