Fabienne Desjardins
(Inspirée
d’une tradition hindoue et d’un des récits du recueil « Contes et légendes du
Gange »)
Le sati est une tradition hindoue instaurée au 4ème siècle en Inde. Lorsque
son époux venait à mourir, l’épouse indienne prouvait sa fidélité en
accompagnant son seigneur et maître dans la mort. Si elle ne le faisait pas,
elle était jugée insoumise et infidèle par le reste de sa famille et de son
entourage et on la rejetait, même si cette pratique n’était pas obligatoire. La
femme devait s’immoler sur le bûcher funéraire par lequel son mari défunt avait
été incinéré… Cette tradition très violente a frappé les occidentaux et pour
beaucoup c’est une image marquante de l’Inde et le symbole de la soumission
ultime de la femme indienne. Les colons anglais abolirent cette pratique en 1824
la jugeant trop barbare mais il fallut du temps pour que la tradition
disparaisse complètement…
L’histoire que je vais vous raconter se passe à l’époque où le sati se
pratiquait encore…
Sarika venait de perdre son mari et elle n’avait pas eu d’enfants avec lui. Elle
portait le sari blanc traditionnel de la veuve hindoue et cela éloignait d’elle
toutes les autres femmes du voisinage qui ne voulaient pas être contaminées par
cette malédiction, par ce sort qui l’avait si durement touchée. Les hommes
baissaient les yeux sur son passage et l’appelaient « ama » (mère), et ces mots
lui semblaient si cruels, car sa plus grande souffrance était justement de ne
pas l’avoir été, « mère ». Aucun homme ne voulait remarquer ses attraits, son
visage jeune et beau, son corps pulpeux et attirant, cette vie qui semblait
l’irradier…car nul n’aurait eu le droit de l’épouser au risque d’être souillé
gravement. Alors tous ces hommes préféraient ne rien savoir, ne pas la
regarder, l’ignorer, faire comme si elle n’existait plus en tant que femme...
La jeune veuve dérangeait. Elle dérangeait parce qu’elle vivait encore alors que
sa vie était finie. Pourquoi ne s’était-elle pas jetée dans les flammes du
bûcher de son époux comme le veut la coutume, comme l’aurait fait n’importe
quelle épouse hindoue ? Sarika n’avait pas voulu tout simplement. Pourquoi
aurait-elle dû mourir, se disait-elle, elle qui était si jeune et qui avait été
mariée à un homme si vieux qui avait accepté sans dot sa beauté de jeune
adolescente ? La question paraissait légitime certes, mais en ce temps là elle
était mal venue. Les jeunes filles n’avaient pas droit au chapitre, elles
n’avaient rien à dire et Sarika n’avait pas échappé à ce destin douloureusement
traditionnel de la femme encore enfant, qui dès qu’elle était devenue nubile,
avait été poussée hors du foyer familial pour être mariée. On l’avait parée de
bijoux très lourds, tellement lourds d’ailleurs que les lobes de ses oreilles
avaient été fendus et que son cou lui avait fait mal pendant des mois. On
l’avait habillée d’un sari rouge (couleur du mariage pour la femme hindoue) si
épais, qu’elle s’était sentie presque étouffer. Elle se rappelait aussi comment
tout cela l’avait effrayée, comment elle avait sangloté devant les regards et
hochements de tête satisfaits des adultes qui pensaient bien faire selon la
coutume si ancrée dans leur éducation et leur mémoire. Alors qu’elle déversait
des torrents de larmes personne ne l’avait consolée ou rassurée, alors qu’on la
bénissait d’encens qui la faisait tousser, qu’on enduisait son visage de safran
et d’huile. Tandis qu’elle, en jeune mariée innocente, pleurait sur son trône de
« reine d’un jour » , son vieil époux, lui, somnolait sur son trône de marié.
