Alain Emery
D’ordinaire, la maison grince.
Chaque pas sur le parquet vous conduit vers une latte dont le grognement, tantôt
rauque et menaçant, tantôt aigre et moqueur, procure au visiteur l’illusion de
passer comme au travers d’une partition familière.
Mais aujourd’hui, elle demeure muette.
Dans le salon, la télévision parle toute seule et, du fond de la cuisine, les
secondes, comme de larges gouttes d’huile, tombent lourdement de la pendule. Le
chat se frotte à son bol vide en lançant vers les murs imprégnés de relents
d’encaustique et de soupe froide, un long miaulement râpeux.
Là-haut, dans sa chambre, Charlotte ne l’entend pas. Elle a tiré les volets sur
les cigales, sur cette chaleur accablante, et fouille ses tiroirs avec avidité.
Ses doigts, comme concentrés sur un délicat point de tricot, piochent dans le
bric-à-brac conservé là au fil des ans. Avec une gravité émue, elle déloge les
souvenirs, les sépare les uns des autres. Je prends. Je laisse. Ah ça oui. Ah ça
non. Parfois, à la manière de ces brindilles portées par le fleuve et qui
s’accrochent un court instant aux herbes folles de la rive avant de se laisser
emporter à nouveau, elle s’attarde sur une babiole. L’espace d’une seconde, sans
lutter, elle se laisse rejoindre par les morts, le père, l’époux, un frère,
avant de reprendre, sans une larme, sans même un soupir, l’impitoyable tri.
Car le temps presse.
Derrière les volets, il est midi, le soleil fond sur les tuiles et les cigales
continuent de limer la pierre. Sur le lit, la valise en carton bouilli baille
d’ennui quand Charlotte trouve, niché au fond d’un tiroir, un de ses cahiers
d’écolier. L’écriture, impeccable et penchée vers la gauche, ne trompe pas,
c’est l’un des siens. Elle l’approche de son petit nez taché de son et le
renifle. Odeurs de craie et d’encre morte. Parfums d’autrefois, du temps béni
des cartes d’histoire, accrochées aux murs, où s’étalaient, menaçantes, les
hordes de barbares, wisigoths et burgondes ; de cette enfance paisible et calée
dans les effluves de cuivre des vieux manuels de grammaire. Charlotte vibre de
toute son âme. Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers. La Loire prend sa
source au mont Gerbier des Joncs. Sept fois trois vingt et un. Elle se revoit
sur l’estrade, les mains sagement croisées dans le dos, vibrante d’une retenue
fragile et touchante et récitant, les yeux au plafond, Waterloo, Waterloo, morne
plaine, d’une voix dans laquelle pointait, de temps en temps et toujours
brièvement, un brin de timidité, qu’accentuait la solennité de la besogne.
Quel âge a-t-elle aujourd’hui ?
Je pose deux, je retiens un. Punaise, tant que ça ! Elle recompte, pour être
bien sûr, mais aucun doute possible, le temps est passé comme une porte claque.
Elle soupire, ses côtes la font souffrir. C’est encore frais. Sa chute remonte à
plus d’une semaine, mais la douleur qui se noue en elle est fraîche et vorace.
Ça aurait pu être pire, songe t-elle en se redressant. Si le voisin, au fond de
son jardin, ne l’avait pas entendue crier, peut-être y serait-elle encore,
coincée comme une tortue sur le dos… Rien que d’y repenser, elle marmonne. Et
l’autre, là, le voisin, si attentionné, si gentil, elle l’entend encore, avec sa
voix mielleuse… Ce n’est pas prudent de rester toute seule, Madame Charlotte.
Vous auriez pu vous tuer, ce coup ci ! Je sais bien que vous n’allez pas être
contente mais tant pis, je préviens votre fils…
Je préviens votre fils. Je préviens votre fils. Elle se l’est répétée, cette
phrase, comme on s’étonne d’une sentence sans appel… Et qu’est-ce qu’il fera de
plus, mon fils ? a t-elle marmonné des jours durant, en dodelinant de la tête.
