Serge Nerac
Lorsqu'elle m'a annoncé qu'elle me quittait, c'est la stupeur qui m’a sidéré.
- Allô ! Cathy ?
- Écoute, je vais être brusque, mais faut
qu'on se sépare !
- …
- Je vais te quitter. On pouvait plus rester
ensemble. On pouvait plus continuer, c'était plus possible, lâcha-t-elle.
- Mais qu’est-ce qu'il t'arrive ? Qu'est-ce
qui se passe ? Cathy, qu'est-ce que tu racontes ? articulais-je.
- On va se quitter, ça ne pouvait plus durer,
soupira-t-elle ennuyée.
- Mais c'est pas possible, tu te rends pas
compte, c'est pas possible. C'est fini ? Tu veux dire qu'on ne se reverra plus
? On va se quitter définitivement ?
- Oui.
Le vent s'est dissous, l'espace s'est
solidifié et a explosé comme un cube de verre qui se briserait en une multitude
d'éclats cristallins. Le fond sonore de la rue s’est soulevé du sol et s'est
mis à flotter, inconsistant, comme un brouillard opaque qui s'élèverait vers le
ciel. Je ne pouvais même pas la toucher, la saisir, la secouer pour la ramener
sur terre, pour la confronter à la réalité qui était que l'on ne pouvait plus
vivre l'un sans l'autre, que c'était une chose impossible, inconcevable à
présent, que c'était peut-être regrettable, mais que vraiment, nous étions liés
l'un à l'autre d'une façon vitale et irréversible comme l'arbre est lié à ses
racines de façon indissociable. Mais non, les seuls liens qui me rattachaient
encore à elle étaient les vibrations électromagnétiques animées par ma voix à
des centaines de kilomètres d'elle et qui déplaçaient des couches d'air à son
oreille en un grincement métallique et nasillard. Je n'avais plus de prise sur
elle, elle fuyait, elle m'échappait comme un ballon gonflé à l'hydrogène.
Qu'est-ce que j'aurais pu hurler dans ce
combiné qui coulait dans ma main sous la canicule ? Quels étaient les mots qui
auraient eu le pouvoir de la retenir ? J'étais aussi démuni qu'un enfant dont la
perche est trop courte et qui voit filer son beau voilier vers le centre du
bassin. Quelles prières déclamer ? Quelle créature fabuleuse et magique
invoquer ? Quel dieu ?
Et j'ai ressenti l'angoisse et la solitude
glacée du cosmonaute qui se retrouve lâché dans l'espace, à la dérive, et qui
s'éloigne de son vaisseau sans pouvoir faire le moindre geste pour tenter de le
regagner, avec sur sa visière chromée, les reflets de la terre et des
rétrofusées. Je me suis senti flotter mollement en apesanteur tandis que le
monde basculait comme un décor de théâtre en carton pâte.
Et j'ai su ce que signifiait perdre le
dernier fil d'espoir, et j'ai compris la terreur désespérée de l'alpiniste dont
les doigts ont cédé sous la prise incertaine, et j'ai connu l'horreur du noyé
qui avale sa dernière gorgée d'eau salée au goût d'algues et d'iode, avant de
sombrer, les yeux révulsés, au fond de l'eau marine. Et mes rides se sont
creusées à la vitesse des rigoles et des sillons que l'orage fait surgir dans la
terre, et j'ai vieilli, soudain j'ai vieilli de millions d'années comme les
collines rabougries et desséchées sous l'érosion des âges. Mes mains se sont
ternies, se sont craquelées, se sont racornies, et le flot de mes sensations
s’est tari brusquement comme un désert aride et minéral.
- Cathy.
- Clic !...
La tonalité a couiné sa plainte et j'ai
redécouvert le goût âcre et absurde de la solitude. Le bleu du ciel a viré au
gris métallisé, mes oreilles se sont mises à bourdonner, mes pieds ont fondu sur
le sol comme la pâte gélifiée des confiseries trop sucrées.
J'ai revu son visage chiffonné, renversé sur
l'oreiller et j'ai réalisé que jamais plus je ne la regarderais dormir dans le
soleil matinal, que jamais plus je ne passerais mes doigts écartés dans la
blondeur de ses cheveux, que jamais plus je ne sentirais sur ma peau son souffle
tiède et parfumé, que jamais plus son regard ne m'effleurerait, et un pan de mon
cerveau s'est effondré comme une falaise crayeuse achevée par les lames.
Je n'avais plus
chaud, je n'avais pas froid, je n’avais même plus envie de respirer et un astre
incandescent s’est levé sur un paysage dévasté et immobile.
Un vent de colère et de haine s'est ensuite
levé, d'abord comme une brise imperceptible, puis elle a grossi, elle a enflé et
je l'ai haïe, je l'ai haïe de toute 1’énergie qui maintenait la cohésion entre
les atomes de mon corps, je l'ai haïe avec cette dose de désespoir qui rend si
pathétique la violence vaine, je l'ai haïe comme un animal aux abois qui lutte
pour sa survie avec la détermination de la dernière heure. J'ai compris que je
l'aimais, j'ai compris que je ne l'avais jamais su tout le temps qu'elle était
près de moi, qu'il avait fallu son absence pour en convenir et qu'à présent cela
n'avait plus d'importance, ou du moins ça n'était plus utile. La connaissance
venait trop tard, comme la sagesse, paraît-il, avec les cheveux blancs.
