Alain Ternus
Les douze coups de minuit
sonnèrent au clocher de l'église Saint-Eustache.
Je sortis de la chambre et
refermai la porte derrière moi, doucement, très doucement, usant d'une infinie
délicatesse afin de ne pas réveiller Marie, ma douce et tendre et blonde amie.
Puis je repris ma place face
au monstre, la phagocyteuse - sublime arracheuse de tripes - ma noire et froide
et cruelle machine à écrire...
Écrire, encore, défier
la mort, sourire au pire. Écrire et s'éteindre dans un cri, dans un soupir,
dans un ave Maria susurré aux oreilles des catacombes.
Les mots qui me hantent
sont forcément douloureux, l'essence même de la douleur. Crissant sous la
dent, se tordant sous la plume, oh combien rétifs ! ils s'ingénient à
travestir ce que je brûle de dénuder.
Courbé sur la feuille à
demi noircie - toujours à demi - je m'exténue, me décourage, abandonne... et
puis j'y reviens, maladivement, jusqu'au sang, jusqu'au goût du sang, jusqu'à
réduire l'existence entière à cet acharnement. Certains soirs, pas tout le
temps. Ce serait y céder le peu de raison qu'il me reste.
Et Marie qui dort juste
à côté...
Mais non, elle ne dort
pas. Blottie
sous les couvertures, elle m'écoute gémir en silence, et engendrer une autre
vie, une illusion. Joignant les mains entre ses cuisses, elle prie pour mon
improbable avènement.
Par moments, il me semble
la voir se profiler entre les lignes.
Évidemment. Elle est
partout.
Marie s'était levée.
Recouvrant son corps fiévreux
d'un peignoir blanc, virginal, frissonnant et traînant sa mauvaise grippe comme
un enfant têtu, elle m'avait rejoint au salon.
Penchée par-dessus mon
épaule, laissant glisser sa main ouatée sur mon torse nu, elle lisait ce que
j'écrivais au fur et à mesure que le temps égrenait son sempiternel chapelet.
Marie dit :
"Je
vais aller boire un verre d'eau."
Se redressa.
"Un
grand verre d'eau bien fraîche."
Et se dirigea vers la
cuisine, un léger sourire aux lèvres, et pourtant frissonnant et traînant sa
mauvaise grippe comme un enfant têtu.
On
entend de l'eau couler.
J'entends Marie
toussoter.
Peut-être
m'entend-t-elle soupirer...
Ouvertes en grand, les fenêtres
nous dispensaient un air épais, pesant, calme et statique, de ce calme en
suspension qui précède invariablement les tempêtes, les coups d'états et les
maux de dents.
Les tempes légèrement
bourdonnantes, je sentis s'installer dans mes muscles et dans mes poumons
l'appel de la rue, l'impérieux besoin de marcher, de m'aérer, de... Oui. De
m'aérer.
J'avais déjà le nez en
l'air quand, de la cuisine, Marie m'annonça que la dernière blonde de son
paquet de Camel partait résolument en fumée.
Pour ce qui était d'aller
vagabonder, ce prétexte en valait bien un autre.
J'enfilai un tee-shirt, me
passai la main dans les cheveux et dis :
"D'accord.
Je te ramène des cigarettes."
Je sortis de l'appartement
et refermai la porte derrière moi, doucement, très doucement, usant d'une
infinie délicatesse afin de ne pas réveiller nos voisins de palier, un couple
de retraités de la Sécu, quelque chose comme ça, toujours à se lamenter, à
médire et à exhiber leurs varices en descendant la poubelle. Des sournois en
charentaises et bigoudis. Je les soupçonnais fortement d'être à l'origine de
la pétition contre Kim, celle qui lui avait valu son expulsion - car il y en
avait eu d'autres, évidemment, sans compter les lettres de dénonciation
anonymes, un paquet, que dis-je ! Un wagon.
La plupart des locataires de
l'immeuble avaient grandi sous l'Occupation. Alors forcément, ce genre d'école,
ça crée des réflexes.
Moi, face à tous ces
collabos au rabais, je serrais les dents, les poings et le reste. Avec un zeste
de laisser-aller, je me serais fait une joie de les empaler sur les grilles du
square voisin, un mercredi, par exemple, alors que les gosses du quartier
tournent en rond, à la recherche d'on ne sait quoi, eux non plus, pas encore.
