Rue Danielle Casanova

Jean-Louis Blairé

 



La première fois que je vis cet homme, j'étais encore enfant. C'était à la fin des années soixante. En mille neuf cent soixante-huit pour être précis. Je peux me souvenir facilement de l'année et même du mois, à cause des événements qui se déroulaient à ce moment-là. Nous étions en mai et la France connaissait une période de grand chambardement, de chienlit pour reprendre le mot du Général de Gaulle.
Je vivais à Paris à cette époque, au beau milieu du Quartier Latin, à deux pas de la Sorbonne dans le cinquième arrondissement. Mes parents, tous deux enseignants, d'opinions diamétralement opposées quant à la façon de vivre la crise - l'un préconisait l'emploi de la force pour faire rentrer les choses dans l'ordre, tandis que l'autre se complaisait à justifier le désordre estudiantin - mes parents donc, s'accordèrent au moins sur un point : je ne devais pas rester plus longtemps dans cette ambiance malsaine. Ils craignaient sans doute que plus tard je reprenne les idées de ce Dany le Rouge ou pire encore, que l'envie me prenne de m'engager dans les Compagnies Républicaines de Sécurité.
Alors pour me protéger de ces influences inconciliables, je fus envoyé à la campagne chez mes grands-parents, dans une minuscule commune bordée de forêts, de clairières et de champs. Un trou perdu, ignorant des slogans revendicatifs de la jeunesse et des jets de gaz lacrymogènes pour toute réponse.