Tout le monde
évidemment avait trouvé la cérémonie réussie. Sarika n’avait pas eu le choix de
toute façon. Ainsi elle était restée assise devant le feu rituel, avait laissé
l’homme prendre sa main, et avec lui avait fait les sept pas habituels autour du
feu. Puis elle s’était laissée amener, sans défense, par son époux sur le lit
nuptial, jonché de pétales de fleurs. Là il l’avait déshabillée avec fébrilité,
et sans aucun mot, ni aucune tendresse, avait déchiré son corps, son intimité
secrète d’une douleur, d’une brûlure insoutenable.
Le lendemain matin suivant cette terrible nuit, elle avait vaqué à ses tâches de
femme mariée, à ce qu’on attendait d’elle en tant qu’épouse, accomplissant les
tâches ménagères en silence, et avait tenté d’être invisible. Mais dès que la
nuit tombait, et qu’il était l’heure de se coucher, son mari revenait à la
charge, ne lui laissant pas toujours le temps d’ôter son sari. Il ne lui
laissait aucun espace à elle dans ces moments là, aucun, même pas à l’intérieur
de son propre corps.
Mais très vite, sans doute à cause de son âge avancé par rapport à la jeunesse
de son épouse, il s’affaiblit, et tomba malade, ce qui le tint occupé. Ainsi les
nuits de Sarika étaient devenues plus supportables et puis son mari mourut des
suites de cette maladie. Au village cependant on murmurait qu’elle l’avait tué,
qu’elle était trop jeune, lui beaucoup trop vieux pour une si jeune épouse, que
la violence et la force de sa sensualité et de ses pulsions de jeune femme
sortie de l’adolescence avait brûlé l’énergie de son époux. Bien sûr la femme
était toujours coupable dans ses cas là alors qu’elle n’avait rien choisi, alors
qu’elle était victime et que sa vie avait été orchestrée de bout en bout. Quelle
ironie ! Elle ne répondait à aucune de ses remarques cruelles ayant appris très
tôt qu’une femme devait tout supporter en silence.
A l’instant où le corps de son mari avait quitté la maison, tous les regards
s’étaient tournés vers elle, attendant qu’elle disparaisse comme une héroïne
sacrifiée dans les flammes du bûcher funéraire. Pour eux cette mort « rituelle »
aurait signifié la justification de leur décision de la marier, cela aurait
donné un sens même à ce mot « mariage » selon leur conception, leur définition
immuable. Elle y aurait gagné le respect. Mais dans un sursaut de volonté, de
liberté enfin pour la première fois, elle refusa de se soumettre à ce sacrifice
qu’elle jugeait injuste en ce qui la concernait. Pourtant tout le monde l’avait
poussée, bousculée, insultée, injuriée, rejetée même, mais elle s’était
accrochée coûte que coûte à la vie. Elle avait essayé ensuite, le cœur plein
d’espoir et encore naïve, de revenir dans la maison de son enfance auprès de ses
parents dont elle était encore si sûre de l’amour, croyant alors y trouver un
refuge, un réconfort, avec l’espérance d’être libérée de ce cauchemar.
Malheureusement il n’en fut rien. La porte était restée close et la voix dure de
son père derrière l’avait repoussée lui criant « Va t’en, ne reviens plus
jamais, tu n’es plus notre fille, tu es sa femme, nous t’avons donnée à lui pour
ton bonheur, nous l’avons fait selon la tradition, après avoir tant fait pour
toi pour que tu réussisses ta vie de femme. Ton refus de le suivre dans la mort
est notre honte, alors disparais de notre vue, de notre vie pour toujours. »
Alors, en pleurs, Sarika avait été obligée de revenir dans la maison qu’elle
avait été obligée d’adopter en tant qu’épouse de son mari, leur foyer, qu’elle
n’avait d’ailleurs jamais pu considérer comme tel, car elle le savait, l’amour
n’avait jamais existé entre elle et son mari. Leur union n’avait été qu’ une
transaction, un arrangement « traditionnel », un avenir offert comme un
privilège à une fille pauvre qui était censée n’ avoir aucun autre futur que
cette alliance…En fait leur mariage participait d’ une coutume destinée à
perpétuer un nom par une descendance, et représentait une espèce d’association
inégalitaire, sociale et religieuse vouée à ne jamais être rompue même dans la
mort.
