Les seins de Julie        

 

Yves Aillerie

        (Yves Aillerie, d’après une idée de Marie-France Leclerq)

 

 



Lettre de Julie à son père.
Mon petit Papa,
Comme je voudrais être auprès de toi et de maman, ce soir! Comme je me sens désespérée et laide ! Comme la vie est triste et cruelle et injuste !
La semaine dernière, Raoul m’a quittée. Je sais que tu n’as jamais trop aimé Raoul, et pour sûr, son départ ne doit pas te faire trop de peine.
Ce qui me fait de la peine, mon petit papa chéri, c’est que Raoul, il m’a quittée pour cette peste de Carole. Tu la connais, Carole ! Elle n’a rien de plus que moi, Carole. Et bien si. Ce qu’elle a en plus, Carole, c’est une poitrine, des seins, des vrais, des baudruches. Et Raoul s’y vautre, maintenant, s’y repose. Papa, c’est horrible !
Et je dois bien dire que ce n’est pas avec mes amandes, qu’il pouvait faire tout ça ! Tu sais ce qu’il faisait ? Il se penchait parfois dans l’ouverture de mon corsage et faisait « houhouuuu ! », en me disant que ça lui rappelait le puits, qu’il y avait dans le jardin de sa grand-mère. Ça me rendait si malheureuse !
Tu le sais bien, toi qui m’a faite, que mes seins à moi, ils sont gonflés comme deux ice-cream oubliés au soleil !
Que je suis malheureuse, mon petit papa, et toi seul, je crois, peut m’aider.
Trois mille Euros seulement me permettraient d’être à nouveau à l’aise dans ma peau et heureuse dans ma vie. Pour trois mille Euros, je peux enfin avoir une vraie poitrine de femme, je pourrai enfin avoir un homme à moi, que je pourrai garder.
Je pourrai enfin avoir des enfants, tes petits-enfants, papa.
Papa, toi seul peux enfin faire de moi une vraie femme.
Je t’en supplie, j’ai besoin de toi.
Ta petite fille, si malheureuse, qui t’aime tellement !
Julie


Réponse du père à Julie
Ma petite fille,
Tu as maintenant vingt neuf ans et je suis triste car ta lettre me révèle que je n’ai pas réussi à te transmettre les éléments les plus essentiels d’un bonheur solide et durable.
Bien sûr, je refuse catégoriquement et définitivement de te donner l’argent que tu réclames pour changer le corps que la nature t’a donné.
Julie, ma chérie, tu sauras qu’il y a en toi une joie de vivre, une énergie et une humeur qui font de toi et pour toujours la plus belle femme dont les hommes de ton âge puissent rêver.
Cette histoire de faux seins me laisse à penser que l’être, chez toi, a laissé place au paraître, ce qui me chagrine beaucoup et me révolte.
Mon enfant, choisis des hommes qui t’aimeront pour ce que tu es et non pour ton apparence. Sache que ta beauté n’est pas dans tes seins, ni même dans ton physique, que tu es ravissante, et que les goujats qui te quittent pour ton physique ne te méritent pas.
Prends exemple sur nous, tes parents ! Tu sais très bien combien j’ai aimé et j’aime toujours ta maman.
Je ne te cache pas pourtant que lorsqu’il m’arrive de me laisser aller à quelque promenade au jardin de son corps, je me sens plus paysan beauceron que berger savoyard, et Dieu sait pourtant comme j’aime les moutons !
Mais avec le temps, j’ai appris à aimer ce paysage là, cette plaine généreuse qui t’a engendrée.
Je t’embrasse très affectueusement,
Papa


Un peu plus tard, lettre de Julie à son frère.

Ça y est. Ça y est, c’est fait. Elle est superbe! Je n’arrête pas de me regarder. Je me mets toute nue et je me regarde. Puis je me rhabille et je me regarde. Puis je me remets toute nue. Je ne peux pas m’empêcher. Elle est superbe ! Elle est trop trop belle. Un jour je te la montrerai.
Tu sais ce que j’ai fait hier, mon petit frère chéri ? J’ai acheté mon premier soutien gorge. Pas un cache nez, pas une ceinture, pas un damart ! Non, un vrai soutien gorge. Un sous-tif, une babiole en soie à cent cinquante euros, une merveille beige avec des taches oranges. Un quatre-vingt dix D.

Mon petit frère, je t’adore ! Je t’adore ! je t’adore d’avoir fait cet emprunt pour moi.

Je suis enfin une femme ! Merci, merci, merci.