Je devais passer trois mois dans ce cocon. C'est à dire beaucoup plus longtemps que prévu. Pour le bonheur de mon grand-père, qui vivait avec moi ce qu'il avait raté avec son fils.
Mon grand-père était un homme simple, silencieux. Un homme de la terre, un sage de la campagne. Un juste au regard doux, philosophe ignoré des manuels d'écoliers, un noble enseignant sans diplôme, pédagogue d'instinct. C’est peu dire qu’il ne comprit jamais ce que son fils était allé faire à la capitale et pourquoi celui-ci prenait un air absent chaque fois qu'il lui adressait la parole. Mon père lisait énormément de livres quand mon grand-père ne nourrissait son âme qu'à travers un savoir transmissible de bouche à oreille. Sans doute l'érudition de l'un valait-elle bien celle de l'autre. Mais aucun des deux n'étaient prêts à l'admettre.
De ma grand-mère, je garde le souvenir d'une petite femme que rien n'effrayait, volubile, étourdissante, à l'aise avec tout le monde. Je la revois houspillant chaque jour son mari, qui ne savait plus quoi faire de sa peau depuis qu'il ne se rendait plus aux champs. Après chaque remontrance, le pauvre bonhomme réduit à tourner entre ses quatre murs comme un taureau dans son box, maugréait je n'ai jamais compris bien quoi, mais jamais ne se risquait à répondre ouvertement. Ces deux là devaient s'aimer encore, d'une certaine manière, je pense, mais assurément leur vieille ferme était devenue trop petite pour des êtres ayant vécu au-dehors pendant plus d'un demi-siècle.
J'ose avouer que si j'aimais Henriette ma grand-mère, de loin ma préférence allait à André mon grand-père. Son air de chien battu réclamant caresses m'émouvait. Lorsqu'il montrait des signes évidents de trop grande lassitude, lorsque la petite guerre larvée menée par mamie devenait insupportable, mon grand-père vaincu, me prenait par la main et m'emmenait par-delà les chemins de campagne environnants, prendre un nécessaire bol d'air dans lequel goulûment nous trempions nos lèvres asséchées.
La première fois que je vis cet homme disais-je précédemment, ce fut à l'occasion d'une de ces balades salvatrices. Ce jour-là ma grand-mère s'était surpassée je crois et son efficacité avait eu raison de la patience d'André ; entamant jusqu'à la mienne. Afin de nous ressourcer, nous flânions dans la nature depuis plusieurs heures, observant les écureuils roux - adorables petits tortionnaires capables d'étêter de malheureux oisillons pour leur seul plaisir - nous nous émerveillions du spectacle offert par une biche et son petit ou suivions en silence l'évolution de quelques lapins en sursis - ceux qui ne s'étaient pas laissé prendre encore par les collets que posait mon grand-père - quand un affreux bruit de moteur se rapprochant nous parvint aux oreilles. Nous nous approchâmes de la route, longue saignée sombre pratiquée dans la forêt, afin de voir d'où provenait tout ce tapage. Il nous fallut patienter quelques minutes avant de voir déboucher dans le lointain une Panhard, véhicule antique même pour l'époque. Si j'ai oublié le nom du modèle, je me souviens très bien en revanche de la surprise que me procura la vue de cette mécanique infernale. Des voitures, j'en voyais tant et tant depuis ma naissance, j'étais tellement familiarisé avec le vacarme des dessous de capots, les rejets polluants des pots d'échappements, le crissement des pneus sur l'asphalte parisien, que malgré mon jeune âge, peu d'automobiles risquaient de m'impressionner ; pourtant la surprise fut totale. La guimbarde semblait sortir droit d'une bande dessinée, et provoqua en moi un inextinguible fou rire, reprit en chœur par mon aïeul qui eut beaucoup de mal à se contenir lorsque le conducteur de l'étonnante « chose montée sur roues » se porta à notre hauteur.
Sans songer à se présenter, sans aucune forme préalable de civilité, le personnage assis derrière le volant interpella André.
- Je cherche la rue Danielle Casanova. Vous savez où ça s'trouve ? D'après moi, ça ne peut être qu'ici !
Mon grand-père toujours hilare s'étonna.
- Vous devez faire erreur mon bon monsieur. Y'a pas plus d'rue Casanova par ici que d'foin dans les arbres. Depuis toujours, je n'connais que cette route qui mène au Nord sur Paris et au sud sur Lyon, après avoir passé tous les bourgs et les lieux-dits.
- Ah ! reprit le type. Pourtant d'après les informations qu'on m'a données et mes calculs sur les probabilités, la rue Danielle Casanova devrait se trouver pile à cet endroit !
- Ben, vous avez dû oublier une retenue dans vot' calcul M'sieur, plaisanta mon grand paternel. D'ailleurs même au village, ce nom de rue ne m'dit rien.
- Tant pis, cria le gars, par-dessus le boucan de son auto.
Sans prendre la peine ni de saluer, ni de remercier mon grand-père, le bonhomme aux traits caricaturaux de Muppet, enclencha la première vitesse de son tacot lourdement chargé, et dans un horrible grincement de crabots, repartit lentement vers le nord.
- D'où il sort cet hurluberlu ? demanda André.
J'entendais le mot « hurluberlu » pour la première fois et sa consonance me replongea dans l'hilarité. Notre promenade s'acheva ainsi sur cette partie de rigolade, que nous fîmes partager à mamie sitôt rentrés.



Je n'eus jamais l'occasion de revivre une aussi longue période de complicité avec mes deux grands-parents. A mon grand regret. Paris ayant retrouvé son calme relatif, je quittai mon coin de verdure et ne revis mes aïeux qu'en passant; aux grandes vacances, lorsqu'on déposait le chien et le hamster. Mes parents préféraient s'en aller admirer d’autres aïeux exposés au Caire. Sans doute était-ce instructif et j'aurais dû goûter la chance que j'avais de voyager. Pourtant, honte à moi, je n'arrivais pas à me pâmer devant une momie, fût-elle celle d'un souverain de l'Egypte ancienne. A leur grande consternation, je désirais simplement passer deux mois à pêcher dans la barque d'André, à observer la nature à ses côtés, à l'écouter me conter des légendes d’autrefois, sans bouger un orteil.

