Zigaou et le saurien

Joseph Bois-Soulier
Récit de la Préhistoire
Le Crétacé vivait les derniers siècles de son Ère.
Ce jour-là, Zigaou, accroupi au bord de la caverne, contemplait le panorama
qui s'étendait à ses yeux : collines boisées de conifères, d'araucarias, de
houx, lauriers enrubannés de passiflores, vastes étendues de prêles, fougères
et cycadales où paissaient les premiers cervidés, cependant que la montagne
restait le royaume de l'Ours. Mais il était inquiet, bizarrement, comme avant
ce cataclysme qui l'avait laissé seul.
L'angoisse le saisit. Une onde transperça son corps de haut en bas. Ses gros
orteils nus cherchèrent en vain quelque chose de solide à quoi s'accrocher. Et
il entendit un énorme grondement venu des entrailles du sol.
– Sans doute, pensa Zigaou, l'Ours des cavernes appelle-t-il sa compagne.
Le bruit recommença et le sol trembla. Il vit les montagnes vaciller et
s'effondrer dans un chaos indescriptible de rochers et de poussière.
Zigaou se retrouva projeté à terre, tétanisé. Le sol ondulait, se fendait. Des
vapeurs blanches et rouges sortaient des crevasses et incendiaient la savane
et les nuages. Cela dura longtemps ; dix minutes peut-être. Puis tout
s'immobilisa. Partout flottait de la poussière, et là-bas, la savane brûlait.
Un troupeau d'antilopes passa en ouragan, et il entendit, au loin, gronder
l'Ours des cavernes. Quand la poussière se fut dispersée, il vit la montagne
comme fendue en deux. Zigaou, hébété, hagard, crut revivre le passé, mais une
fois encore, il restait là, tout seul.
Il se couvrit d'une peau de bête, prit son sac avec ses pierres et sa fronde,
et se mit en route.
Arrivé au bas de la montagne, il vit une large crevasse qui la coupait en
deux, et il eut envie d'aller voir ce qu'il y avait de l'autre côté.
Il s'engagea dans la crevasse encombrée d'éboulis, contourna des rochers,
franchit des torrents tout neufs et blancs d'écume, se glissant parfois sous
leurs cataractes. Par instant la terre avait encore des frémissements, et des
rochers se décrochaient de la paroi et allaient s'écraser en contrebas, autour
de lui.
Qu'importe, sa curiosité était plus forte que sa peur.
Il alla ainsi longtemps, marchant, escaladant, sautant les crevasses et les
torrents.
Il parvint enfin de l'autre côté.
Une immense étendue plate de savane s'étendait à ses yeux, toute verdoyante. À
l'horizon, des montagnes aux pics acérés grimpaient à l'assaut des nuages. La
plaine était couverte de fougères arborescentes et de prêles aux formes
étranges. Çà et là des bouquets de cornouillers, de houx et de magnolias. Des
cycadales étalaient sous le soleil brûlant leurs larges palmes.
Des bruissements d'ailes d'insectes et de reptiles volants, des glissements de
serpents animaient cette luxuriante végétation que le tremblement de terre
avait épargnée.
Un troupeau d'animaux gigantesques, qu'il pensa reconnaître pour des
dinosaures, paissait non loin de là.
Grande fut la surprise de Zigaou qui n'avait jamais vu de ces reptiles, dont
un vieux de sa tribu assurait qu'ils vivaient autrefois sur la savane. Il y a
bien longtemps de cela, ils avaient mystérieusement disparu. Avaient-ils
seulement existé ? N'était-ce pas une légende, ou une des étranges histoires
du Chaman, cherchant à expliquer les origines de la Vie ou de la Pangée.
Depuis qu'il avait perdu sa tribu, et Youri, sa compagne, il avait parcouru le
monde et n'en avait jamais rencontré.
Et voilà qu'ils étaient là sous ses yeux !
Il y en avait de toutes les tailles, mais un, surtout était énorme.
Un grand corps allongé, à la peau dure et écailleuse, imperméable à la pluie
et à la rosée, luisait au soleil. Une longue queue, fine comme un fouet était
à son extrémité hérissée de piquants acérés et devait constituer une arme
redoutable contre les prédateurs. À l'extrémité, un très long cou flexible,
qui lui permettait sans doute d'atteindre les hautes branches des arbres, une
curieuse petite tête, aplatie comme celle d'une couleuvre vipérine, aux lèvres
dures comme un bec d'oiseau, à la large bouche, d'où sortait une langue
bifide, laissait apparaître de petites dents blanches d'herbivores.
