La séance 

Vincent Garand

 

 

Le jour ne s'était pas encore levé mais déjà l'hiver frappait aux carreaux. Sournoisement, il cognait par rafales sur la vitre. Il poussait ses cris hideux et sombres, comme pour augmenter la terreur de la nuit glaciale. De toute la nuit, les vitres ne se réchauffèrent pas. Leur partie extérieure était à demie gelée, prise dans la glace. A l'intérieur, Alex se retournait sans cesse sous ses draps. Son inconscient, pour le protéger, lui faisait croire à un mauvais rêve dans lequel il se retrouvait dans une cabane gelée en pleine montagne. Le vent soufflait très fort sur la neige, la déplaçant par mètres cubes entiers. Le froid heurtait sa porte et ses fenêtres, puis finit par envahir son piètre logis. Rapidement, ses membres commencèrent à ressentir de terribles morsures. Il s'enroula dans la seule couverture qui était à sa disposition mais le froid hurlait toujours. Cerné de toutes parts, il se mit à grelotter. Personne ne viendra le chercher, il ne lui restait qu'à mourir de froid, abandonné de tous, dans la solitude la plus noire. Il se tournait une dernière fois sur lui-même, pour contempler la vie qu'il abandonnait.

 

Alex se réveilla. Il sortit difficilement de sa léthargie. Ce n'était qu'un mauvais rêve. Le froid était là, mais il était dehors. Son appartement était chaud, le vent ne s'y engouffrait pas. Il réussit tout de même à lui gâcher sa grasse matinée, celle du dimanche matin, le seul jour où il pouvait se reposer un peu. Il savait qu'il ne se rendormirait pas. Il faisait encore nuit noire mais il se rendait compte qu'il devait déjà être sept ou huit heures du matin. Alex avait le sommeil léger et avait souvent du mal à s'endormir. Il regarda son réveil, et fit rapidement le compte : il n'avait pas dormi plus de six heures cette nuit. Il s'aperçut soudain qu'il ne se sentait pas très bien. Rapidement, les souvenirs de la veille lui revinrent. Il avait passé la soirée dans ce bar branché qu'il avait découvert quelques temps plus tôt. Il se rappelait cette discussion avec un groupe de jeunes gens, au faîte de leur insouciante juvénilité, qu'ils consommaient sans compter à coups de whiskies et de cigarettes, hilarantes on non. Il se souvint de les avoir enviés, surtout ce couple dont les yeux semblaient pétiller de bonheur. Il se rappela enfin de la nausée qui l'accompagna jusque chez lui, lorsqu'il dut rentrer ivre et seul.

 

Il s'efforça d'effacer ces images nauséabondes de son esprit. Doucement, il se leva et marcha vers la salle de bains. Il se regarda dans la glace, esquissant un sourire pour se moquer de lui-même et lâcha un soupir. Assailli par une soif presque inextinguible, il but d'un trait quatre verres d'eau. Il se sentit mieux. Il imaginait déjà ce qu'allait être sa matinée. Il allait se sentir vaseux, il allait tourner en rond sans rien faire de précis, et puis c'était dimanche matin, tout le monde dormait, les gens se lèveraient tard. Tout le monde se réveillerait en famille. Le dimanche n'est plus le jour des amis. Il se résolut dès à présent à passer la journée tout seul. Seul réconfort prévisible de la journée : le petit déjeuner. Il s'habilla hâtivement, descendit sans les compter les vingt-quatre marches qui séparaient son appartement du rez-de-chaussée puis s'engouffra dans un long couloir venté. Chacun de ses pas résonnait contre les immenses parois de béton. Alex haïssait cet endroit. C'était le plus inhumain qu'il connaissait. Il accéléra le pas et se retrouva bientôt dans le petit centre commercial de la cité. Seuls la boulangerie et le tabac y subsistaient encore. Il poussa la porte du magasin, demanda une baguette et un croissant. Ca y est son déjeuner était commandé. Il ne lui restait qu'à traverser de nouveau cet horrible corridor et il pourrait se délecter.