Je venais de fêter mes neuf ans lorsqu'un télégramme parvint tard un soir chez mes parents. Je me revois sur mon lit, recopiant par punition les tables de multiplication. Ce furent d'abord les « oh ! », les « Mon Dieu, ce n'est pas possible » artificiellement contrits de ma mère. Puis la surprise passée, des messes basses de circonstances, des allées et venues nerveuses dans l'appartement. Un silence puis un toc-toc inhabituel, déjà solennel, à la porte de ma chambre, que j'ouvris lentement, lentement, pressentant l'imminence d'une catastrophe et comme pour en différer l'annonce. Mon père, les épaules voûtées, un visage défait que je ne lui connaissais pas, s'encadra dans le chambranle et d'une voix blanche m'annonça la mort d'Henriette. Il semblait véritablement bouleversé par l'inattendue nouvelle. Je ne l'en croyais pas capable. Mes pensées allèrent naturellement vers mon grand-père. J'aurais tant souhaité être à ses côtés à cet instant-là ; pour le soutenir. Mais avait-il besoin d'être soutenu ? Et par moi ? Je n'aurais jamais la réponse à cette question. Nous n'abordâmes le sujet à aucun moment. Le vieux bonhomme était solide et pudique surtout. Au sortir de l'église, l'eau contenue dans quelque recoin de son être ne roula pas sur ses joues. Sans doute ces gouttes-là étaient-elles trop grosses et les canaux trop étroits, trop engorgés pour les laisser filer.

Je retrouvai mon père en ces périodes troublées. Un peu. Pour quelque temps. Avant que la vie et nos idées se chargent rapidement de nous séparer de nouveau. Une découverte d'importance cependant me rassurait sur son compte. Derrière l'homme cultivé, à l'intelligence analytique et froide, se tenait un être sensible que la mort d'un proche pouvait toucher, au point de modifier son comportement jusqu'à lui rendre un aspect humain. Moins robotique. J'entrevis l'enfant qu'il avait été au cours de promenades que nous fîmes avec André. Si je découvrais mon père, je suis prêt à parier que lui découvrait son fils. A demi orphelin - on pouvait donc l'être à son âge - l'homme fragilisé se révélait à l'aide de souvenirs. Ici, dans cet arbuste, celui-ci précisément, il taillait des flèches pour son arc (mon paternel taillant des flèches pour son arc ! Inimaginable !). Là, lui et sa bande de garnements avaient forcé le fils de l'instituteur à avaler cru une poignée de champignons fraîchement cueillis. Par bonheur ils étaient tous comestibles... Dans cette clairière, entre deux poteaux de but faits de branchages divers, il avait planté des centaines de penalties, shooté dans d'impossibles projectiles improvisés ballon... Quelques années plus tard, caché derrière ce boqueteau à l'écart des copains, il affirmait avoir embrassé sur la bouche Valérie, la fille du pharmacien, sans que nul ne veuille le croire ; bien entendu l'intéressée se garda bien de confirmer l'information et l'infortuné soupirant dut subir longtemps les railleries des jaloux...
Ce père-là formidable nous livra mille anecdotes, plus quelques secrets, tous relatifs à son enfance, à son adolescence.
Papa n'est plus là malheureusement pour authentifier mes dires. Pourtant il lui fut donné de vivre en notre compagnie - grand-père et moi - une autre aventure marquante, un fait peu banal. Ayant échappé à la vigilance de ma mère tôt un matin, nous revenions pavillon baissé après une incursion en zone libre. Nous longions la route traversant la forêt, cette longue saignée dont les arbres hauts et touffus masquaient la lumière du soleil, quand nous entendîmes le son reconnaissable d'un moteur de Renault 4L, véhicule en vogue dans ces années-là.
Je le reconnus avant même qu'il ne stoppe à notre hauteur. C'était bien lui ! Avec quelques années de plus. Reconnaissable à sa face de Muppet, à sa bille élastique de clown. Il ne voyageait plus seul désormais. Une jeune femme se tenait sur le siège passager. Ce fut elle d'ailleurs qui, sans prendre le temps de saluer et sur un ton aigre, nous demanda où se trouvait la rue Danielle Casanova. Mon père consulta mon grand-père du regard... Peut-être avait-on dénommé ainsi une nouvelle rue... Mais devant l'attitude interdite d'André et son hochement de tête négatif, il finit par répondre que non, qu’il n'existait pas dans le secteur de rue Danielle Casanova.
- Je te l'avais bien dit que ça ne pouvait pas être par ici ! lança la femme à son compagnon. Mais avec toi c'est toujours la même chose, tu n'écoutes personne, tu n'en fais qu'à ta tête...
- Et moi, je te répète que d'après les informations qu'on m'a données et mes calculs sur les probabilités, la rue Danielle Casanova devrait se trouver pile à cet endroit et tu commences à me...
Nous n'assistâmes pas à la fin de la scène. La 4L redémarra en trombe, faisant tanguer dangereusement la remorque accrochée à l'arrière. Mon père plaisanta, disant que ces deux là finiraient bien par se réconcilier sur l'oreiller. J'entrevoyais vaguement le sens de cette phrase, mais souris comme si j'avais tout saisi.