Julie


Un peu plus tard, lettre du premier amant au frère.
Cher ami,
J’écris cher ami, parce que votre sœur Julie m’a beaucoup parlé de vous et de cette magnifique tendresse qui vous unit depuis l’enfance. Peut-être savez vous que votre sœur m’offre son amour et ses charmes depuis déjà quelques mois. Elle y met du rire et des larmes, une passion que je ne mérite pas tous les jours, une énergie et un corps et une âme auxquels je souhaiterais rendre hommage toute ma vie.
Toutefois, je veux admettre que mon bonheur et la joie de tous mes jours qu’elle ensoleille de sa présence n’ont probablement pour vous qu’un intérêt réduit. Ce n’est donc pas pour cela que je vous envoie cette lettre.
Bien sûr, j’aurais pu vous téléphoner mais le sujet est un peu délicat et ma démarche n’est pas connue de Julie. Or, j’ai votre adresse, je n’ai pas votre numéro de téléphone, et je ne pouvais pas lui demander.
Il se trouve que la nuit dernière, alors que mes doigts lissaient le satin de sa poitrine pour en apprendre par cœur le grain et les courbes, Julie me révéla, dans la beauté d’une heure orange, au hasard d’un soupir joyeux, qu’un chirurgien, un grand homme, avait à sa demande, conjugué son art et son sens de la géométrie au génie créateur de vos parents.
Julie m’apprit également que, contrairement à vos parents qui, Dieu les protège à jamais, l’ont engendrée sans autre rémunération que celle trouvée dans le plaisir de la chair, il avait fallu quelques billets pour encourager le chirurgien à effectuer sa pratique.
Bien sûr, j’interrogeai Julie et découvris ainsi que vous, cher frère, cher ami, vous étiez engagé auprès de la banque pour que cela puisse se faire et que chaque mois vous remboursiez l’opération.
Dois-je le confesser, je ne suis pas riche, encore moins généreux. Pourtant, sur le constat de l’achèvement parfait de l’œuvre, et pour pouvoir caresser demain encore les seins de Julie sans avoir l’impression de mettre mes pieds dans les chaussons d’un inconnu, je sollicite de votre compréhension le transfert à mon nom du crédit que vous remboursez actuellement. Je vous suis par avance reconnaissant de me faire parvenir les détails de ce plan à l’adresse jointe.

Affectueusement,
Votre dévoué
Jean

Quelques mois plus tard, lettre du premier amant au second amant.
Monsieur,
C’est avec un certain embarras que je me permets de vous envoyer cette missive et de vous formuler ma requête.
La situation est la suivante.
Il y a deux mois encore, j’étais l’heureux amant de Julie dont vous devîntes récemment le favori.
Puisque nous sommes entre hommes, je vous ferai grâce de la douleur de la séparation d’avec une compagne que je trouvais parfaite à maints égards.
Pardonnez mon audace, mais je souhaite toutefois vous entretenir d’un sujet un peu délicat.
Pour cela, je me dois de vous avouer la fascination qu’exerce sur mes esprits et mes pulsions la poitrine magnifique de Julie. Alors que certaine nuit joyeuse je lutinais à l’envi ses seins, que mes paumes se réchauffaient aux deux fruits, alors que je m’enivrais de cette mouche qui me fera à tout jamais reconnaître sans hésitation le droit du gauche, alors que mes doigts, alors que ma bouche, … j’appris dans un rire que des coussins de silicone avaient aidé la nature à modeler une plastique parfaite. J’appris également que des frais avaient été engagés pour la réalisation du chef-d’œuvre et qu’un prêt courait toujours.
Comment profiter seul d’une volupté payée par un autre homme, le frère de Julie ? En homme bien élevé, je pris donc à ma charge les traites pour me perdre plus complètement encore dans ces jardins extraordinaires. Vous en auriez probablement fait autant.
Mais l’argent est maître sournois, souvent.
Cet après midi, j’ai rencontré Julie et voulus prendre de ses nouvelles. Comme dans mon souvenir, Julie avait dans les yeux, aujourd’hui encore, la beauté de son âme, dans ses mouvements l’énergie contagieuse de sa joie de vivre. Qu’elle était gracieuse dans sa robe de printemps !
Pourtant, Monsieur, comme passaient dans mes pensées des images délicieuses de promenades sur ses dunes, comme Julie offrait au soleil, aux passants et à mon regard son décolleté profond, je voulus y déposer un baiser, une caresse. Je ne le pus, bien sûr, et, charmante, Julie en un tour de danse, éloigna ma main.
Je fus contrarié, on le serait à moins, mais je crains d’avouer que je le fus doublement parce qu’on me refusait un joyau qui me coûtait cent quatre vingt douze euros par mois alors qu’un autre y buvait à loisir, à mes frais et même pas à ma santé.
Cette pensée est blâmable et manque de noblesse, je l’admets, mais je dois confesser que ma conscience serait moins amère si vous vouliez bien m’offrir de prendre à votre charge les traites restantes.