Pourtant, aux vieilles femmes qu’elle croise aux enterrements, elle parle de lui
comme d’un grand monsieur, avec une gentille petite famille et une situation
pour laquelle – il le dit lui-même avec beaucoup de gravité – il sacrifie
énormément. Il sait un tas de choses, sur les autres pays, sur les autres gens
et bien entendu, il a une réponse à tout. C’est un homme…
Au téléphone, l’autre soir, par exemple, il n’avait même pas l’air inquiet.
Simplement pressé. Il arrivait du travail. Repartait en réunion. Il a juste dit,
d’une voix claire : Maman, je t’ai trouvé un endroit où tu seras très bien…
Les cigales ne s’essoufflent pas. Et tandis qu’impassibles, elles s’affûtent
sous le soleil, Charlotte jette son dévolu sur ses breloques. Mais les bestioles
ne couvrent pas le bruit de la porte, en bas, quand elle s’ouvre sur le fils. Et
la vieille qui n’a pas peur, comme elle entend les pas de son rejeton dans
l’escalier, sent pourtant que se resserre sa gorge.
L’air lui manque. Elle panique.
C’est de sa faute. Elle n’est pas prête.
Et le temps presse.
Il entre et il sourit. Ce n’est pas bon signe. D’ordinaire, son visage ne plaide
que pour l’ordre et la raison. Et comme, dans un geste d’impatience machinale,
il consulte sa montre, furtivement, elle perçoit son irritation.
- Tu es prête ? demande t-il en la fixant droit dans les yeux.
Une question idiote.
- Presque, répond-elle en se surprenant à éviter le regard du garçon auquel elle
a donné la vie.
Et elle s’active à nouveau, je prends, je laisse, mais sans flâner, cette fois.
Son fils l’observe, la jauge. Il ne dit rien et c’est encore pire que s’il
parlait. La vie n’a, pour lui, on le devine, rien d’une plaisanterie, elle n’est
qu’un laborieux jeu de construction.
- Tu seras bien mieux là-bas, dit-il au moment où déboule dans la chambre sa
fille. Camille.
Charlotte jette à sa petite-fille un regard désolé. Dans ses grands yeux gris se
profilent les barreaux de la belle pension, les parterres tirés au cordeau, les
plantes vertes en plastique et la fontaine en stuc. Un chien à se partager entre
80 pensionnaires, des gélules matin, midi et soir et deux gouttes de mousseux
tiède pour Noël. Je serai mieux là-bas, bougonne t-elle.
Et quand elle relève la tête, la gamine est plantée devant elle. C’est une
petite peste avec, sur le nez, les joues, comme dispersées à la volée, de
pleines poignées de tâches de rousseur. Ses petites lèvres sont closes, elle
semble attentive et savante mais c’est une petite fille volontaire dont le
regard, dans les tons noisette, soutient sans faillir celui pourtant paisible de
sa grand-mère.
- Dis, Mamet, tu me la donnes, ta bague ? Tu sais, la petite rouge…
Charlotte ferme les yeux. Raisonne son cœur qui s’est brusquement mis à cahoter.
Cette bague de rien, dont l’anneau s’est usé à force d’être porté, c’est un
cadeau d’Alexandre, son époux. C’est juste de la tendresse montée sur une
misère, trois fois rien, mais elle y tient comme à la prunelle de ses yeux.
Qu’est-ce qu’il lui reste ? Elle laisse derrière elle, sous un soleil de
toujours, la maison, les oliviers, les cigales. Elle abandonne les touffes de
lavande, le chat et les livres. Alors, en se forçant à sourire, elle cherche les
mots pour dire non, gentiment. Sans rabrouer la gamine. Pour rester jusqu’au
bout la gentille Mamet. Elle s’y perd, bredouille et le fils en profite pour
regarder sa montre. Deux fois. Le temps presse. Elle sent qu’elle va pleurer et
parce que le fils s’est redressé, elle frissonne.
- Écoute maman, dit-il de sa belle voix posée, tu ne vas pas en faire une
histoire. Donne la lui, cette bague. Tu n’en n’auras pas besoin, là-bas…
Un court instant, sous leurs pieds, la maison grince.
©
2005
- Alain Emery - Tous droits réservés.