Mon grand-père s'est pendu un an après la mort de sa femme. A la date anniversaire, j'imagine. Afin de marquer l'événement j’imagine. Son geste remontait à environ deux semaines lorsqu'il fut découvert fortuitement par des promeneurs égarés dans sa cour. Un couple qui cherchait une rue inconnue, d'après le rapport de gendarmerie. Ils avaient fini par atterrir dans la ferme en espérant bien y trouver de l'eau pour le biberon de leur nourrisson. Le suicide ne fit aucun doute, même si on ne retrouva pas de mot, pas de note justificative. Pour moi l'explication en est simple. Mon grand paternel est mort des suites d'une longue maladie ; appelons-la chagrin, dégoût, ennui. Il ne voulait pas crier au secours ! Juste s'en aller sur la pointe des pieds. Sans déranger son monde. D'ailleurs tout était en ordre chez le notaire, dans ses armoires, dans l'ancienne étable, dans sa petite existence qui n'attendait plus rien de la vie.
Le village entier accompagna l'emblématique bonhomme jusqu'à sa dernière demeure, déjà occupée par Henriette. Ce matin-là aucun coq ne chanta. Et les lapins, prévenus que personne ne viendrait relever les collets posés de cette main, s'en allèrent mélancoliques, se faire capturer plus loin. Le garde-chasse ferma les yeux au passage du cortège. Machinalement... Par habitude... En un ultime hommage. Des fois que du cercueil de l'André - gibecière non homologuée - dépasseraient deux longues oreilles et quatre pattes agitées de soubresauts.



Je ne devais revoir la tombe de mes grands-parents que cinq ans plus tard. Lorsqu'on m'accorda un peu d'autonomie. A cet âge, d'autres rêvaient de s'embarquer pour Ibiza, Katmandou, ou de partir combattre au Larzac. Plus modestement, je voulais juste fleurir la dalle de marbre posée sur le ventre de mon grand-père et me recueillir.

Je fus très déçu en arrivant dans le petit bourg. Blessé aussi. Tout changeait ici. Avec l'arrivée des industriels. Le climat leur plaisait. La position géographique de l'endroit convenait à leurs petites affaires. Puis le paysage. Pas au point toutefois de ne pas le défigurer, de ne pas le saccager. Au nom de l'emploi, du développement du tissu économique de la région ! Acoquinés à une poignée d'élus locaux peu inspirés et lorgnant sur les taxes à venir, des groupes financiers sacrifiaient sur l'autel du profit la seule vraie valeur que détenait cette partie du département ; une authentique qualité de vie.
Le digne pays de mon grand-père résistait pourtant à toutes les épidémies, à tous les maux, toutes les guerres, toutes les saletés, depuis la nuit des temps. Ce dernier grand cataclysme promettait de lui être fatal. Des pollueurs, des empoisonneurs misant sur le court terme, faisaient d'un paradis un dépotoir. Les fils de Frederick Winslow Taylor avaient jeté leur dévolu sur cette terre. Un jour prochain il n'en resterait rien.

