Éric Schulthess
Nouvelle dédiée à mon fils adoré Guillaume, envolé au royaume des angelots en 1978.
Un cliquetis
sauvage secoue mes semelles. Pas moyen de faire la sieste.
Les pelleteuses viennent de pulvériser la dernière murette du domaine ouvert en
contrebas sur la mer.
Le temps d'activer mon Leica, une odeur de fuel poisseux troue l'air azur de
décembre.
Je n'ai pas le courage de m'allonger en travers des chenilles d'acier, alors, je
marche à reculons, adossé aux flots.
Un oeil collé au viseur, l'autre fermé sur la mémoire.
Dans quelques minutes, plus personne ne connaîtra l'histoire des jardins
d’Angelo.
Photo numéro neuf.
Zoom avant vers l'orangeraie des origines.
Gros plan sur des milliers de fruits en bouillie, des centaines de troncs
affalés, une récolte déchiquetée.
C'est par là que les machines ont commencé leur sale boulot.
Lorsque des pirates corses fondèrent la cité, ils débarquèrent de leurs bateaux
des sacs joufflus gonflés de pépins.
Les semailles furent providentielles : des arbres surgirent en abondance entre
pinède et roche blanche.
La première cueillette offrit navels, limettes, clémentines et sanguines à
volonté.
L'année qui suivit, les pirates désarmèrent leurs barques pointues et choisirent
de devenir paysans. Le troc procura les arpents nécessaires à l'extension des
cultures.
Des familles entières arrivèrent de l'autre côté de l'horizon pour tenter leur
chance à Angelo, du nom du premier marin à fouler le sol du continent.
Encore quelques clichés, et ce nom s'éteindra pour toujours.
Photo numéro huit.
Déclencher avant qu’il ne soit trop tard.
Mais où sont passées les baraques en bois peint que nous surnommions les trois
cabanons ? Volatilisées en pleine poussière.
J'ai beau m'écraser la face contre le viseur - pommette et arcade au beurre noir
- je ne devine que quelques touches de couleur à travers les ramures. Pas
d'avantage.
Vermillon pour l'abri à outils, jaune d'or pour le hangar à graines et bleu ciel
pour la maison des fleurs.
Vestiges opaques et presque virtuels d'un peuple de pépiniéristes artistes.
Une fois l'an, les jardiniers d’Angelo repeignent les murs de leurs demeures.
Pour célébrer le retour de l'été.
Les pigments sont broyés et mélangés dans de grandes cuves en bois d'olivier, au
pied des échafaudages.
Les enfants grimpent jusqu'au sommet des façades et y composent leurs frises en
regardant la mer.
Juché sur ces gigantesques échasses, je me suis souvent pris pour Giotto.
Tout jeune, c'est la maison des fleurs que j'ai choisi de repeindre.
Juste pour le plaisir de passer ma journée dans le bleu ciel.
C'était ma couleur préférée.
J'adorais les mots mystérieux qu'égrenait ma grand-mère en feuilletant le
registre des ventes : aristoloche, joubarbe, fraxinelle, pied d'alouette ou
zinnia.
Toutes ces fleurs trouvaient preneurs jusqu'aux antipodes.
Aujourd'hui, le bleu ciel m'indiffère et plus personne ne me guide parmi ces
merveilles.
Photo numéro sept.
Un obstacle, soudain, à mes talons.
Je trébuche et me retourne de justesse pour éviter la chute.
Je viens de me cogner à un amas de pierres grises.
Construit au centre du domaine, l'oratoire à la Vierge n'a pas résisté aux
vibrations infernales des caterpillars.
Il s'est écroulé face contre terre et la croix qui ornait le sommet a disparu
sous les gravats.
Je n'aurai pas eu le temps d'y prier une dernière fois.
Vite, fouiller dans les décombres.
Je m'écorche le bout des doigts à creuser comme un chien.
De mes poings qui enserrent les pierres ne s'échappent que des fragments
d'argile cuite brun rose, sans doute le corps de Jésus.
Aucune trace des yeux étonnés qui happaient les miens chaque fois que la peur me
conduisait auprès de la niche sacrée.
Les paysans d'Angelo l'érigèrent face à la mer, pour remercier Marie d'avoir
épargné leurs jardins lors de la grande tempête de mil huit cent trente.
J'aurais tant aimé l'embrasser encore, ce visage poupon et lui parler de ces
sauvages qui ravagent notre terre.
Lui dire qu'ils me font horreur.
Lui demander de me donner le courage de tenir jusqu'au bout.
Photo numéro six.
Des cris m’attirent à contresens.
Complainte sourde enveloppée dans des nuages de poudre.
