Sale attente       

Patrick Essel

 

La femme ne dit rien et reste sans bouger. L’homme regarde fixement devant lui. Petite barbe blanche en avant, veines saillantes, corps sous tension, au bord de l’ankylose. L’enfant est silencieux lui aussi, suspendu aux yeux de l’un et à la bouche de l’autre.
La salle d’attente est sommaire. Fenêtre sans rideaux. Trois chaises. Une table basse avec plante verte. Les murs n’apportent pas de distraction. L’air a le goût âcre du désinfectant. La lumière du jour se perd sous l’emprise d’un lustre jaune et vert. La porte est fermée. Elle ne s’ouvrira pas avant une vingtaine de minutes. Ils sont en avance. Aucun bruit n’arrive du couloir ou du bureau de l’examinateur.
L’enfant est beau. Éclat de jeunesse dans des habits d’as de pique. La tête est calée entre les mains, les coudes enfoncés sur les cuisses, l’auriculaire vissé entre les dents. Seuls les yeux travaillent. Il ne semble pas timide mais il ne parle pas et quand il s’essaie à sourire c’est avec beaucoup de retenue. Il ne sait pas ce qu’il fait là. Il ne songe pas à s’en aller non plus.
Il aimerait bien pouvoir aller ici et là, enjamber, sauter, grimper. Au cou, dans les bras, sur les genoux. Il aimerait bien fouiner aussi, et sonder et tâter et décortiquer. Il voudrait surtout que la peur ne le prenne pas. Qu’il se mette à appeler, à pleurer, à implorer. C’est déjà arrivé. Il insiste pour capter l’attention de l’homme. Il a dans l’idée que si l’homme entre dans son regard cela voudra dire qu’il ne se passera rien de bien méchant, que ce sera comme s’ils se tenaient par la main et qu’il pourra supporter l’épreuve qui l’attend. Au contraire, il pressent qu’au moindre coup d’œil déplacé en direction de la femme, qu’à la moindre grimace, le moindre reniflement, la plus petite exclamation, elle se précipitera et alors tous se mettront à crier, à s'outrager, à se salir et la colère viendra les nouer l’un après l’autre dans un enchaînement inextricable.
L’enfant se rappelle que l’homme et la femme se sont disputés sur l’opportunité de venir ou pas à la consultation. Puis ils se sont accordés. Au prix du silence. De son ignorance. Ces manigances secrètes effrayent l’enfant. Il voudrait se défaire des turbulences qui lui mangent les entrailles en étant le premier à dire un mot. Juste un seul mot. De nature inconnue. Sorti des broussailles de sa petite tête de linotte. Un mot qui ne dirait rien du comment, du pourquoi ou du parce que, un mot qui rendrait les uns et les autres pareillement vulnérables et qui à la fin des fins quand même laisserait tout un chacun dans une sorte d’aise.
Sauf que ce mot qu’il cherche ne lui vient pas à l’esprit. Il fait et refait le tour de ce qu’il a en tête. Pour rien. Seuls surgissent les mots qu’il entend les jours de tonnerre. Ceux qui envisagent le pire. Des mots qui brisent les pensées en faisant un bruit écœurant. Il pense à pète-sec, faux-cul, fouille-merde, couilles-molles. Il pense à traîne-savate, rabat-joie, trompe-l’œil. Il pense à contre cœur…
Heureusement, tous ces mots viciés viennent buter sur le bout de sa langue et restent cloîtrés au dedans. Mais, à force de tout triturer la figure est prise de rougeurs. Un rouge cuisant qui râpe la peau. Les mains sont en proie à une vive agitation aussi. Il peine à les contenir. Il les regarde avec des envies d’écrabouillement. S'il fait mine de se gratter, la femme les lui attrapera vite fait en faisant une horrible mine de dégoût. Ses yeux n’auront plus rien de bienfaisant. L’image le frappe si violemment qu’il ferme les siens de toutes ses forces. Echapper au regard de l’autre. Fuir son propre regard. Se dissoudre. S’abîmer dans la contemplation d’un désert. Il se dit que le mieux serait de faire comme l’homme, de retenir les mots, de les étouffer. De réprimer coûte que coûte. Il pense à toutes sortes de formules qui pourraient empêcher le surgissement. Il s’imagine bâillonné, garrotté, ligaturé. L’asphyxie neutralise un moment le déferlement d’images. Il frissonne. Pourtant la peau est à vif. Les doigts craquent sous la pression. Les yeux se liquéfient. De son côté, la femme s’agite. Elle se doute de quelque chose. Lui, cherche d’autres moyens. Vite. Il lui faut aller vite. Fièvre ? Convulsions ? Vomissements ? Mais à quoi bon ! Il est cloué. Quoiqu’il choisisse, il ne pourra pas se contenir bien longtemps, une bizarrerie s’insinuera, se déploiera, s’ébruitera, c’est pour cela qu’ils l’ont amené, et un flux ininterrompu de gargouillis le prendra à la gorge comme à chaque fois qu’il est sur le point de pleurer.