Seul dans la forêt, je me remémorais - avec quelle nostalgie - les belles balades, les parcours balisés - bientôt impossibles à réaliser - que je faisais en compagnie du père de mon père. Je retrouvais foi en l'humanité en songeant à la pierre tombale qu'une solide amitié entretenait. Je craignais tant de me retrouver face à un monument sale, gris, triste parce qu'abandonné, oublié, profané peut-être. Mais non les gens d'ici, de cette génération-là, portaient haut leur honorabilité, leur probité et dispensaient un amour égal aux vivants comme aux morts ; différemment c'est tout. Lors de mon arrivée, à ma descente du car, certains eurent un peu de mal à me reconnaître, d'autres m'interpellèrent immédiatement par mon prénom, m'assommant de questions sur ma vie, mes parents, mes études. Je me pliai volontiers au flot d'interrogations, interminable jeu de questions-réponses. J'en rajoutai sur le volet « étude » et restai vague sur tout ce qui concernait mes parents. Je préférai me pencher sur le devenir de ces habitants-là, le futur de cette commune en pleine mutation. Les opposants les plus hostiles déclarèrent fatalistes, « qu'on n'y pouvait rien changer ». Les autres que « c'était affaire de gros sous... ». La résignation de ces gens braves me fit mal.
Alors, après un long arrêt au cimetière où je m'étais précipité sitôt déposé mon maigre bagage à l'hôtel, je décidai de redevenir un Iroquois. Sans avoir pris de petit-déjeuner, je pistai mon enfance, longeant les rives des lacs Erié et Ontario, gagnai la forêt, poussai jusqu'à mon île de Manhattan pour la sauver, avant qu'elle ne devienne Big Apple.