Comme j'aurais été heureux alors si j'en
avais eu conscience, comme j'aurais profité de chaque instant près d'elle comme
d'un nectar divin et doux. J'aurais passé mes jours et mes nuits à la regarder,
à contempler le chatoiement de ses yeux, à promener mes doigts sur sa peau
ambrée. J'aurais savouré chaque seconde en sachant qu'elle était unique, comme
une goutte de bonheur à l'état pur. J’aurais pris conscience de chaque instant
comme on retient au palais, le vin pour en percevoir la texture ; comme une
cuillère sirupeuse de miel roux qui adhère à la gorge. J’aurais ouvert une
brèche sous ma chevelure pour laisser se déverser en torrent, les images qui
deviendraient souvenirs, pour tout garder, tout conserver, tout retenir, pour
faire fusionner sous le foyer de sa présence ma mémoire alchimique.
Son visage absent grimpa dans le ciel de ma
douleur comme une lune étrange et floue. Il repassa sous tous les éclairages,
par toutes les expressions que le jeu de ses muscles avait fait naître et je me
demandais : Qui avait-elle été ? Qui avais-je tant aimé de cette façon
maladroite et indécise ? Où était la créature que j'avais tant chérie ?
Derrière cet imperceptible frissonnement des traits ? Derrière cette contracture
presque inconsciente des lèvres qui lui dessinait sa moue si familière ?
Derrière ses yeux ? Elle m'avait dit un jour : « Les yeux n'expriment rien
d'eux-mêmes, ils sont immobiles et figés. C'est le visage qui les éclaire, qui
les anime et leur donne vie. Ils sont les points où l'être entier se focalise
comme sous une optique. »
Les interrogations se pressaient dans ma conscience bouleversée : Qu'est-ce que j'avais aimé ? Où se situait le centre de mon amour ? Etait-ce sa peau ? Un regard ? Une onde invisible qui aurait émané d'elle comme une aura ? Mais il était impossible d'appréhender ni de saisir la flamme blonde qu'avait été cette jeune fille pâle que j'aimais et qui brusquement venait de m'oublier. Il fallait me résigner à ne plus connaître d'elle qu'un frissonnement, comme la caresse que le vent d'été imprime aux blés.
Le soir est venu,
tiède et alangui, m'envelopper comme une cape froissée. Je me suis penché par
la fenêtre et j'ai vu scintiller les lumières. Le monde à présent
m'apparaissait vide et bizarrement étranger comme la dépouille d'un mort que
l'âme vient d'abandonner, comme une enveloppe corporelle qui n'a plus rien de
commun avec l'être qui l'habitait. Le monde venait de se vider de sa substance
et n'était plus qu'un cadavre inerte et absurde. Cathy l'avait fait vibrer,
lui avait communiqué un sens qui était celui de
son rire, de son ton railleur et insolent, de ses mimiques enfantines et
coléreuses. Elle venait de me quitter et avec elle les fraîcheurs de l'aube,
les étoiles du firmament, les sifflements aigus et obstinés des merles, les
azurs bleus et pétrifiés, les crêtes neigeuses, les cigarettes tièdes et ocres,
les premières chaleurs d'été, les verres d'eau fraîche, les caresses
insouciantes, la profondeur des océans et la pente de ses cuisses. Elle avait
tout emporté, tout rayé, tout anéanti comme soufflé par un champignon
nucléaire. Seule ma conscience survivait, et mon corps emprunté, devenu
subitement inutile. Il faisait chaud. J'ai descendu les escaliers, hagard,
comme un patient qui vient de subir l'ablation d’une section de son cerveau. Je
venais de me faire fraîchement amputer, je découvrais que je ne savais pas
exister sans elle, et sentais que vraiment, je n’avais pas envie d'apprendre.
Plus rien ne comptait, plus rien nulle part n'existait. Le monde n'était que
notre pensée et la mienne venait justement de se paralyser. J'ai déambulé dans
les rues vides, je me suis échoué contre un quai et j’ai regardé l’eau. Les
sanglots sont venus tout seuls. Ils venaient de loin, de très loin, de plus
loin que Cathy et de son affection perdue. Ils surgissaient de l'enfance, sans
doute du premier instant, du premier cri. Ca m'inondait, ça me submergeait,
c'était tiède et salé comme la mer originelle. J'avais tout perdu. Il se mit à
pleuvoir en moi de fines particules de poussière qui se déposaient comme la vase
dans les étangs et qui lestèrent mon être.
Les premières
nuits, je la cherchais l'absente, puis elle vint hanter mon sommeil le long des
heures sans fin. Maintenant je ne retrouvais plus d'allumettes grattées
mélangées aux autres, ni de bas transparents dans les tiroirs, ni ses jupes, ni
ses tricots, ni ses escarpins lancés dans l'entrée. Le passé s'était dissipé,
il était une combinaison des possibles qui ne se reproduirait plus jamais.
Il me fallut réapprendre tous les gestes,
réinventer tous les éclairages, guetter chaque souvenir pour le juguler dans
l’œuf, il fallut renaître, devenir autre, achever et abandonner celui qui avait
été : « l'être qui vivait avec elle », il fallait muer pour revivre, encore,
ailleurs, avec une autre...
©
1999
- Serge Nerac - Tous droits réservés.