Il se sent bête soudain. Bête de croire qu’il existerait des mots contre lesquels les grands ne pourraient rien. Des sottises et des sornettes accaparent sa mémoire, court-circuitent ses pensées, truquent ses raisonnements. Il pense bêtement voilà tout. Pense-bête ! Le mot vient fleurir au bord de ses lèvres. Un mot pour les oublieux. Pour les bafouilleurs et les cafouilleurs. Son esprit s'effiloche. Un vent mauvais se lève dans sa poitrine. Il se retient de gémir, d'obéir à cette mauvaise humeur. Il laisse aller sa tête contre le mur. Le frottement contre le crépi lui fait du bien. Il aimerait en rester là. Se contenter de son ignorance. Être réduit à un unique face-à-face avec lui-même. Être débarrassé de la nécessité de faire quelque chose d’absolu. Mais des mots se répandent malgré tout, ne lui laissant pas une seule parcelle de silence. Dedans ça fait ding-dingue, ding-dingue, ding-dingue… Dehors, ni l’homme ni la femme n’entendent le tumulte. Ou bien, ils font comme si. Surtout la femme. A y réfléchir, la femme doit être capable de déchiffrer des pans entiers de mots muets. D’ailleurs voilà que ses pupilles s’agitent, que ses pommettes se tordent, que son front se craquelle et que ses jambes s’attrapent et se dessaisissent machinalement. On la dirait prête à perpétrer quelque chose de définitif.
Mais non ! Elle ne fait pas attention. Elle a seulement du mal à respirer, elle aussi. Elle renifle, déglutit, soupire, ouvre son sac à main, fouille, explore, soupèse, trouve une cigarette, un briquet. Tout de suite les épices la ravissent et bientôt elle ne pense plus qu’à son sang, qu’à ses lèvres serrées sur son plaisir. Rien au-delà. L’enfant passe en revue une liste interminable de mots d’objets, de lieux, de circonstances. C’est pire que de chasser les méprises de sa figure. De la sueur arrive par tous ses pores. Un moment il imagine un autre corps, une autre tête et que de nouveaux mots se mettent à gambader dans cette nouvelle tête. C’est fou ce qu’il aimerait inventer et dire. N’importe quoi, pourvu que sa langue ne reste pas muette. Il opte pour un entremêlement. Une combinaison du ciel et de l’enfer. Il croise les mains devant sa bouche, décidé à ne laisser poindre que des mots aigres-doux, des mots qui ne rebroussent pas totalement les poils. Ceux qui ne portent en eux que de la mauvaise graine passeront à la trappe, voilà ! Il sollicite à nouveau le regard de l’homme, cherche une approbation. Mais c’est pour rien. L’homme s’est installé dans l’engourdissement, verrouillé jusque dans ses plus profondes extrémités. Ses membres ne tremblent plus. Sa poitrine s’est adoucie. Dans sa tête défile sûrement un cortège de pensées abrasées.
L’enfant se retourne vers la femme. Elle s’est abandonnée à la chaleur du tabac. Disparue sous l'écume des volutes. L'air vicié lui écorche les yeux et après chaque inhalation elle se frotte les paupières du bout des doigts. Il souhaite de toutes ses forces qu'une quinte de toux lui vienne, qu'elle se lève précipitamment et qu'elle aille se réfugier au petit coin. Puis, une fois revenue, qu’elle se laisse entièrement prendre dans la paresse. Son vœu n'est pas exaucé. Il ne sait plus trop quoi entreprendre. Des idées de plus en plus extravagantes le traversent.
Il tire subrepticement la langue dans sa direction et ricane en silence, la tête rentrée dans les épaules. Elle ne voit rien. Il recommence, plus assuré. Sans plus de succès. La langue reste alors tirée et dans le même temps il se balance d’avant en arrière. D’avant en arrière. D’avant en arrière…
Pendant qu'il se berce d'illusions les minutes passent. Le silence s’épaissit. La fermeté se resserre. Ivre de poison, la femme se démène pour se tortiller sans rien montrer de son impatience. Le silence de l’homme est plus fort que celui de la femme. Il est là, homme tranquille, insignifiant, inoffensif, durci par l’immobilité, recroquevillé dans la seule idée de ne rien attendre et de ne rien entendre.
Pour l’enfant c’est trop tard.
Des mots affluent. Plus ou moins poisseux, plus ou moins souillés, plus ou moins fracassants… Il pense à souffre-douleur, coupe-gorge, tord-boyaux, casse-gueule, fausse-couche… il pense à mort-né…
Le silence est peuplé d'effrois quand l’examinateur fait irruption dans la salle d’attente. Ses yeux ont l’éclat de la gravité. D’une main, il tient un dossier, de l’autre il fait signe à l’homme et à la femme de le suivre. Une fois dans le couloir les explications vont bon train. La femme déclare, affirme, prétend, soutient ça et ça. L’homme finit par se rebiffer et vient signaler que, révéler que, assurer que … La femme insiste, exige et avertit. L’homme s’indigne, jure et garantit que. L’examinateur est sans voix d’abord. Puis, toutes sortes de calamités lui viennent à lui aussi. A son tour, il apostrophe et vilipende. Son bureau résonne de mots que personne n’a jamais entendu. Il a la force pour lui. Son diagnostic traverse les portes et les murs. La femme et l’homme sont saisis de la même détresse. De la même soudaine impuissance. C’est dit. Leurs objections ont été balayées. Cet enfant n’a rien à faire ici.
« Rien à faire ici ! Rien à faire ici ! » L’enfant répète à voix haute ces mots de rien. Il les répète encore et encore. Il veut les entendre crépiter au plus profond de sa poitrine, les sentir résonner jusqu’au bout de ses doigts de pied. Il crie. Il s’égosille. Il s’époumone. Jusqu’à ce que l’examinateur revienne enfin, la main tendue, rien que pour lui.
- Dites, c’est pour de vrai m’sieu ?

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