 

Le jour s'était levé sans qu'Alex s'en aperçut. Petit à petit, le temps passait, sans qu'il eût trop à lutter contre l'ennui. Sans y prendre garde, il parcourut le journal télé, passa d'une page à l'autre, revint en arrière, lorsqu'il lui vint l'idée d'aller au cinéma. Même s'il y allait seul, il y aurait au moins des gens là-bas. L'idée le séduisit. Il était content de l'avoir eue. Il se connecta sans perdre de temps au serveur Minitel de la ville pour connaître les films à l'affiche ainsi que les horaires des séances. Il parcourut la liste des yeux. Beaucoup de films américains à base d'explosions et de poursuites de voitures, quelques titres dont il n'avait pas entendu parler. Il irait voir un film dont il ne savait rien. Cela réservait parfois de bonnes surprises. La première séance était à quatorze heures. Il allait attendre.

 

Les heures passaient lentement. Pour Alex, elles furent largement ponctuées de désagréables gargouillements et de relents qui le menèrent parfois à l'écoeurement. Cependant, après avoir bu plusieurs verres de Coca-Cola et au moins un litre d'eau, son estomac finit par le laisser en paix vers midi. Alex avala un morceau de pain avec du fromage en guise de déjeuner puis se prépara à partir. Il habitait aux portes de la ville et le cinéma dans lequel il allait se rendre était distant d'au moins deux kilomètres de chez lui. Il préféra partir en avance car il allait s'y rendre à pied et de plus, il aimait arriver au moins dix minutes avant que débute la séance. Il avait ainsi le temps de s'imprégner de l'ambiance qui régnait dans la salle. Il pouvait voir les gens arriver, regarder ceux qui venaient seuls, ceux qui venaient en couple ou encore ceux qui arrivaient en famille ou en groupe. Ces préliminaires l'intéressaient tout autant que le film lui-même.

 

L'ouvreuse déchira le billet que venait de lui remettre le caissier tout en grommelant quelques paroles inaudibles. Alex comprit seulement qu'il fallait qu'il aille dans la salle numéro deux. Il s'y rendit avec empressement bien qu'il fût l'un des premiers à entrer. Il choisit une place dans les rangs du fond en évitant toutefois soigneusement les trois dernières rangées pour ne pas être importuné par le bruit du projecteur. Il s'assit confortablement, déposant son manteau sur le fauteuil de droite. La salle était encore vide. Seules deux personnes s'y étaient déjà installées. Il s'agissait d'un couple d'environ vingt-cinq ans. Ils devaient être ensemble depuis peu se disait-il. Leur complicité semblait neuve, ou bien ils avaient su jusqu'à maintenant la préserver de la quotidienneté qui ronge parfois l'amour jusqu'à l'os. Il les regardait, sans voyeurisme mais avec tendresse, s'étreindre et s'embrasser. Bientôt cependant, une pointe de jalousie et d'amertume le piqua au vif tandis que, dans ses yeux, l'image de ce couple disparaissait pour laisser place à celui qui fut un jour le sien. Sans qu'il l'ait voulu, Alex plongea dans ses souvenirs. Les meilleurs et les pires moments de sa vie lui emplirent l'esprit. Il aima et fut aimé lui aussi. Cela n'était pourtant pas si lointain - moins d'une année - et pourtant il lui semblait que ce fut dans une autre vie. Il puisait avidement dans ses souvenirs, comme pour les prolonger. Des images, puis des scènes entières se bousculaient dans son esprit. Elles paraissaient si présentes et si réelles qu'il lui semblait les revivre. Pourtant, il était là, seul, parmi les gens qui commençaient de remplir la salle.

 

Son regard se portait toujours sur ce couple dont il n'arrivait plus à se départir, au point qu'il ne remarqua pas qu'une jeune femme venait de s'installer sur le siège voisin du sien. Ses yeux ne la virent pas tout de suite mais déjà il commençait de sentir sa présence. Il avait la même impression que celle que l'on éprouve parfois lorsqu'on se trouve accompagné, dans une salle de cinéma. On regarde le film se dérouler sous ses yeux, ceux-ci sont fixés sur le grand écran, et pourtant on éprouve la douce certitude d'être en présence de quelqu'un assis juste à côté de soi, qui voit et entend les mêmes choses, qui ressent les mêmes émotions au même moment. Déjà, il éprouvait cette sensation encore diffuse, lorsqu’un élément vint la renforcer. Ses yeux ne bougeaient toujours pas mais il sentait à présent un doux effluve caresser ses narines. Une odeur de parfum floral flottait tout autour de lui. Il ressentait à présent avec certitude une présence féminine. Son attention à l'égard des deux amants diminua pour se porter peu à peu vers la femme qu'il savait maintenant être près de lui. Il n'osa tout d'abord pas tourner la tête, et se contenta d'écouter attentivement tout ce qui se passait autour de lui. Il n'entendait que le bruissement de la foule qui avait maintenant largement empli la salle mais un autre indice vint encore étayer ses supputations. Il sentit son siège remuer à plusieurs reprises, ce qui lui enleva ses derniers doutes.