Deux gros yeux sans paupières, à la pupille étonnamment mobile, et perçants,
étaient posés sur cette étrange tête.
Enfin quatre énormes pattes de longueurs différentes, aux pieds robustes avec
de larges doigts terminés par de longues griffes acérées, supportaient cet
énorme corps de plusieurs tonnes.
Zigaou, interdit, poussa un cri strident qui ébranla l'air lourd de la plaine.
Les bêtes relevèrent la tête, surprises, puis rassurées se remirent à brouter,
indifférentes.
Zigaou les jugea guère dangereuses et entreprit de reconnaître le pays.
Ce qu'il redoutait maintenant le plus, était la rencontre d'autres tribus.
Depuis sa longue quête à travers le monde, il en avait rencontré plusieurs et
avait à chaque fois failli être lynché et même dévoré. Il n'avait dû son salut
que grâce à sa fronde et sa vélocité. La tribu n'aime pas les étrangers.
Seuls, les animaux avaient parfois fait amitié avec lui, comme, hier, cet Ours
des cavernes avec qui il partageait la grotte, sauf à la saison des amours, où
Zigaou, alors devait s'éloigner.
Le ciel, au couchant, était devenu rouge de stratus incandescents. Le soleil,
disparu, incendiait encore les nuages. On aurait cru l'aube du monde.
La nuit approchait. Zigaou chercha un endroit pour reposer.
Il ne chercha pas longtemps. Tout près une petite grotte s'enfonçait dans
l'anfractuosité du rocher. En hâte, Zigaou rassembla quelques branchages et du
bois,battit ses silex l'un contre l'autre, et mit le feu à une poignée de
fougères. Une longue flamme monta dans la nuit, rassurante et protectrice.
Zigaou sortit de son sac une racine qu'il rongea, puis s'étendit à même le sol
de la grotte et s'endormit.
Son sommeil restait pourtant léger, à l'égal de celui des animaux, flairant
tout danger qui adviendrait au-delà de la barrière de feu.
À l'aube, il fut réveillé par un bruit sourd et le sentiment d'une présence.
Le Dinosaure était là, derrière ce qui restait de feu.
De ses étranges pupilles, il fixait Zigaou.
Zigaou se leva d'un bond et vit le monstre.
L'homme et le reptile se regardèrent sans bouger. Mais il n'y avait aucune
hostilité dans les yeux du saurien.
Zigaou approcha sa main comme pour sceller un pacte. Le saurien tira sa langue
qui vint effleurer la main de l'homme, battit plusieurs fois le sol de sa
longue queue, se retourna lourdement, et partit rejoindre le troupeau dans la
savane.
Zigaou ne sut que penser, sinon qu'il n'avait rien à craindre, et comme il
aimait nommer les choses qu'il découvrait, il appela le saurien : Diplodocus
et la plaine, la Vallée des Dinosaures.
Puis il sortit de la caverne, et se mit en quête de nourriture.
Le gibier était abondant. Il tira de son sac de peau une fronde, ramassa
quelques pierres bien rondes, et partit chasser. Il savait aussi se fabriquer
un arc avec une grosse branche flexible et une liane fine et souple qu'il
attachait aux deux bouts, mais il préférait sa fronde. Il eut tôt fait
d'abattre une grosse gallinacé qui venait de prendre son vol devant lui.
À quelques enjambées, il rencontra une rivière, claire et profonde, qui
serpentait au milieu de la savane. Tout en prenant garde aux énormes caïmans
qui paressaient sur la berge, il pêcha quelques gros poissons, de ces espèces
du Trias aujourd'hui disparues. Mais il ne chassa, ni ne pêcha plus que ses
besoins.
Il déterra aussi quelques racines comestibles et cueillit quelques fruits à
goût d'amandes amères, s'étonnant de ces curieuses baies nées des fleurs. Car
il y avait peu de temps qu'étaient apparues ces dernières.
Décidément, pensa-t-il, la terre changeait beaucoup ces temps-ci.
Tout était nouveau, paysage, animaux, oiseaux, végétaux.
Le troupeau des dinosaures s'était éloigné. La savane semblait déserte. Seuls
des glissements, des frémissements et chuchotements révélaient une vie cachée.
– La circulation de la vie, pensa Zigaou, faisant le rapprochement avec le
liquide rouge qui circulait, lui aussi, dans son corps.
À l'horizon, la montagne menaçait le ciel. Il faisait très chaud.