Elle décida pourtant de retourner dans ce
lieu qui avait été celui où elle avait résidé le temps de ce « contrat »,
mais la famille de son
époux la voyant approcher, la chassèrent en lui jetant des pierres et lui dirent
« Tu n’es qu’une épouse indigne, va-t-en d’ici et ne remets plus jamais les
pieds dans cette maison, elle n’est plus la tienne. »
C’est ainsi qu’elle se retrouva à la rue, sans ressources, sans domicile, sans
rien. Elle se construisit une petite hutte en dehors du village et mendiait sa
nourriture. Elle essaya aussi de trouver du travail, n’importe quoi pour
subsister. Finalement un intouchable accepta de l’employer pour ramasser les
bouses de vache. En effet cette matière première pestilentielle était une
marchandise importante car elle avait diverses utilités dans la société
indienne. Une fois récoltée, Sarika mêlait cette bouse à de la paille et
mettait le tout à sécher au soleil. Son patron gagnait sa vie en vendant ces
« galettes » comme
combustible pour les fours domestiques ou comme engrais entre autres. Les gens
du village qui s’approvisionnaient chez lui, en voyant la jeune fille désormais
maudite travailler là, craignaient que son contact pollue les bouses…le comble !
Mais le brahmane (le prêtre) au temple leur avait dit pour les rassurer que la
combustion de ces galettes purifierait toute éventuelle pollution comme le fait
en général le feu. Sarika put alors continuer son travail et se nourrir.
Cependant quand elle voulut remercier le prêtre et s’incliner devant lui, il
cracha sur le sol…
Plus personne jamais ne regardait Sarika, elle qui était si belle. Même son
patron intouchable ne la voyait pas. Elle n’existait pas, elle était invisible
même pour lui pourtant habitué à être considéré comme un microbe. En même temps
le désir si fort de vivre de la jeune fille le terrifiait. C’était une faute
très grave, un péché très sérieux, pour lui qui subissait et acceptait sa
condition sans rechigner. Alors il avait décidé d’ignorer la présence de la
veuve à ses côtés. Cette dernière souffrait de ce rejet, souffrait de n’être
plus rien pour personne, de n’être qu’une ombre, qu’un fantôme et quelquefois se
disait même qu’il aurait mieux valu finalement qu’elle brûle avec son mari
plutôt que vivre cette vie solitaire. Parfois le désir de mourir la prenait et
elle pensait se jeter dans le fleuve et se laisser noyer. Mais enfant elle avait
entendu tellement d’horreur sur ceux qui se suicidaient-comme par exemple que ça
menait à une réincarnation horrible, remplie de souffrances- qu’aussitôt elle
renonçait à son élan désespéré. Elle se disait souvent alors, qu’elle avait dû
elle-même être la réincarnation d’une âme suicidée qui payait sa faute dans
cette instance de vie. Elle se disait aussi qu’il y avait pire que sa vie à
elle, d’autres personnes qui souffraient encore plus et cela la réconfortait un
peu quand elle rentrait dans sa hutte courbée et harassée de fatigue. Mais cela
lui faisait peur aussi car elle n’aurait pas pu supporter pire. Souvent elle
oubliait de se nourrir et très vite son physique changea, elle vieillit plus
vite alors qu’elle était si jeune encore et sa beauté qui n’était plus admirée,
parut se flétrir…Il lui arrivait aussi d’oublier de dormir et d’errer la nuit
comme une âme en peine… elle devenait tel un spectre errant.
