Sale Môme

 Désirée Boillot

  



Depuis que je suis prof, je rame, c’est un fait. Dans ce métier, il vaut mieux avoir la baraka, je peux témoigner… Je n’ai jamais été inspecté. Toujours au petit choix. Pour compléter le tableau, cette année j’écope du roi des cancres… Le pompon. Notez, je ne suis pas venu ici pour me ronger les sangs. Je ferais mieux de me jeter à l’eau. Y aller d’un seul élan. Du nerf, que diable ! Une longueur pour Platon, une deuxième pour Plotin, une troisième pour Plantard, dans la joie et la bonne humeur... J’enseigne la philo. J’envisage sérieusement de prendre une année sabbatique pour rédiger ma thèse. Ou alors, j’opère un virage à 360°. Reconversion radicale. Jardinier dans une bananeraie, au point où j’en suis… Bon. Trêve de réflexion ! La piscine publique n’est pas l’endroit où tergiverser. L’heure est à l’action, non à la méditation. Thérèse m’a envoyé faire des longueurs. Ma bouée abdominale l’agace. Il est vrai que je me shoote au Nutella. L’overdose me guette. Impossible de faire autrement ces temps-ci. Le métier d’enseignant n’est pas une sinécure… Enfin. Ce n’est guère le moment de s’apitoyer. Bien au contraire. Imaginons une foule en délire, qui attendrait de moi un effort de dépassement… Des jeunes filles en liesse m’acclament, j’ai vingt ans de moins, un corps d’athlète, je m’avance sur le plongeoir en exhibant la mécanique… Tout de même. L’eau est frisquette. Le thermomètre affiche 25 degrés seulement… J’ai sans doute un peu de fièvre. L’odeur de chlore me monte à la tête, l’élastique du bonnet de bain me scie la peau du front… Le bonnet est obligatoire, tout comme le maillot moulant. Le caleçon long est banni. C’est le règlement. Apparemment, il vaut mieux le suivre, le règlement, vu la carrure du maître-nageur... Encore un excité du sifflet. On a intérêt à nager droit, sinon… Ils n’ont pas pris une mauviette pour la surveillance. Plus je l’observe, et plus je lui trouve une ressemblance étonnante avec le Gouverneur de la Californie… C’est sans doute un excellent secouriste. En cas de pépin, ça peut s’avérer utile. On relève 80 noyades par an dans les piscines publiques, ne l’oublions pas ! Personne n’est à l’abri d’une crise cardiaque foudroyante… Et surtout pas moi. Il n’est pas exclu du tout que je sois victime d’une syncope. Brutalement collé au carrelage, la bouche du balèze ventousée sur la mienne… Allons. Le pire n’est jamais sûr. Je respire fort, et… Fffff ! Pourquoi ce maillot me comprime-t-il la taille ? C’est inhumain. Un vrai supplice. Pourtant j’ai pris du XL. L’élastique me coupe la respiration… Thérèse a raison. Je dois faire un peu d’exercice, oublier à tout prix Eusèbe Grignon…

Personne autour de cette piscine ne sait qui est Eusèbe Grignon. C’est l’archétype du cancre, rien moins. Sur l’échelle des emmerdements de la rentrée scolaire, il équivaut aux sept plaies d’Égypte réunies. Début septembre, les profs se mettent à claquer des dents. L’année dernière, il était encore en Première, Eusèbe… J’ai prié. Pourvu que ce sale môme soit renvoyé. Pourvu qu’il redouble… Rien du tout ! Il est passé ! Crac ! Casé en Terminale littéraire ! Pour ma pomme, Eusèbe. Pour ma pomme, le mâcheur de chewing-gum, l’expert en lancer de boulettes, l’as du chahut. Quatre ans d’âge mental. De quoi vous faire regretter d’être prof. Je sais bien que les pensées de Pascal ont très peu de chance de percer les écouteurs de son walkman. A peine ai-je prononcé le nom de Nietzsche qu’il beugle : « A vos souhaits !». Avec des olibrius de cet acabit, l’enseignement tourne en utopie. Le premier trimestre en compagnie d’Eusèbe Grignon ? Cinq kilos de plus en décembre, et les nerfs en guirlande de Noël… A ce rythme-là, la mutuelle des enseignants m’expédiera en fin d’année sur un brancard à Chambourd-les-Platanes pour un stage intensif de remise en forme… Sur le mythe de la caverne, ce petit fumiste m’a rendu une copie blanche. Mon polycopié n’aura servi à rien. Bah. N’y pensons plus. J’ajuste mes lunettes de plongée et j’y vais…

