Alain Emery
La femme de service s’éloigna du vieillard sans
même lui jeter un regard. Elle s’avança encore, avec nonchalance et, bientôt, on
n’entendit plus, dans l’interminable couloir de l’auspice, que le glissement de
ses tatanes et le répugnant bruit de succion de la serpillière qu’elle poussait
d’une main désinvolte. Enfin, elle disparut pour de bon, oubliant derrière elle
un plein seau d’eau sale.
Le vieux, sans un mot, releva le bord élimé de son Borsalino et considéra
longuement le seau abandonné. Un seau semblable à celui dans lequel son manager
avait, un demi-siècle plus tôt, jeté l’éponge, avant le coup de gong du dernier
round. Il ferma les yeux et eut l’illusion, brusquement, que la sueur, mélangée
au sang, coulait à nouveau sur ses paupières. Ses mâchoires s’alourdirent, comme
autour d’un protège-dents et l’espace d’une seconde, il crut entendre, autour de
lui, vociférer des inconnus. Il lui sembla qu’ils étaient là, rassemblés autour
du ring, anonymes, enragés, l’insultant tandis qu’il tombait à terre et que de
l’arbitre à genoux, montait, distordue, cotonneuse, une voix annonçant la
défaite. Ses vieux muscles se contractèrent lorsqu’il crut reconnaître, dans son
rêve éveillé, la silhouette de son adversaire d’alors, levant les bras au ciel,
triomphant.
Mais lorsqu’il ouvrit les yeux, en sursaut, l’ombre, plantée devant lui, n’avait
rien de menaçant.
Au contraire. Tout, chez cette jeune infirmière - que la pâleur rendait plus
émouvante encore - témoignait d’une douceur infinie. Elle semblait à la fois
fragile et tenace, et lorsqu’elle fronçait son nez à la retrousse, elle avait
l’air d’une petite chipie que la mort, pourtant omniprésente, n’effrayait plus.
Son chignon, en la vieillissant un peu, entretenait cette illusion. Personne ne
semblait plus à l’aise qu’elle au milieu de ces odeurs d’éther et de Javel
mélangées, et son sourire, malgré les hurlements et les pleurs que laissaient,
dans leur sillage, toutes ces ombres fantomatiques égarées en pantoufles parmi
les vivants, demeurait lumineux.
- Qui venez-vous voir? demanda t-elle.
- Je viens voir Nino Laroca, répondit le vieux, sèchement, en inspectant la
curieuse de la tête aux pieds.
L’infirmière acquiesça en souriant. L’italien de la 114. Une ancienne gloire de
la boxe. En phase terminale.
- Vous êtes de la famille? continua t-elle.
Qui était-il au juste, lui, Sauveur Orsini, l’anonyme petit corse de Ponte
Leccia, pour l’illustre et richissime Laroca? Qui était-il encore après qu’entre
eux se soient écoulées cinquante années d’un silence méprisant? Le vieux corse
soupira. Sans doute n’était-il plus qu’un souvenir. Juste un désagréable
souvenir...
Comme elle n’obtenait pas de réponse, elle insista:
- Vous le connaissez bien?
- Si je le connais bien? répéta Orsini, visiblement étonné.
Leur unique rencontre remontait à plus de cinquante ans mais Orsini, parce qu’il
l’avait combattu avec courage, se considérait comme une vieille connaissance, un
parent éloigné.
A cette époque, on parlait déjà de Laroca comme d’un as. Une légende en marche.
Tous, sans exception, encensaient son style épuré, fluide et nul ne doutait
qu’il fût le plus prometteur des challengers au titre mondial.
Dans le même temps, Orsini achevait sans le savoir une carrière médiocre de
petit cogneur de province. Rien de fabuleux. Deux combats par semaine. Des fins
de mois périlleuses...
Rien ne les prédestinait à s’affronter. Leurs imprésarios respectifs avaient, en
fait, imaginé ce combat pour de bien sombres raisons. Le premier pour étoffer à
moindre frais le palmarès de son poulain, l’autre pour se remplir les poches une
dernière fois sur le dos de son champion déchu...
Mais Orsini, dont la hargne connaissait alors son apogée, s’était mis en tête de
défendre chèrement sa peau. Contre toute attente, il s’était battu comme un
lion, parvenant même, dans un sursaut d’orgueil, à donner l’illusion furtive
d’une issue imprévue.
Malgré cela, à la troisième reprise, devant l’arcade salement amochée du corse,
l’arbitre avait arrêté le combat et déclaré Laroca vainqueur par défaut.
Tandis qu’on le poussait, ensanglanté, vers les vestiaires, le corse, fou de
rage, criant à l’injustice, avait immédiatement - et ensuite durant des semaines
- réclamé sa revanche. Sans succès. Aux incessantes jérémiades d’Orsini,
l’italien avait opposé un silence éloquent, préférant poursuivre, avec
arrogance, son irrésistible ascension vers les sommets du noble art. Alors
Orsini, la mort dans l’âme, avait capitulé. Hanté par sa propre violence, il
avait livré d’autres combats sans grâce jusqu’au premier KO, quelques mois plus
tard, un désastre après lequel il avait raccroché les gants et dont le souvenir
ne cessait de le tourmenter.