Le claquement d’une portière de voiture me réveilla. La tête appuyée contre un tronc d'arbre, le corps à même le sol, je dormais profondément au bord de la saignée sombre traversant la forêt. Le stress du départ aux aurores, la crainte de rater ma correspondance, les heures éprouvantes de train, de car, les sentiments mêlés, la joie, la déception, m'avaient abattu.
Pas le temps de me relever, de me donner une constance, un type au masque simiesque, pourvu de grands yeux ronds au fond desquels dardait l'inquiétude, me soufflait dans le nez les effluves d'un repas mal digéré. Je finis d'ouvrir les yeux, vexé de mettre fait surprendre dans cette situation fâcheuse et tentai de me dégager de l'emprise de l'homme, qui me maintenait la nuque comme si j'avais été un blessé grave.
- Vous avez été victime d'un malaise ? me lança-t-il sèchement.
- Non, lui répondis-je. Je crois que je me suis simplement endormi.
- Simplement endormi ! En êtes-vous sûr ? Vous n'auriez pas été attaqué, brutalisé ? C'est quand même pas normal de s'endormir comme ça au bord d'une route, sans raison ! me sermonna-t-il ; comme si je l'avais fait exprès. Je vais vous conduire chez un médecin. Il pourra vous examiner, ensuite je vous ramènerai à votre domicile...
Je refusai énergiquement d'être ainsi pris en charge par l'hurluberlu - il s'agissait bien de lui - pour une raison qui n'en valait pas la peine et essayai de m'en débarrasser au plus vite. Mais, borné, il ne s'en laissa pas conter.
- Ne seriez-vous pas plutôt un de ces jeunes fugueurs qui prennent la route sans explication. Si c'est le cas, je dois vous conduire à la gendarmerie et avertir vos parents...
J'imaginai les gendarmes prévenant mes parents qu'on m'avait ramassé endormi dans la forêt ! Il me fallait dissiper d'urgence ce malentendu. Pour éviter ça, je me sentais prêt à déballer ma vie sans omettre le moindre détail. En dix minutes, le bonhomme n'ignorait rien de mon jeune parcours et semblait admettre ma version des faits.
- Ah bon, ah bien... Je vois... Je comprends...
Et son regard posé sur moi, me disait qu'effectivement, il comprenait qui j'étais. Mais c'est moi qui repris.
- D'ailleurs, nous nous sommes déjà rencontrés, je crois. Il y a plusieurs années, ici même avec mon grand-père... J'étais encore un enfant. Vous possédiez une vieille voiture... une Panhard... et vous cherchiez une rue... Et cette autre fois, mon père nous accompagnait... Vous rouliez en 4L et vous nous avez encore demandez où se trouvait la rue... la rue..?
- ...Danielle Casanova... Oui... Evidemment... la rue Danielle Casanova... Ainsi c'était bien vous... Déjà... Je me souviens de l'enfant... Je me souviens du vieux aussi... Peux pas l'oublier celui-là... Peux pas l'oublier...
Il se parlait à lui-même, se remémorant de sales souvenirs. Nous pensions à la même corde. Il y eut un silence, un silence d'une minute tacitement observé. Puis l'hurluberlu replongea dans son délire obsessionnel.
- A propos cette rue je la cherche toujours... Car voyez-vous, d'après les informations qu'on m'a données et mes calculs sur les probabilités, la rue Danielle Casanova devrait se trouver pile à cet endroit !
L'insistance du personnage, son idée fixe, commençaient à me ficher vraiment la peur au ventre. Pressé de m'en défaire, j'affirmai de manière péremptoire qu'il n'existait pas plus de rue Danielle Casanova à ce jour, qu'hier. La déception de l'homme s'affichait sur son visage en plastique souple, que d'horribles grimaces commençaient à torturer.
- J'étais pourtant sûr de moi... se lamenta-t-il. Je vais devoir tout recommencer... Ca va me prendre des années, des années... C'était pas clair comme point de rencontre ça... Je l'avais dit que c'était pas clair Bon Dieu...
Une irritation sourde gagnait ses yeux. Son cerveau entrait en ébullition. A preuve, la rougeur de son front. Son souffle devenait rauque et saccadé. Je tremblais à l'idée qu'une envie de passer ses nerfs sur moi le prenne.
Ses deux enfants me sauvèrent. Assis sagement à l'arrière du véhicule depuis le début de la discussion, les gamins ne tenaient maintenant plus en place et venaient de descendre sans autorisation, entamant une sarabande autour des arbres. Le père se jeta sur son fils, un mioche d'à peine cinq ans, et le talocha à plusieurs reprises sans retenu. La toute petite fille échappa de justesse à un revers de main baguée de sa mère, dont la violence l'aurait à coup sûr décollée de terre.
- Ca va durer encore longtemps ton cirque ! hurla la bonne femme. Puisqu'on te dit que c'est pas là, c'est pas là !
La mégère empoigna ses deux rejetons, qu'elle propulsa tel un paquet de linge sale sur la banquette de la DS, avant de refermer à toute volée la portière du véhicule. Puis elle se rassit à la place dite du mort, et s'enferma dans l'habitacle avec la même rage non contenue, coinçant au passage la ceinture de son imperméable. Veule devant madame, l'hurluberlu prit congé sans me saluer. La Citroën à suspension hydraulique s'affaissa à l'instant du démarrage laborieux.