Zigaou s'allongea sous un arbre, qui était un séquoia, et pensa à ces
mystérieuses puissances qui gouvernaient le monde et qu'il redoutait. Puis il
s'endormit. Il rêva de tremblements de terre et de reptiles géants.
Quand il s'éveilla, les dinosaures étaient revenus et dénudaient
consciencieusement de leurs feuilles les branches des magnolias qu'ils
semblaient particulièrement apprécier.
Puis Zigaou retourna à sa caverne se nourrir et passer la nuit.
Le lendemain, il fut réveillé par un terrible rugissement. Un gigantesque
félin, une sorte de Lion géant, se tenait près de la caverne et crachait face
à ce qui restait du feu.
De toute évidence, il cherchait à entrer dans ce qui devait être son repaire.
Il avait encore dans la gueule les restes d'une antilope qu'il venait de
dévorer.
Zigaou vit tout de suite le danger. Il avait déjà combattu avec succès des
carnivores et autres animaux sauvages, mais celui-ci était de forte taille et
particulièrement redoutable.
Il ramassa une branche enflammée et la brandit, cependant que de sa main
droite, il faisait tournoyer sa fronde. La pierre avec un bruit sec frappa le
crâne de la bête, la branche allumée fit reluire ses yeux rouges et brûla ses
moustaches. Le fauve rugit furieusement et recula.
Un instant il hésita, puis se ramassant sur lui-même, bondit. Les griffes
lacérèrent le torse de l'homme qui s'était pourtant jeté de côté.
À la seconde charge, Zigaou se retrouva à terre sous le lion.
Il vit ses crocs au-dessus de sa gorge. De ses bras puissants, il saisit les
mâchoires de la bête et les écarta très fort. Les os craquèrent, ses muscles
éclatèrent, la bête résistait. Voyant ses forces diminuer, Zigaou poussa un
cri désespéré qui fit trembler l'air et répondre l'Écho de la montagne.
Écrasé, lacéré, mangé, Zigaou eut le temps, avant de perdre connaissance,
d'entendre un énorme bruit de tempête.
Il sentit à nouveau trembler le sol, cependant que cessait la pression du
fauve. Un mastodonte brandissait au-dessus du lion un long cou flexible.
Diplodocus !
Le saurien attaqua avec les dents, mais habituées aux végétaux, elles
n'avaient pas l'efficacité de celles des carnivores.
Le lion, abandonnant sa victime, se jeta sur le saurien, s'accrochant à son
long corps. La dure peau et les écailles ne le protégeaient qu'imparfaitement
et bientôt tout son corps fut couvert de profondes blessures.
Diplodocus s'ébroua, se secoua furieusement avec des soubresauts de Titan, fit
basculer le lion au sol. Le sol trembla, se fissura sous le combat. Alentour
la savane se figeait terrifiée. La terre entière contemplait stupéfaite cette
lutte de géants.
Le Lion, enfin, lâcha prise, et roula dans l'herbe avec un terrible
rugissement de douleur et de dépit.
La longue queue de Diplodocus, hérissée d'aiguilles meurtrières, frappa. Le
sang coula ; celui clair du saurien, et le rouge du lion.
Déchiqueté, aplati, le Lion gisait à présent dans l'herbe souillée de sanie et
de sang.
Diplodocus, le frappa encore plusieurs fois, avant de l'achever sous une de
ses énormes pattes.
Le bruit cessa. Le calme revint. Tel un boxeur vainqueur sur le ring,
Diplodocus leva la tête vers le ciel pour le prendre à témoin.
Puis se penchant délicatement sur Zigaou qui gisait à quelques pas, de sa
longue langue, il commença à lécher ses blessures. Longuement il nettoya les
profondes plaies et sous l'action cicatrisante de sa salive, celles-ci
s'arrêtèrent de saigner et commencèrent de cicatriser.
Lorsque Zigaou reprit conscience, le saurien le regardait amicalement. Le Lion
gisait broyé et mort à ses pieds. Un sentiment de sécurité l'envahit.
Grâce aux soins et à la bienveillance du dinosaure, Zigaou se remit
rapidement. Le reptile lui apportait des racines et des fruits.
Il put bientôt se lever, marcher, et reprendre ses activités.
Désormais une profonde amitié s'établit entre l'Homme et l'Animal et des jours
heureux s'écoulèrent.
