Le scarabée bleu

Mary Rissel

 

C’était un dimanche. Le match de rugby opposant Langmol à Gromolet se prolongea dans les vestiaires puis au bar, au travers de discussions animées. Ce jour-là, Langmol, l’invité, l’avait emporté. Une vraie, une mauvaise surprise pour les bousiers de Gromolet, chauvins et violents, qui avaient parié sur la victoire de leur équipe. Les supporters adverses, des cétoines venues en nombre, ne cessaient de brailler leur joie. Ce qui eut pour effet d’agacer tout le monde. On en venait aux cornes et aux griffes lorsque le clocher de l’église sonna treize heures. Le patron, un coprin géant plutôt pingre, s’empressa d’annoncer la fermeture par peur pour son bien. Aux oreilles sourdes, il enleva les verres. Aux resquilleurs réclama son dû. Aux éméchés signifia la sortie en arborant ses biceps. En dix minutes, la horde excitée se retrouva sur le trottoir. Battant de l’élytre et du mandibule. Teigneuse à s’égorger. Mais la faim et le soleil qui grillait les carapaces finirent par disperser les antagonistes. Et bientôt l’on se hâta de rentrer chez soi pour se mettre à l’ombre. Boire encore une goutte en mastiquant. S’avachir dans le silence pour les uns. Vanter l’exploit pour les autres. Sauf qu’il restait à ces autres, les langmoliens, une belle distance à parcourir avant de jubiler. Deux choix s’offraient à eux pour gagner leur village : la route des oasis, trois heures de vol agrémentées des plantes favorites mais les reproches obligatoires des femmes, ou bien le sentier quatorze, une petite demi-heure de supplice mais la paix garantie et peut-être même un câlin. On polémiqua, forcément. Car cette vilaine ligne droite traversait le désert de Cramecouen. Il n’y avait pas seulement une feuille ou un morceau de bois mort pour se poser ou se protéger. Rien que des cailloux qui brûlaient les pattes. Des bosses et des creux pour désorienter. Du vent sec pour déséquilibrer. Bref. Une austérité qui ne rebuta finalement personne tellement on voulait raconter. On partit en rang serré, le cerveau peu vaillant, les ailes lourdes et maladroites.

Jaka, le plus bleu des scarabées, se mit en tête de la file et accéléra quand la plupart de ses congénères soufflaient déjà d’hypoglycémie. En moins de cinq minutes, le peloton était invisible. Probablement en train de fulminer. Suant ses dernières volontés. Jaka ronchonna lui aussi :

- Toujours aussi mous de la voile.

Au lieu de ralentir ou de s’arrêter, il prit allègrement de l’altitude, comme si les terrains difficiles lui prodiguaient de l’énergie. Enfin il arriva au pied de l’ultime monticule.

- Celui-là, je le monte à pattes.

Il atterrit donc. Aborde le flanc ouest d’un jarret costaud. Franchit le sommet. Entame la descente vertigineuse du versant est, le plus redouté des marcheurs à cause du sable très fin retenu de ci de là par des lames de granit. D’habitude, à cet endroit on s’accroche comme des wagons pour éviter la chute. Mais Jaka a de l’audace. Il se lance. Prend de la vitesse. Bientôt au-delà de son envie mais incapable de réduire l’allure parce que ses patins sont trop lisses et ses articulations fatiguées. Dans l’autre sens, un doryphore grimpe en zigzaguant, sans itinéraire précis, la casquette en travers des yeux, certainement dépité. Jaka l’aperçoit. Ne dévie pas sa trajectoire faute de réflexe mais freine en appuyant son arrière-train dans le sol. Ça chauffe, ça fume. Il crie pour avertir son cousin pas germain. Trop tard. Le choc est brutal. De plein fouet. Zoup ! Aussitôt tous deux dévalent les centimètres qui les séparent de la base du dôme, juste ralentis par quelques écueils. Chacun se retrouve sur la carapace, à battre des pattes dans le vide. Du sable plein les yeux. Une vilaine sensation. Coup de reins d’un côté. De l’autre. On jure. On peste sur le voisin en lui promettant la raclée dans les plus brefs délais. On gesticule encore. Plus pour longtemps parce qu’on s’ensable.

- Putain de sort ! gémit le doryphore. Je me baladais tranquillement et voilà ce vulgaire routier qui me télescope. Sûr, ma carrosserie a pris un jeton. Je le sens.