Avec toute mon amitié,
Votre dévoué,
Jean


Lettre du second amant au premier amant.
Cher Jean,

Que votre lettre m’a fait rire !

Dis, ça t’embête qu’on se tutoie ? Après tout, d’une certaine façon, nous sommes un peu intimes, toi et moi, non ? Enfin, je crois. Et puis, c’est plus facile, le « tu », pour moi.

Dis, tu sais que Julie me l’avait cachée cette histoire de silicone ? La coquine !
Quand j’ai reçu ta lettre, nous étions en train de dîner. Elle lisait un courrier de son frère qui vient de partir encore à l’autre bout du monde.
Quand je t’ai lu, je ne voulais pas te croire. Gentleman, je ne voulais pas lui demander, non plus. Alors, j’ai voulu me rendre compte par moi-même. Quand j’ai dégrafé son corsage, là, au milieu du repas, Julie se demandait ce que je faisais. En riant ! Tu la connais, on l’aime tellement d’être si gaie, toujours. J’ai passé beaucoup de temps dessus. Sur ses seins, je veux dire, le droit, le gauche. Pour vérifier, pour chercher si tu avais raison. Et je peux dire que pour chercher, j’ai cherché ! Avec les yeux, les doigts, la bouche. Et tu ne devineras jamais comment j’ai trouvé ! Je te rappelle qu’avant de lire ta lettre, on était assis à table, en train de dîner, tranquilles, conversations sages, les yeux dans les yeux, les chandelles, tu vois le genre. Et moi qui cherche ! Moi qui n’ai pas de dessert mais qui cherche.
Mais j’ai dû la chatouiller un peu, Julie. Je ne l’ai pas fait exprès, bien sûr, mais elle s’est étranglée, avec son verre de rouge à la main. Un Pauillac 2000. Un Pauillac 2000. Figure-toi qu’il a coulé sur elle, en dessous de la chemise. Un Pauillac 2000 ! Tu aurais fait comme moi, tu l’aurais bu, ce nectar. Et bien, c’est en remontant à la source, du ventre au cou, en lapant le vin fin comme l’aurait fait un chien nain, de coups de langues en suçons malins, c’est dans la cannelle et tout près de son aisselle que j’ai senti sous ma langue la peau en dentelle, la cicatrice, petite, très petite.
Tu avais raison !
Julie, ils sont en plastique, ses tétons !

Qu’est-ce qu’on s’est amusé !

Tu sais, je veux dire tu sais aussi bien que moi comme ils sont parfaits, ces nénés, ronds et allongés comme des poires. On dirait qu’ils te font de l’œil en louchant un tout petit peu. Moi je ne peux pas résister. Et je vois que toi, ami, tu ne résistais pas mieux que moi. Farceur !

Je dois te dire un secret. Comme je me sentais un peu vexé de n’avoir pas remarqué que ses seins en poire devaient autant à l’homme qu’à Dieu, je me suis promis de ne pas me faire avoir deux fois. Alors, j’ai vérifié que les deux pommes de son cul étaient l’œuvre du Seigneur seul. On ne sait jamais. Et je peux t’affirmer que si des crèmes et les abdos fessiers du Gymnase Club donnaient au chef d’œuvre divin l’illusion de sa grâce originelle, crois moi, nulle main d’homme n’y a posé son scalpel. J’ai vérifié, je te dis. Mais bon, comment je peux en être si sûr, tu m’excuseras, mais c’est une autre histoire.

Je te dois une des plus belles nuits de ma vie

Merci encore,
Bien amicalement,
Pierre.
PS : Bien sûr, je suis ravi de payer les traites restantes.


Lettre de Julie à son frère.
Petit frère,
Si tu savais ce que je te dois ! C’est grâce à toi que j’ai découvert l’amour.
Pas seulement l’amour des caresses et des nuits de folie, non, tu m’as fait découvrir l’amour, les belles amours des hommes, l’amour si particulier de papa, l’amour de ce grand nigaud de Jean, l’amour de Pierre, si passionné, et puis ton amour à toi, désintéressé, solide et pur.

Petit frère, c’est promis, tu seras le parrain de ma petite fille.
Et si tu veux, en secret, nous irons toi et moi lui acheter son premier soutien gorge !

Julie.


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