 

Il n'eut alors plus qu'une idée en tête, celle de regarder celle qui s'était assise à côté de lui. Une foule de questions lui traversa l'esprit avant qu'il ne la regardât. Etait-elle belle ? Etait-elle petite ? Grande ? Avait-elle les cheveux longs ? A la suite de toutes ces questions futiles, il lui en vint une qui l'horrifia : était-elle seule ? Il raisonnait déjà comme si cette femme put être la sienne, ou plutôt comme s'il put être son prétendant. Inconsciemment, pourtant, c'était ce qu'il pensait. Il ne s'était même pas demandé si elle était jeune car de cela il était certain. Il n'arrivait pas à la voir autrement qu'en conquête amoureuse possible. Enfin, il se décida à tourner la tête sur sa gauche, lentement, pour goûter ses derniers moments d'impatience. Lorsque cela fut fait, il posa ses yeux sur le visage de l'inconnue sans la moindre retenue, lorsque deux événements se produisirent coup sur coup. La jeune femme, se sentant observée, le regarda fixement et l'instant d'après la lumière s'éteignit.

 

Il n'avait pas disposé de plus de deux secondes, et pourtant il se sentait capable de la décrire avec force détails. Le générique du film se déroulait sous ses yeux mais sa rétine était encore marquée de sa radieuse image. Comment imaginer femme plus belle ? Cela lui semblait impossible. En un instant seulement, il sentit que sa vie allait être transformée. Il se remémorait avec un incroyable plaisir les douces formes de celle qu'il lui semblait déjà aimer. Il revit tout d'abord ses yeux, de taille moyenne et assez foncés. Il se rappela ensuite la forme sensuelle de sa bouche, petite mais généreuse. Derrière elle se trouvaient ses dents, très blanches. Elle avait aussi de beaux cheveux bruns, coupés au carré. Enfin, il se souvint de son visage dans son entier, il se remémora ces courts instants. Il fit défiler en son esprit chacune des images qui avaient imprégné sa mémoire, de la première à la dernière, du moment où il s'était retourné, jusqu'à celui, fatidique, où les lumières de la salle perdirent leur éclat pour finalement mourir. Il fouilla chaque recoin de sa mémoire, pour ne rien oublier. Il ne négligea pas le moindre détail, il scruta, jusque dans ses tréfonds, ce passé immédiat lorsqu'il s'aperçut enfin de ce qu'il aurait dû remarquer en premier : un bref instant avant que l'obscurité n'envahisse la salle, elle avait esquissé pour lui un sourire.

 