« Hou hou ! Monsieur Plantard ! »

Crénom de nom ! Qu’est ce que je disais ! Je me demande ce que j’ai bien pu faire à l’Éducation Nationale pour mériter ça. Tomber sur Eusèbe Grignon, ici, alors que c’est la première fois que je mets les pieds à la piscine… Mais le voilà qui se radine.

- Eusèbe ! Quelle coïncidence ! Dis-moi, qu’est ce que tu glan… qu’est ce que tu fais là ? Tu n’as pas cours ?
- Eh nan. Le prof d’Angliche est malade. Une chance ! Et vous, M’sieur ? Z’avez pas des copies à corriger ?

Ne surtout pas l’étrangler. Le stoïcisme s’impose.

- La tienne m’a permis de prendre du temps libre, figure-toi. Je t’en suis très reconnaissant. Continue sur ta lancée, et je pourrai fréquenter la piscine tous les jours.
- Vous êtes tout rouge, M’sieur. Pas la peine de vous fâcher. Moi, la philo, ça me rase et c’est naze.
- Regrettable. Ton zéro figurera dans le bulletin du premier trimestre. Décision collégiale lors du dernier conseil de classe. Le ministère a voté un nouveau décret. Les notes nulles peuvent donner lieu à une éviction du lycée. Purement et simplement. Le ministre ne plaisante pas ces temps-ci !

Rien de tel qu’un petit coup de bluff pour impressionner les fortes têtes. Pour une trouvaille, c’est une trouvaille. Comme il se décompose, l’Eusèbe. Bien fait. Qu’il expie, c’est son tour. Je vais pouvoir m’offrir mes longueurs de bassin, peinard. Il chiale, c’est trop beau ! J’ai fichu la pétoche à la terreur... En larmes, le fumiste ! Il va se tenir à carreau maintenant. « Jean Plantard a maté Eusèbe Grignon ! » Quand je vais raconter ça en salle des profs… La gloire assurée… Mais qu’est ce qu’il fiche ? Il s’en va trouver le maître-nageur… On aura tout vu !!! Y a des dingues, tout de même. Il va se prendre un de ces râteaux, j’vous raconte pas… Allez hop ! Vive la natation ! Je plonge !

- Vous, là ! Sortez de l’eau immédiatement ! Sinon c’est moi qui viens vous chercher !

Allons bon ! Qu’est ce qu’il me veut, l’orang-outang ? Il peut pas rester sur son perchoir à surveiller le bassin ? C’est de la désertion de poste ! Voilà, j’arrive, gros bras.

- Alors comme ça, c’est vous le prof de philo ? Jean Plantard ?
- Comment, je, enfin oui…
- Pierre Grignon. Le père d’Eusèbe.
- Arrrh… Quelle surprise…
- Fais pas l’imbécile, minus. J’aime pas trop ton p’tit jeu. Tu vas me repêcher mon gamin fissa, sinon je m’en vais t’apprendre à fond la brasse coulée, compris ?
- Mais…
- Y’a pas de mais, pigé ?
- Pigé…
- Pas d’entourloupe. Une petite interro. Que du fondamental. Comment s’écrit Platon et où vivait-il, c’est bien suffisant, vu ?
- Vu…
- Décampe.
- Tout de suite.

Quel karma ! Il ne me reste plus qu’à rédiger ma thèse sur le hasard et la nécessité… Ou donner des cours par correspondance.

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