Ainsi nos chers bambins auraient vu à quoi ça peut ressembler, toute la
saloperie du monde, quand dans un râle ultime elle vous gicle par les yeux...
Mais bon ! Il y a la télé
pour ça. Sans compter qu'avec trois plaintes pour tapage nocturne rien que
depuis le début du mois, il convenait d'adopter un profil bas.
J'ai descendu les escaliers
sur la pointe des pieds.
Dans ma rue, il n'y avait
pas un chat.
Ou plutôt si, justement, il
n'y avait que ça : un chat blanc. Majestueusement assis sur la bordure du
trottoir, balançant sa moustache de gauche à droite et inversement, il
zyeutait la venelle déserte et silencieuse, imperceptiblement tendu comme dans
l'attente d'un événement grave et nécessairement imminent. Un chat inspiré.
Il aurait dû être gris, puisque c'était la nuit et que c'est bien connu la
nuit tous les chats le sont, mais non, il était blanc, c'était la pleine lune.
Je m'arrêtai un instant,
posai mes mains sur mes hanches et renversai la tête en arrière.
Elle était tout là-haut,
la lune, ronde et blanche et gonflée comme un ventre de femme enceinte. Bien
plus blanche, en fait, qu'à l'accoutumée. Aussi loin que je me souvienne, je
ne l'avais encore jamais vue sous un tel jour. Et pourtant, ça faisait des
lustres qu'on s'osmosait, nous deux. Mais blanche à ce point-là...
"On dirait qu'elle est
fausse."
Tout juste. Un vrai ballon
de plastique ripoliné.
En revanche, il me suffit de
me retourner pour constater que la femme qui venait de parler dans mon dos,
elle, était d'une réalité indéniable.
C'était une petite brune
d'une trentaine d'années, typée au niveau des yeux et des pommettes. Elle
devait se déplacer sur coussin d'air, car même le chat ne l'avait pas entendu
arriver. Il nous dévisageait à présent avec un intérêt suspect.
"Je
m'appelle Myriam" dit-elle.
Un léger sourire aux lèvres.
Quelque chose en émanait
qui me déconcertait, me mettant presque mal à l'aise...
Je serrai néanmoins la main
qu'elle m'offrait. Par politesse. Pure courtoisie. Et ce faisant, je remarquai
que pour un être d'apparence aussi frêle, sa poigne était étonnamment ferme.
Ce qui acheva de m'indisposer.
Chaque soir, les journaux télévisés
nous diffusent des images horribles, attentats, viols, homicides, dépeçages,
histoires sordides de mères qui étranglent ou noient ou pire que ça le fruit
renié de leurs entrailles, on enchaîne, ça se passe à longueur de temps, pas
une seconde sans, mais nous, imperturbables, nous flottons toujours en deçà,
et hop ! Une page de publicité. La page est tournée.
Eh bien ! Cette nuit-là,
une petite voix me chuchotait que la rubrique des faits divers, j'étais en
plein dedans, idem la mouche engluée dans la toile de l'araignée. Elle gigote,
elle gigote, elle n'en peut mais.
Quoique Myriam...
Joli nom pour une araignée...
J'aurais dû me débattre,
tenter de briser le fil, bouleverser l'affolant scénario qui s'instaurait, mais
sans doute était-il déjà trop tard, alors que la porte cochère la plus
proche de nous s'ouvrait dans un grincement furieusement banal.
Un homme en est sorti d'un
pas décidé, son début de calvitie dissimulé en partie par son maintien, son
port de tête, une allure de commandeur.
A notre vue, il a stoppé
net, nous a considérés une seconde ou deux, l'air surpris, et a seulement dit
très bas :
"Myriam
?"
Là, je pressentis le dénouement
proche. Très très proche...
Le chat crachotait des anathèmes,
la lune avait doublé de volume et des rigoles de sueur glacée serpentaient au
creux de mes lombaires. Il y a des détails qui ne trompent pas.
Myriam s'est approchée de
l'homme à le toucher. Il a esquissé un vague rictus. J'ai franchement grimacé.
Tout s'est passé trop vite.
Elle a sorti une lame longue
comme le bras et l'a enfoncée dans l'estomac adipeux qui s'offrait en toute quiétude.