Un soir sans sommeil, elle croisa au bord de la rivière, un autre jeune
promeneur nocturne. C’était étrange se disait-elle, sa peau était si noire
qu’elle avait des reflets bleus dans la nuit. Il regarda, fixa Sarika qui,
tellement accoutumée à ne plus être vue, retrouva d’un coup un peu de son éclat,
comme une fleur qui se fâne et qui recevant de l’eau soudain se redresse et se
remet doucement à refleurir. La jeune fille rougit, baissa les yeux et s’enfuit
en courant vers sa pauvre masure. Cependant le matin suivant lui parut plus
léger et elle aurait voulu chanter…mais n’osa pas…C’était fou ce qu’un simple
regard pouvait faire naître chez une femme abandonnée de tous. Elle avait eu la
grisante impression d’avoir existé un instant dans les yeux de cet inconnu. Elle
en devint obsédée…L’attendait tous les soirs au bord de la rivière, mais elle ne
le revit plus à sa grande tristesse. Puis un jour elle prit la décision de
quitter ce village où elle n’était plus personne, où elle avait cessé d’exister
pour quiconque…. Elle rassembla ses hardes et quitta sa hutte qu’elle incendia
ensuite sans regret. Elle se dirigeait vers la ville de Vrîndavan, la ville des
veuves. C’était un lieu, disait-on, où elles étaient protégées par le dieu
Krishna. Une ville où elles étaient moins seules d’être ensemble. Sur son chemin
elle mendiait pour vivre. Certains passants lui donnaient l’aumône pour sa
beauté, et d’autres donnaient à la veuve…Elle existait un tout petit peu à leurs
yeux et ça lui allait très bien ainsi.
Un matin où elle continuait son périple, miracle du hasard ou du destin, elle
rencontra à nouveau le jeune inconnu qu’elle avait tant attendu. Il semblait
tellement fatigué et malade. Leurs regards se croisèrent encore et il lui sourit
de la même manière gentille que la dernière fois où il s’était vus. Elle
répondit alors à son sourire, se sentant devenue une jeune femme à nouveau, et
s’enhardit à lui parler.
« Je m’appelle Sarika,
qui veut dire « égale à toutes » et vous qui êtes vous ? Quel est votre nom ?
D’où venez-vous ? »
Il resta silencieux, ne répondit pas, mais continuait à sourire…Sarika pensait
qu’il ne devait pas comprendre sa langue. Au moment de la quitter, il la salua
d’une manière assez étrange, sûrement propre à sa région ou à son pays. Mais
Sarika sentit un réel respect et peut-être un peu de tendresse dans ce geste
qu’il lui adressait. Elle fut alors parcourue d’une fulgurance de vie, d’envie,
d’espoir, de force et se sentit heureuse pour la première fois de sa vie, comme
s’il lui avait fait l’amour …Puis chacun reprit sa route séparément…
Le lendemain, elle alla au bord d’un fleuve pour laver son corps et ses
hardes…et elle le revit, le bel étranger qui lui avait redonné vie. Il était
là brûlant et tremblant de fièvre…Sarika s’approcha de lui, trempa le bas de sa
guenille dans l’eau pour rafraîchir son front et le faire boire. Il lui sourit
alors, lui prit la main et murmura « Sarika » et s’endormit ensuite pour
toujours presque dans ses bras.
La jeune fille longtemps, longtemps, resta près du fleuve, près de lui à le
bercer…la tête de son aimé sur les genoux. Mais il fallait l’incinérer, selon la
tradition hindoue, pour que son âme soit récompensée et qu’il puisse enfin
connaître la paix, elle lui devait ça en plus.… Alors au moment où le soleil
devint plus fort, elle se décida à se relever et ramassa du bois mort. Elle
partit au village le plus proche acheter de l’huile et des allumettes avec le
peu de pièces qui lui restait et qu’elle dépensa jusqu’à la dernière. Elle
revint près du lac, s’y baigna, pria près du corps, mit le bois en tas, tira et
porta tant bien que mal le corps de l’homme sur ce bûcher funéraire de fortune,
versa l’huile et alluma le feu. Alors avec un sourire aux lèvres, elle
s’allongea sur le bûcher près de lui, ferma les yeux et attendit la lumière…
©
septembre - octobre
2002
— Fabienne Desjardins – Tous droits réservés.