Le sablier       

Josée Bélisle

 

La forêt la plus luxuriante de l'île où j'habite se trouve à son extrémité ouest. C'est un endroit magnifique qui porte le nom d'Erboratum Morgan, en l'honneur du dernier propriétaire philanthrope, Harold M. Morgan, qui en fit don à la collectivité voilà déjà plusieurs décennies. Heureux geste, s'il en est, car aujourd'hui la grande métropole qui occupe la presque totalité de l'île n'a toujours pas réussi à y étendre son bitume, telle une maladie virulente et fatale qu'on tient encore en échec.

J'ai toujours beaucoup aimé mes instants dans ce boisé rebelle, menacé de tous les côtés par l'étalement urbain, et encore davantage depuis le jour où j'y ai découvert la petite boîte. Ce jour-là, j'avais déjà le sentiment de faire partie de quelque chose de grand : c'était le milieu de l'été, je me rappelle, j'étais au milieu de l'Erboratum et brillait au-dessus de ma tête le soleil de midi. Un véritable climax, c'était l'apogée de l'année. La maturité de la vie était présente même dans l'air et je pouvais l'inhaler, chaude et voluptueuse, pour l'expirer encore plus moite et plus chaude, ne gardant à l'intérieur que les parfums délicats.

À mon habitude, je parcourais un sentier peu fréquenté, l'oeil aux fleurs et aux champignons, lorsqu'un magnifique polypore jaune orangé attira mon attention. Le beau spécimen de 30 cm trônait sur le flanc d'un arbre en décrépitude, dont la futaie avait disparu depuis longtemps. En m'approchant, j'aperçus avec étonnement qu'il ne poussait pas sur l'écorce décomposée, mais sur un petit coffret de bois dissimulé dans le tronc. Comme c'était étrange ! Je parvins à le déloger sans peine, en tirant délicatement sur le gros champignon, mais lorsque je tentai de les séparer tous les deux, le côté de la boîte céda et s'effrita comme une motte de terre. Elle contenait un manuscrit et une petite bourse de cuir minutieusement enveloppés dans une pellicule de plastique. Empreinte de curiosité, je m'assis au pied de l'arbre et commençai à lire le manuscrit.

 

 

 

"J'ai reçu les pierres alors que je me trouvais dans le Sud de la Turquie, près d'Adana, sur une route peu fréquentée qui menait à la mer. J'avais déjà parcouru plusieurs kilomètres sur ma monture, lorsque je vis au loin le corps d'un homme qui gisait par terre. J'ai alors pressé l'allure et suis descendu de cheval pour lui porter secours.

Le vieil homme avait le poing serré sur la poitrine comme si sa vie en dépendait. Étendu sur le dos au milieu de la route, il semblait être tombé d'épuisement, sans toutefois paraître souffrant. Avant que je ne prononce quoi que ce soit d'intelligible en turc, il prit ma main et y versa ce qu'il tenait précieusement dans la sienne en me serrant le poing.

"Voilà, je te donne les sept pierres, dit-il dans sa langue, ... c'est amplement pour toi... il marqua une pause ... c'est tout ce qui reste." Il détourna les yeux pour regarder droit devant lui et rendit l'âme paisiblement, l'air de dire mon destin s'arrête ici.

J'étais un peu désemparé d'être arrivé trop tard, mais je dois dire que jamais la mort ne m'était apparue avec autant de simplicité, comme si le vieil homme avait rendu son dernier souffle en parfaite harmonie avec la plaine et le ciel.

Ma propre respiration me ramena dans le monde des vivants, je me levai et reculai de quelques pas. A peine quelques secondes plus tard, l'inconnu s'embrasa de l'intérieur et très rapidement se consuma comme du papier de riz. Les flammes, à la fois transparentes et colorées, ne dégagèrent presque pas de fumée, jusqu'à ce que ses vêtements prennent feu à leur tour.

Bien que la vision fût singulière et effrayante, je sentais au fond de moi qu'il n'en était rien. D'ailleurs, le cheval à mes côtés avait à peine réagi devant l'événement extraordinaire qui se déroulait sous nos yeux.

Je regardai mon poing et ouvris lentement les doigts pour voir ce qu'il m'avait donné de si précieux. Je tenais six petits morceaux de verre ou de quartz, dont le centre lumineux irradiait en filaments concentriques. C'était fascinant. Comme il n'y avait que six pierres, je crus en avoir perdu une, mais je cherchai en vain. Je sortis finalement un mouchoir pour les envelopper, avant de les glisser dans ma poche de chemise. Je constatai alors avec stupeur que la paume de ma main s'était mise à briller comme les pierres ! Quel mauvais quart d'heure j'ai passé à me demander ce qui m'arrivait ! Heureusement, la luminosité ne persista pas, elle s'estompa puis s'éteignit. Je bougeai tout de même les doigts un peu inquiet, mais il n'y avait pas de mal. Je jetai un dernier coup d'oeil aux cendres de l'homme et poursuivis ma route, non sans regarder l'intérieur de ma main à quelques reprises.

J'ai conservé les pierres précieusement tout le voyage, et au retour chez moi, tout le reste de ma vie. Je me suis demandé souvent d'où elles pouvaient bien venir et si elles conféraient au porteur quelques pouvoirs particuliers. Je n'ai jamais percé leur secret et ma vie fut, somme toute, tranquille et ordinaire, mis à part la présence dans mes rêves d'un curieux songe. Il me venait parfois, au moment de m'endormir. Je sentais irradier au milieu de ma poitrine une lumière semblable à celle des pierres, puis j'entendais au-dessus de ma tête le frottement de milliers de pierres que je voyais tomber une à une devant moi vers un gouffre sans fond. J'ouvrais les yeux et tout disparaissait, comme le font les rêves.

Me voilà maintenant à un âge avancé, où l'on pense avec raison qu'il est temps de prendre ses dernières dispositions. J'ai donc décidé de "léguer" en quelques sortes, les six pierres avec le reste de ma propriété. Je les remets à celui qui trouvera le coffret.

H.M. Morgan"

 

 

 

Je repliai le manuscrit lentement en pensant au mystérieux récit. Puis, ouvrant le petit sac de cuir, j'en versai le contenu sur mes genoux. Les pierres étaient là, mais il n'y en avait que cinq.

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