Ce sont des voix d'enfants mêlées à des aboiements et des claquements secs, à
deux, trois cents mètres de l'oratoire effondré.
A l'aveuglette, je mitraille vers ces sons de malheur.
Photo numéro cinq.
Dans mon viseur, je cadre des gamins en file indienne.
Je les reconnais à leurs blouses vertes. Tous fréquentent l'école des jardins.
Les enfants avancent à genoux, cravaches à la main.
Ils bastonnent les plates-bandes de pensées.
Je ne comprends pas pourquoi ils sont en train de saccager ces fleurs qu’ils
avaient eux-mêmes plantées.
Photo numéro quatre.
Au premier plan, des vigiles et des chiens tenus en laisse entourent les
écoliers en larmes.
En retrait, un colosse à casquette, revolver au ceinturon.
Le téléphone portable vissé à la tempe, il semble prendre des ordres, acquiesce
sans cesse et éclate de rire.
Je frissonne. Et s'il m'apercevait...
Je m'accroupis et le suis à la trace en tentant de ne pas trembler.
Le voilà cerné par les repères rectilignes du viseur.
Photo numéro trois.
Le nervi s'approche des fils d'Angelo et l'arme au poing, en fait sortir cinq du
rang.
Chacun se relève, saisit un arrosoir et dévale l'allée des pensées en direction
de la mer.
Ils se rapprochent comme au ralenti.
Je bats en retraite à reculons pour ne surtout pas les perdre de vue.
Photo numéro deux.
Mon ombre dérive le long du chemin des potagers.
Le soleil sur le déclin m'y projette en géant hésitant.
J'ai la tête qui tourne et la nuque douloureuse.
Je longe des plants vert foncé mais j'ai oublié quels légumes donneront ces
grosses feuilles qui défilent dans mon cadre.
Je me souviens seulement que ces cultures nourricières, les jardiniers d'ici les
lancèrent en cachette pendant la guerre, pour contourner les privations forcées.
A l'arrivée des nazis, personne à Angelo n'avait jamais planté ni salade, ni
chou, ni carotte.
Le conseil de résistance décida d'innover : la terre offrirait des plantes
potagères.
Les soldats dévastèrent les semailles, qu'importe, chaque fois dans la nuit qui
suivait, le sol était réensemencé.
Les ouvriers des huileries voisines vinrent prêter leurs mains aux jardiniers.
L'occupant s'épuisa.
A la Libération, les gars des chantiers navals reçurent eux aussi leurs
parcelles et l'on fonda les jardins ouvriers, la fierté d'Angelo jusqu'à l'an
passé.
Depuis, la Ville a décidé de vendre.
Les pétitions et les défilés n'auront rien donné.
Une société japonaise a racheté le domaine.
Personne ne se doutait qu'elle nous chasserait si tôt.
Photo numéro un.
L’avant-dernière.
Pourvu qu’elle ne soit pas floue.
Mise au point sur les flammes qui brusquement empourprent le ciel.
Elles s’agitent là-haut comme des sorcières, tout au fond des jardins.
Les larmes se coulent à l’intérieur de mes paupières.
Le travail du deuil m’a toujours consumé les yeux.
A quel coin du parc le feu a-t-il pris naissance ? Mystère.
Il a sauté les haies de cèdres et de cyprès, pour filer à toutes jambes vers les
champs d’oliviers.
En plein mistral, le voilà qui roule tel une pieuvre rousse le long des allées.
Incompréhensible ballet qui me force à reculer plus vite encore en direction de
la mer.
Les nervis, les chiens et les écoliers se sont mis à courir eux aussi,
poursuivis par des nuages de cendre et de fumée.
Les cinq enfants aux arrosoirs ont disparu.
Le vent m’engourdit le visage et je claque des dents.
Les rafales giflent les pins parasol qui se bousculent dans le viseur au fil de
mes foulées.
Renversants, ces arbres lorsque l’on arrive à Angelo par bateau.
Stupéfiants car accrochés à même le rebord de la falaise tels d’immenses gibets.
De très loin, leurs silhouettes s’imposent et trônent au dessus des flots.
Personne n’imagine alors un seul instant les jardins cachés derrière ces statues
décharnées.
Vite, les photographier avant qu’elles ne s’embrasent.
Ce sera mon tout dernier cliché.
J’accélère l’allure pour me donner un peu plus de recul.
Les arbres ont disparu du viseur.
J’ai basculé soudain vers la mer.
Je crois que j’ai entendu le déclic de mon Leica.
Juste à côté de la chaise longue, mon fils Angelo joue aux petites voitures. Il
me tire sur la manche et me crie : réveille-toi, papa, réveille-toi, dis ! On va
promener ?
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2006 -
Éric Schulthess -
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