Puis, serrant le manche à deux mains, elle a fait remonter la lame, doucement,
sans mollir, avec une férocité calculée.
Placé où j'étais, je ne
pouvais voir son visage, mais je lui devinais un léger sourire aux lèvres.
... Au bout d'une éternité,
Myriam a lâché prise et s'est enfuie.
Le temps, qui semblait figé,
s'est finalement réactivé.
Le type râlait sourdement,
vautré dans le caniveau. Moi, j'ai mis un bon moment à rassembler mes esprits.
Ensuite, je me suis approché de l'agonisant.
Il cramponnait la partie
saillante de la lame, tentant désespérément d'extirper cet acier brûlant de
ses viscères corrompus. Ce qu'il y avait d'encore vivant dans son regard
m'implorait.
J'ai hésité.
J'ai craqué.
Un geyser de sang fétide a
jailli. Le type a poussé un hurlement, le dernier, suivi trois étages plus
haut d'une double exclamation horrifiée. J'ai levé les yeux et me suis presque
vu dans les pupilles dilatées d'horreur de mes voisins de palier. J'avais cette
espèce de dague à la main et un sang noir, épais, gouttait sur mes
chaussures.
Au loin, on entendait le
deux tons d'un car de police...
Pas si loin que ça, en
fait, car une poignée de secondes plus tard son gyrophare balayait la rue.
Et les voisins échevelés
qui me montraient de mille doigts en vociférant... !
Tout. Ils avaient tout vu.
Ils demandaient à témoigner. Sous serment. Une main sur la bible et l'autre
sur la tête de leurs enfants. Ils détailleraient tout. Depuis le début.
Comment j'avais bondi sur ce pauvre homme. Avec quel sang-froid...!
Et mon sourire... ! Ils
avaient tout particulièrement remarqué mon sourire... Un sourire diabolique !
Ben tiens.
J'ai senti mes jambes se dérober...
Marie s’est accroupie près
de moi, a posé sa main sur ma cuisse et a dit :
"Je
crois que tu m'as oubliée...!"
C'était dit gentiment, avec
une minuscule pointe d'ironie. Ça m'a fait sursauter.
" ?
! "
"Mes
cigarettes..."
"Ah
! Oui... C'est vrai... Excuse-moi, ça m'est complètement sorti de l'esprit. J'étais
en train d'écrire une nouvelle, et..."
"Elle
est terminée ?"
"Hm
mm... Je ne sais pas trop..."
Marie s'est redressée,
faussement autoritaire.
"Bon
! Alors disons qu'elle l'est, et file au tabac du Châtelet avant que je n'en
sois réduite à fumer des mégots."
J'ai reculé ma chaise de la
table, je me suis levé, et j'ai serré Marie contre moi - un peu comme si
j'avais failli la perdre à jamais. J'ai posé mes lèvres sur ses lèvres fiévreuses,
lui ai caressé la joue, c'était le retour à la normale.
Et c'était doux.
J'ai enfilé un tee-shirt,
me suis passé la main dans les cheveux et j'ai dit :
"D'accord.
Je te ramène des cigarettes."
Puis je suis sorti de
l'appartement en claquant la porte derrière moi. Je l'ai claquée de toutes mes
forces, en cadeau nocturne à ces salopards de voisins. Si avec un boucan pareil
je ne les avais pas réveillés... !
Sur ce, j'ai descendu les
escaliers en cavalant. Ça m'a remis les reins en place. J'étais resté assis
trop longtemps.
Ma rue était déserte,
comme toujours à cette heure de la nuit.
Quoique... L'espace d'un
instant, il m'a semblé voir un chat. Un chat blanc. Mais le temps que j'y
regarde mieux, Marie m'appelait par la fenêtre.
"Quoi
?" demandai-je.
"Évite
les mauvaises rencontres" dit-elle "et
fais vite, sinon je vais m'inquiéter pour rien".
"Pas
de danger" répondis-je avec un grand sourire.
Je trouvai même évident de
répéter :
"Pas
de danger !"
Là-dessus Marie quitta
l'embrasure de la fenêtre, moi je tournai les talons et me retrouvai nez à nez
avec Myriam.
L'araignée.
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2001 — Alain Ternus –
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