Je n'ai pas repris les idées de Dany le rouge, ni ne me suis engagé dans les Compagnies Républicaines de Sécurité. J'ai plus simplement opté pour l'exercice de la médecine humaine. Mes parents souhaitaient que je me spécialise dans l'artère bouchée de quadragénaires urbains et sédentaires. Je me dirigeai, autant par goût que par esprit de contradiction, vers le crève-la-faim sans pouvoir d'achat ; vers la bouche béante inutile donc. Aujourd'hui encore, je n’œuvre pas dans un cabinet avec salle d'attente pleine à craquer de cadres adipeux inquiets pour leurs bobos. Mon sacerdoce me conduit sous d'autres latitudes, sur d'autres continents. Dans des dispensaires sans équipements où la mort rôde entre les paillasses et régulièrement se couche sur des corps où même la vie refuse d'investir ; pas assez rentable... J'ai assisté à la naissance d'êtres éphémères, insectes balayés au premier souffle de vent, poussières rassemblées en petits tas dans un coin du monde, jetées en douce sous un meuble dans l'attente d'un grand ménage. J'ai croisé des vieillards sans âge donnés pour morts chaque soir, ordonnant au soleil de briller au lendemain de nuits d'agonie. Mes yeux crédules ont accepté ce que mon esprit rationnel m'exhorte à refuser d'admettre. En Afrique, dans les Caraïbes... en Europe. Des danses, des rites, des cérémonies, des initiations donnant lieu à des sacrifices, durant lesquels des moribonds absorbaient d'infâmes potions... Avant que ne surviennent des guérisons miraculeuses, magiques, que le Vatican réticent n'homologuerait sous aucun prétexte, dont la médecine traditionnelle et faillible se rirait faute de pouvoir les expliquer. J'ai été le témoin de tant de phénomènes étranges, que plus rien ne devrait m'étonner. Et pourtant ce phénomène-là, qui m'a poursuivit tout au long de ces années, depuis ma tendre enfance, m'angoisse terriblement à mesure que le temps passe.
Je jure que je les ai revus ! A plusieurs reprises. Pas seulement en France non... mais loin, loin d'ici. Je n'affabule pas. D'autres que moi se sont demandé d'où sortaient ces énergumènes ; des compagnons, qui le cas échéant, pourraient témoigner.
J'affirme avoir vu des Touaregs leur indiquer la route à suivre, avec de grands gestes, puis de leurs doigts bruns, dessiner sur le sol brûlant des lignes, des chiffres, des signes incompréhensibles. Et mon « hurluberlu » d'acquiescer, sourire aux lèvres... et sa femme de passer sa hargne sur ses trois enfants descendus sans autorisation du 4X4 Rang Rover tractant une tonne d'eau... A Timisoara, c'étaient eux aussi ! Lors de ma première mission humanitaire... Que faisaient-ils là, perdus au milieu d'une révolution manquée ? Ils demandaient leur route, pardi ! Ils demandaient leur route à un homme, un Voïévode en descendance directe de Vlad Drakul l'Empaleur ! Lui aussi avait l'air de bien savoir où elle se trouvait, la rue Danielle Casanova ! De loin je l'entendais psalmodier. Il se signait à la manière des popes. Les mouvements lents de ses bras immenses indiquaient le Nord-Ouest. Et mon personnage à la tête en pâte à modeler de s'en trouver conforté au moment de reprendre le volant de sa Zastava.
Le dignitaire, merveilleux amphitryon depuis le début de mon séjour en Roumanie, ne daigna plus me saluer dès l'instant où son destin croisa celui de cette famille en vadrouille. Je n'eus pas droit à une explication, mais son regard en disait long sur le mépris que je lui inspirais.