Son coeur tressaillit, son sang coulait plus fiévreusement dans ses veines, et venait battre sa tempe. Il se sentait à présent plein de fougue et de jeunesse, prêt à conquérir un avenir nouveau, tel un animal fraîchement sorti de son hibernation qui voit s'éveiller devant lui le printemps. Les spectateurs étaient captivés par le film tandis que lui ne le regardait que d'un oeil distrait. Son esprit était tout entier occupé à penser à cette inconnue, il avait envie de lui parler, de lui faire la cour. Discrètement, il se déporta le plus qu'il put sur sa droite, pour s'imprégner de son parfum, pour entendre sa respiration. Bientôt pourtant, cela ne lui suffit plus, et il se risqua à la regarder encore. De nouveau, il tourna la tête, lentement, pour ne pas se faire remarquer mais une nouvelle fois, elle le regarda elle aussi, comme si elle avait pu pressentir son habile manoeuvre. L'inespéré se produisit alors. Elle se mit à sourire, cette fois plus franchement, et lui adressa la parole. Elle approcha sa tête de la sienne et lui chuchota qu'elle connaissait bien l'endroit où se déroulait l'action du film pour y avoir vécu. Il ne s'attendait tellement pas à ce qu'elle lui parlât, qu'il ne sut que répondre. Il se contenta de lui sourire, essayant de faire passer ses sentiments dans ce geste équivoque. Sans y prêter plus attention, la belle inconnue se retourna et continua de regarder le film. Alex fit de même mais il ne parvenait plus du tout à suivre l'intrigue. Il se sentait encouragé par ce qui venait de se passer et il avait en réalité hâte que le film se terminât. Il ne songeait plus qu'au moment où ils allaient sortir, il pourrait alors regarder longuement et librement le visage de cette femme idyllique. Déjà, il esquissait les phrases qu'il lui dirait, déjà il dressait une liste de questions qu'il lui soumettrait ainsi qu'une autre de celles qu'elle lui poserait sans doute. Toutes ces pensées virevoltaient avec adresse dans son esprit ensorcelé par cet être nouveau dans sa vie. Il sentait de nouveau la vie emplir son corps, jaillissant de toutes parts sans qu'il puisse en endiguer le flot, se disant qu'enfin le malheur de sa solitude allait disparaître. Il envisageait la vie sous un jour nouveau, comme si elle venait de commencer et qu'un avenir forcément heureux l'attendait.

 

Durant quelques minutes, il s'astreignit à écouter attentivement les dialogues mais décidément, Alex ne pouvait plus maintenant s'intéresser à autre chose qu'à cette ravissante personne assise juste à côté de lui. Il la sentait là, si proche et pourtant encore si inaccessible. Sa main était toute proche de la sienne mais il lui semblait cependant difficile de la lui prendre. Ils ne se connaissaient pas et il était sûr qu'elle repousserait ses avances s'il venait à tenter un pareil geste. Néanmoins, cette idée qui venait de lui traverser l'esprit le séduisait même si elle lui paraissait impossible à réaliser. Son corps tout entier semblait bouillonner. Il percevait nettement le flux de son sang parcourir ses veines. Il lui semblait que tout ce liquide vital allait s'amasser dans son cerveau tant son pouls battait fort dans sa gorge.

 

Pendant quelques minutes encore, une image ou deux parvenaient jusqu'à ses yeux, puis il ne regarda plus du tout l'écran, se consacrant entièrement à la main et la partie inférieure de la jambe de sa gracieuse voisine qu'il pouvait entrevoir dans l'obscurité du lieu. Il était à présent fasciné, presque obsédé par cette femme qui continuait de l'enivrer de son parfum suave. Elle avait maintenant tout envahi en lui. Elle faisait vibrer chacun de ses sens. Elle avait annihilé toute sa volonté, son corps et son âme lui appartenaient dès alors, sans qu'elle ne le sût encore. Elle n'avait qu'à faire un geste, un signe, même le plus insignifiant pour que tout son être fût en émoi.

 

Ils ne se connaissaient point mais déjà Alex éprouvait des sentiments amoureux à son égard. Plus que de l'attirance, il avait l'impression - de façon encore indicible - que cette femme était faite pour lui, qu'elle était là pour qu'il l'aime de tout son coeur et de toute son âme. Elle lui semblait déjà familière alors qu'ils ne s'étaient rencontrés qu'une demie heure plus tôt. Sa beauté, sa grâce même, semblaient confirmer le vague sentiment qu'il avait éprouvé plus tôt dans la matinée. Il avait eu une sorte de prémonition, lui disant que ce jour même il rencontrerait quelqu'un, que sa solitude allait enfin être rompue. Qu'à nouveau le miracle de l'amour s'accomplirait. Il n'y avait pourtant pas accordé d'attention, perdu dans ses pensées brumeuses du matin.

 

Plus les minutes passaient, plus l'attraction qu'elle exerçait sur lui se faisait forte. Il ne retenait plus ses mains qu'à grand peine, et il se savait maintenant incapable de se contenir jusqu'à la fin de la séance. Pendant quelques instants encore, il sut se retenir, puis l'inexorable se produisit. Relâchant son attention une seule petite seconde, son contrôle de lui-même se relâcha et il vit, sans pouvoir rien y faire, sa main glisser jusqu'à celle, blanche et douce, de sa tendre voisine. En un instant, il sentit son coeur redoubler d'efforts. Il lui sembla que son sang affluait dans ses veines avec la force d'une cascade. Son visage avait rougi, bien qu'il fût impossible à quiconque de s'en apercevoir à cause de la grande pénombre qui régnait dans la salle.