- Il boxait comme un chef, dit-il à l’infirmière.
Elle eut, sans trop savoir pourquoi, la chair de poule et, brièvement, se
demanda ce qui l’incitait encore, jour après jour, à pousser la porte d’un
pareil endroit.
- Il faut que je vous dise quelque chose, annonça t-elle d’une voix hésitante.
Quelque chose qu’il faut que vous sachiez...Monsieur Laroca est en train...
- De mourir. Je sais.
Le silence qui suivit n’en était pas vraiment un. Quelque part dans ce dédale de
couloirs, une femme gémissait et réclamait une aide qui viendrait trop tard. Sur
le parking, au dehors, beuglaient des ambulances.
- Suivez moi, dit-elle.
Il se leva, se rajusta et prit le temps d’examiner son reflet dans une porte
vitrée toute proche. L’ancien mi-lourd se jugea racorni, défait et sa trogne
fripée se renfrogna encore. Il avait beau refuser de se voûter, sa chair toute
entière paraissait avoir renoncé et s’être vidée de toute substance. Le matin
même, sur le bateau qui l’amenait sur le continent, il avait surpris, en se
rasant, un léger tremblement sur ses lèvres, presque imperceptible, c’est vrai,
mais qu’il n’était pour autant pas parvenu à maîtriser.
De devoir assister, impuissant, à son inéluctable dérive le dégoûtait mais il
continuait d’éluder son ostensible déchéance. Jamais Sauveur Orsini n’avait
cédé, jamais il n’avait reculé, devant rien ni personne, et même s’il savait
que, cette fois, il finirait, forcément, par se coucher, jusqu’au bout il
serrerait les dents et ne baisserait la garde qu’à la toute dernière seconde...
Ils entrèrent dans la chambre et la lumière, comme intimidée, effleura
légèrement les meubles pour se caler dans les angles. Il régnait là une
fraîcheur artificielle et Orsini réprima un frisson. Lorsque son oeil dompta la
pénombre, il le vit enfin.
Laroca gisait au centre d’un grand lit blanc. Son corps, affreusement maigre,
épousait le drap qui le recouvrait. Il dormait et bien qu’effroyablement
ravinés, ses traits ne témoignaient d’aucune souffrance. Une foule accablante de
tuyaux entraient et sortaient de son corps, le reliant à d’énormes machines où
la vie, si fragile fût-elle à cet instant, continuait d’imprimer des courbes
régulières.
Orsini ôta son chapeau.
- Il boxait comme un chef, répéta t-il à l’infirmière, sans pouvoir détourner
les yeux de son vieux rival. En même temps qu’il parlait, il le revit sur le
ring, véritable danseur, un as dans son genre. Et devant la brutale réminiscence
de leur splendeur passée, Sauveur ne ressentit pas, alors, tour à tour la
tristesse, la peur, la colère ou la pitié mais tout en une seule bouffée qui,
dans la confusion, faillit lui arracher un sanglot. Les mots et les sentiments,
retenus si longtemps, se bousculaient en lui sans ordre ni raison.
- Si seulement... ajouta t-il en se raidissant.
Il se rendit brusquement compte qu’il n’avait rien perdu de sa rancoeur contre
Laroca et que rien, après cette éternité de silence, ne levait l’infernal
mystère: Que se fût-il passé, si on la lui avait accordée, sa seconde chance?...
Après toutes ces années, le guerrier susceptible que n’avait jamais cessé d’être
Sauveur Orsini, même s’il était bien décidé à faire la paix avant que la mort ne
les sépare, ne parvenait pas à mettre de l’ordre dans ses sentiments.
L’infirmière, pendant ce temps, se sentait obscurément troublée par le spectacle
auquel elle assistait. Sans comprendre le caractère sacré de ces retrouvailles,
elle devinait que se déroulait sous ses yeux un moment étrangement primitif, une
rencontre ultime et solennelle entre deux combattants résignés aux adieux.
Aussi sursauta t-elle quand Orsini brisa le silence installé.
- Et ça c’est quoi? demanda t-il en désignant du menton un surprenant petit
guéridon surmonté d’un curieux appareil.
- C’est une pompe à morphine, expliqua t-elle avec un sourire de madone. Ça
permet d’atténuer la douleur...
Orsini posa sur elle un regard atterré. Sa bouche s’entrouvrit même une seconde.
Il respira profondément, ferma les yeux, les rouvrit, se leva, tira sur son
veston, sèchement, remit son chapeau et se dirigea sans un mot vers la porte.
L’infirmière s’étonna:
- Vous partez déjà?
Il se figea.
- Vous pouvez lui parler, vous savez, continua t-elle en s’efforçant d’adoucir
encore sa voix. On ne dirait pas mais il vous entend...
Orsini se retourna alors, lentement, fusilla du regard le mourant et tout en
lissant, entre le pouce et l’index, le bord du Borsalino, laissa tomber, d’une
voix rogue:
- Je ne parle pas aux mauviettes...
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2006
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