Je ne vais plus depuis longtemps dans la ville où sont enterrés mes grands-parents. A ma grande honte, j'ai renoncé lâchement à y remettre les pieds. Bien que le besoin de m’incliner sur leur tombe me prenne régulièrement. Étonnant qu'il me faille monologuer dans un cimetière pour oublier la mort. Pour m'en laver. Mais tant de malheureuses âmes me poursuivent... Toutes victimes de la folie guerrière des bêtes indomptables que nous sommes. Qu'on ne me parle pas de pénurie d'organes ! J'en vois tant qui dépassent de blessures béantes... qui s'en échappent. Il n'y aurait qu'à se baisser pour en ramasser de l'organe encore chaud, jeune, vigoureux, qui ne demandait qu'à fonctionner.
Je ne retournerai pas là-bas. Non. Jamais. Une crainte sourde m'en empêche, puis ces lieux ne me parlent plus. La dernière fois que je suis retourné dans la commune minuscule de mon enfance, il ne subsistait plus rien du cadre de vie charmant de mon aïeul. Comme partout ailleurs, la grande mutation amorcée depuis quelques années avait atteint un point de non-retour en matière d'urbanisation à outrance. Tout n'était qu'asphalte, béton, enseignes, Z.A.C., Z.U.P., Z.I... La ville poulpe étendait ses bras tentaculaires loin de son église, de son cimetière, de son café. Un jet d'encre continuel en obscurcissait l'horizon.
Je me souviens d'avoir erré une partie de la journée dans cet univers étranger sans m'y reconnaître, avant d'échouer dans une rue interminable, longue saignée sombre bordée de containers brûlés, de gratte-ciel aux ongles crasseux. Il m'a fallu du temps pour comprendre où je me trouvais. C'est en voyant le nom inscrit en blanc sur la plaque bleue que tout est devenu limpide. Depuis dix minutes je marchais dans la rue Danielle Casanova ; une digne femme morte en déportation, appris-je à ce moment-là. Le nez en l'air je manquai défaillir.
De longues minutes s'écoulèrent avant que je recouvre la pleine possession de mes moyens. Dire qu'à cet endroit il y avait eu une forêt ! et des lapins, des écureuils, des biches. Puis ce type... Ce type, sa femme, ses mômes...
Mal à l'aise, je me suis contraint à repartir d'un pas vif. J'ai marché encore cinq bonnes minutes, courant presque, pour m'extraire de cette voie au plus vite.
En voyant au loin se profiler les trois camping-cars, j'ai su que c'était eux. J'aurais pu rebrousser chemin mais dans un sens ou dans l'autre, cette rue semblait si longue, si longue... D'ailleurs intuitivement je savais que la fuite ne servirait à rien, qu'il me fallait les affronter.

De jeunes enfants couraient autour des véhicules parqués le long du trottoir. Une femme blonde longiligne que je ne connaissais pas, en attrapa un et le morigéna. Le gamin se mit à hurler et chercha du réconfort après de mon « hurluberlu ».
L'homme, vieilli, me regardait arriver, entouré de sa tribu constituée de sa femme, de ses enfants, de leurs conjoints respectifs et de la progéniture de ceux-ci. Je sentais l'animosité gagner les esprits à mesure que j'approchais. Lorsque je parvins à la hauteur du petit groupe, le patriarche à face de latex grimaça. Repoussant l'enfant sans ménagement, il s'avança vers moi.
- Alors... attaqua-t-il agressif. Vous voyez bien qu'elle se trouve ici la rue Danielle Casanova ! Ca vous aura servi à quoi de tenter de me duper, vous et votre grand-père ?... Quel intérêt aviez-vous à faire ça ? Que je sache, vous n'êtes pas Monsieur, le Maître du Grand Jeu !
Il se tut brusquement avant de reprendre d'un ton plus doucereux, presque enjoué, fier de lui.
- ... car voyez-vous, d'après les informations qu'on m'avait données et mes calculs sur les probabilités, la rue Danielle Casanova ne pouvait être qu'ici...
Je demeurai prostré devant ce fou, n'osant rien lui rétorquer, de crainte de le froisser. Mais c'est lui qui continua.
- Bien entendu, si je vous demande à quel niveau de la rue Danielle Casanova se trouve l'Indice, vous allez me répondre que vous ne savez pas !
Effectivement, j'étais bien incapable malgré ma bonne volonté, de lui venir en aide. Je ne suis pas psychiatre.
- Laisse tomber, intervint son fils aîné. On n'a pas besoin de lui.
- Quand même, ce garçon nous aura fait perdre un temps précieux... Il possède l'esprit le plus retors que je connaisse. Sans lui nous serions probablement en tête... A l'aube de découvrir la clé de l'Enigme !...
Il y eut un silence. Un long silence. Encerclé par toute la smala, je n'osais esquisser le moindre geste. Enfin les deux hommes s'écartèrent de moi brusquement, et sans plus se soucier de ma présence regagnèrent leurs autocaravanes, suivis de près par le reste de la troupe.
Un enfant interrogea sa mère, la blonde longiligne.
- C'est qui le Monsieur, Maman ? C'est qui ?
Désorientée par la question, la femme pinça le biceps de son enfant pour le contraindre à avancer et s’abstint de lui répondre.

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