Il se lamente, s’énerve, s’enfonce encore. Sans envisager la moindre solution. Beaucoup plus pragmatique, Jaka se calme, réfléchit et rapidement trouve le bénéfice de cette inconfortable position. Prenant appui sur un bord, il pivote doucement. Insiste. Jusqu’à remettre son abdomen face au sable. Sauvé. Sauvé mais en piteux état. Lui qui n’a jamais eu le moindre accrochage comptabilise : une aile froissée, les antennes tordues, un segment postérieur brisé, un patin perdu et une jolie brûlure. Adieu la drague ! Il cherche le doryphore, avec l’intention de l’aplatir.

- Trois Rayures, où te caches-tu ?

Pour réponse, il capte un grognement étouffé. Virage à quarante-sept degrés et droit sur la cible, en clopinant.

- Ah tu pédales toujours ? Tu tiens à mourir étouffé, je vois. Quel crétin !

Et d’un vigoureux coup de pinces, il le libère des grains mauvais.

Trois Rayures, estourbi, se secoue.

- J’ai cru ma dernière minute arrivée.

- Et bien ne te réjouis pas trop vite. Parce que, comme d’habitude, le fauteur est indemne et la victime amochée. Sauf que tu ne m’impressionnes pas. Alors on discute des réparations et tu paies.

- T’as rien, soutient le doryphore en palissant des rayures tellement il se sent minus à côté du gros bleu. Et moi pas grand-chose.

- Toi, j’m’en fous, rugit Jaka. Mais vise mon état ! Rien, qu’il a le culot de me dire !

Et il fait l’inventaire des dommages pendant que l’autre se donne le regard grave.

- Et, le pire, mon dimanche gâché ! J’avais rendez-vous avec miss Gromolet mais de quoi j’ai l’air en pièces détachées...

- T’exagères. Allez, un coup de brosse et tu seras beau comme un tracteur d’occasion. Tu es toujours élégant, toi ! ajoute t-il, flatteur

- Non. Pas à moitié cassé. Et j’ai une réputation à tenir...

- Tu chipotes, vraiment.

La discussion n’en finissait pas mais le ton devenait cordial. Et des deux, le scarabée restait le plus pinailleur mais surtout le plus bavard. Trois Rayures qui ressentait des douleurs au ventre se soulagea puis s’écarta de l’endroit souillé. Jaka, à qui aucun détail n’échappait, trouva là matière à soulager son estomac bruyant et fit une bouchée de la chose encore fumante.

- Je suis friand d’excréments, à l’inverse de ceux de ma lignée. Un peu trop proche de mes cousins bousiers, en quelque sorte, s’excusa t-il en remarquant l’œil dégoûté de son fournisseur.

Et il reprit son monologue. Subitement enjoué pour raconter ses innombrables conquêtes. L’accident ? Il fixerait le montant des indemnités après. Pour une fois qu’on l’écoutait. Mais l’autre s’affala et distrait de nature, n’entendit bientôt plus que des bribes. Il rêvait aux bourgeons de pommes de terre.

Vint à passer une mante religieuse. Vorace. Sans cœur. D’abord, elle observa le couple. S’amusa de la stupidité du commentaire. Se crispa :

- Faut-il être sot pour se vanter de la sorte.

Elle héla ses subalternes.

- Capturez-moi le doryphore !

- Sa chair n’est guère luxueuse, madame.

- J’ai faim.

Sitôt dit, sitôt saisit. Les ouvriers offrent Trois Rayures à l’impitoyable carnassière :

- Cru ?

- Évidemment. Sgloup.

Elle jette la cuirasse et les pattes et commande :

- Suivant.

- Le scarabée ? Beurk.

- Vous apercevez mieux ? Des criquets, des sauterelles ? Alors, reproche t-elle.

- Bleu ?

- Bleu !

Elle gobe tout le mou de la bête et relève vivement la tête.

- Restez vigilants, bien que je vienne d’engloutir le plus belliqueux. Le troupeau ne devrait plus tarder. Bénisssons les matches de rugby. Ça les rend carrément stupides.

Et elle éclate d’un rire à décoller le papier peint de vos murs avant de se mettre en prière. À l’affût.

 

Hein, ne t’épanche pas sur un lieu d’accident. Une religieuse passe et tu trépasses.

©  2004 — Mary Rissel – Tous droits réservés.