 

Tout s'était passé en un instant et pourtant il lui semblait que celui-ci avait duré un temps infini. Il lui semblait avoir attendu longuement la réaction de celle à qui il venait de prendre la main. Que fait-elle ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Pourquoi ne me regarde-t-elle pas ? Telles étaient les questions qu'Alex eut le temps de se poser avant qu'elle n'esquisse la moindre réaction. Alex avait vécu ce moment subjectivement. Le temps ne s'était pas écoulé plus lentement qu'à l'ordinaire et la belle inconnue lui avait répliqué.

 

Malgré les craintes qui animaient Alex, la jeune femme ne le rejeta point. Au contraire lorsqu'elle sentit sa main serrer la sienne, elle en fit instinctivement de même. Elle lui laissa cependant le temps de douter quelques instants puis, à son tour, elle se tourna de côté pour le regarder. Lorsque leurs deux visages furent tout à fait face à face, ils se sourirent presque en même temps, comme s'ils éprouvaient déjà des sentiments amoureux réciproques. Leurs regards et leurs sourires s'éternisèrent sans que l'un ou l'autre n'ébauche le moindre geste ou la moindre parole. Alex semblait à peine croire à ses sens tant ce qui lui arrivait lui semblait magnifique. Ainsi donc, l'amour pouvait naître ainsi, de la façon la plus facile et la plus inattendue. Il se trouvait donc encore des femmes à qui il pouvait plaire, et il pouvait lui-même encore aimer, lui qui croyait que les portes de son coeur ne s'ouvriraient plus. Alex repensa, comme pour les effacer de sa mémoire, à tous ses souvenirs noirs. Il se remémorait la rupture qu'il avait subie. Il se souvint d'avoir eu le coeur brisé. Il se souvint d'avoir préféré sur le moment mourir plutôt que de continuer une vie sans elle. Il se souvint encore de toutes les lettres de détresse qu'il lui écrivit sans jamais en poster aucune. Il se souvint enfin des quantités folles d'alcool qu'il se plaisait à boire au cours des différentes soirées auxquelles on l'invitait, pour l'oublier, elle, qui faisait son malheur après lui avoir tout donné. Cependant, l'ivresse elle-même ne le délivrait pas de ses pensées. Au contraire, lorsque complètement saoul, il ne pouvait plus penser à rien, la seule image qu'il lui restait était celle de son visage angélique qu'il avait tant aimé et qu'il aimait encore secrètement. Tous ces souvenirs réapparurent subitement mais il savait à présent, qu'ils étaient simplement là, à côté de lui, et que désormais ils ne le gêneraient plus. Il pourrait maintenant y puiser sereinement, avec un peu de nostalgie, certes, mais sans amertume ni souffrance. Il était dès alors si heureux de tout cela qu'il voulut la remercier pour tout l'amour qu'elle allait lui offrir, pour tout celui aussi qu'elle accepterait de lui, et par dessus tout pour le poids qu'elle lui ôtait. Il chercha ses mots, voulant trouver les plus beaux et les plus doux, les seuls qui fussent dignes d'elle. Elle le regardait toujours tendrement, et ayant vu qu'il s'apprêtait à parler, elle l'écouta de l'oreille la plus attentive. Lorsqu'il trouva sa phrase, il voulut ouvrir la bouche mais il ne lui fut même pas possible de desserrer les dents. Il se rendit compte, plein de désespoir, qu'il n'avait plus le contrôle de lui-même. Il croyait hurler mais ses cordes vocales ne produisaient pas le plus petit son. Il s'énerva, essaya encore, mais en vain. Presque enragé, Alex secoua sa tête de gauche à droite puis il lui sembla qu'il fut pris d'un vertige. Il se réveilla brusquement, les mains moites et la gorge serrée. Alex s'était endormi, le film allait se terminer.

 

Lorsqu'il quitta la salle, il ne lui resta de ce moment arraché au malheur, qu'une vague nausée et un espoir renaissant.

 © Juin 1999 Vincent Garand – Tous droits réservés.