Zigaou suivait le déplacement des dinosaures dans la savane luxuriante, sous
un soleil radieux. Diplodocus s'était imposé le plus fort et les prédateurs
avaient fui. Parfois une averse, chaude et abondante, tombait du ciel,
réanimant les couleurs de la savane, grossissant les rivières, rafraîchissant
les animaux. Zigaou aimait la pluie ruisselant sur ses épaules nues, mais
craignait ce Dieu qui, de là-haut, la faisait tomber, et cependant grondait si
fort en crachant des éclairs. Il en avait même si peur qu'il courait alors se
cacher dans la caverne.
Le soir, il se couchait au milieu des fougères, regardait le ciel et ses
milliers de feux que sont les étoiles. Parfois, l'une d'entre elles se
décrochait et, traçant un trait incandescent, allait se perdre sous l'horizon.
Les autres, restaient immobiles, ou presque, se déplaçant dans le ciel avec
les jours, et les saisons, comme les dinosaures dans la savane. Il leur avait
donné un nom, à chacune, connu de lui seul.
Une nuit, il en vit une nouvelle, plus grosse que toutes les autres, et le
lendemain, elle avait encore grossi. Curieux, il la chercha tous les soirs, et
chaque jour sa taille grandissait. Elle devint vite plus grosse que l'étoile
du berger, le soir, ou l'étoile du matin. Elle atteint bientôt la taille de la
lune et comme le lendemain elle était encore plus grosse, une inquiétude
inexpliquée le prit.
Bientôt, on la vit même le jour, grosse boule quadrangulaire, aux contours
tourmentés, rouge sombre, entourée d'un halo de flammes.
Elle fonçait inexorablement vers la terre. La peur s'empara de Zigaou qui vit
se profiler un événement plus terrible encore que le tremblement de terre et
cet autre qui l'avait laissé seul. C 'est alors qu'il vit Diplodocus près de
lui, poussant des cris plaintifs, comme s'il cherchait une protection.
Cette nuit-là Zigaou coucha dehors, Diplodocus près de lui.
Au matin la boule de feu était sur leurs têtes. Elle traversa le ciel et alla
se perdre derrière la montagne.
Il y eut un choc terrible dans un fracas assourdissant. Un océan de feu
s'étendit dans le ciel. La terre trembla, se souleva, bascula.
Terrassé, au milieu d'une avalanche de pierres, de poussière, de débris de
toutes sortes, Zigaou vit une colonne blanche, puis noire et rouge, s'élever
dans le ciel, et lentement, majestueusement, s'épanouir en un colossal
champignon. Ses bords tourmentés se gonflèrent, blanchâtres, et envahirent le
ciel, cependant qu'une poussière grisâtre et collante se déposait sur la peau
de Zigaou et du dinosaure et recouvrait tout. Puis il fit nuit.
Il fit nuit les jours suivants, d'une nuit sans lune et sans étoiles.
Puis il fit froid, de plus en plus froid, et il fut de plus en plus difficile
de se réchauffer et de trouver de la nourriture.
Diplodocus s'était allongé dans l'herbe desséchée, ses grosses pattes
immobiles, son long cou replié entre elles. Il gémissait faiblement de froid
et de faim.
Zigaou comprit qu'ils allaient mourir. Il s'allongea tout contre le dinosaure
qui était glacé, ferma les yeux et attendit la mort.
Lorsque la lumière revint, des siècles et des siècles plus tard, la terre
n'était plus la même. Il y avait des montagnes et des plaines sur des
continents tout neufs et de vastes étendues d'eau.
Quelque part, ensevelis sous des couches de sédiments déposés par le temps,
reposaient côte à côte Zigaou et Diplodocus.
On ne saura jamais comment cette histoire est parvenue jusqu'à nous. Elle a
été contée à mon arrière grand-père par un vagabond qui se disait troubadour
et qui venait d'on ne sait où. Peut-être bien du Passé ou du Shéol.
Elle est véridique.
Les paléontologues et les savants n'y croient pas, bien entendu. Aucun
hominidé n'existait au temps des dinosaures. Tout le monde scientifique est
d'accord sur ce point.
Jusqu'au jour où l'un d'entre eux découvrira dans son linceul de boue les os
intacts de Zigaou et de Diplodocus. Alors les controverses n'auront pas fini
d'ébranler des certitudes et d'ouvrir à quelque savant ou quelque conteur la
découverte d'aventures insoupçonnées.
Note de l'auteur : Ce récit n'a rien de scientifique. J'ai seulement fait
quelques recherches sur l'environnement et la flore au temps des dinosaures,
l'imagination a fait le reste.
©
Chateauneuf de Galaure - juillet 2000
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