Marie-Rose      

 

Sophie Roïk

  

C’était il y a longtemps, une maman et des enfants… qui chaque soir écoutaient des histoires… des contes de fées… Sans jamais se lasser…

Cendrillon était notre préférée… Ah ! Cette belle-mère ! Combien de fois l’avons nous détestée… De même que ses horribles filles…

Et comme nous nous sentions bien quand arrivait la fin. La jolie fin de l’histoire… Et la chaleur de nos duvets était si légère et si douce à nos cœurs ensommeillés. Et que de câlins avant que maman ne puisse s’en aller… Maman, NOTRE maman que nous avions, nous, près de nous.

Un conte de fées chaque soir, c’est aussi important que de manger… Même si l’on n’a pas grand’chose… Surtout, peut-être. Mais maman nous gâtait avec un rien, des tartines de pain… trempées dans du caramel. Un croustillant goûter et nous, nous trouvions ça rudement bon !

Mais pourquoi donc pensais-je à mon enfance en voyant Marie-Rose ? A ma mère ? Aux soins dont elle nous entourait malgré son dur labeur ?

Voilà, c’est le " dur labeur "… Comme mémé Loriot. La grand’mère de Marie-Rose.

Leur histoire, je me la répète et je la raconte souvent. Car quelquefois, dans la vraie vie, il y a des contes de fées aussi…

Mémé Loriot avait une fille… qui un soir, avait beaucoup dansé avec un garçon qu’elle venait de rencontrer…

Le garçon disparut pour toujours dans la nuit. Et quelques mois plus tard, Marie-Rose est arrivée.

C’était très étrange à quel point elle ressemblait à sa gran’mère. Ce même visage aux pommettes hautes et roses. Ces mêmes cheveux légèrement ondulés. Et ces yeux ! Ah ! Ces yeux ! Comme ils me laissaient perplexe ! L’un, tournoyait dans son orbite et l’autre, invinciblement, regardait le ciel. Et moi, je courais de l’un à l’autre, voulant être sûre de regarder le bon. Celui qui me voyait vraiment. C’est comme une vision disloquée dont j’essayais de recadrer l’image. D’ailleurs, la joue du côté de l’œil du ciel était comme étirée vers le haut et donnait à leur tête un air penché. C’étaient deux copies conformes, seule, la taille différait.

Pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’elles se rendent compte de mon embarras, car elles, elles n’avaient en rien l’air gênées… Ouf !

Oui, disais-je, dur labeur…

Parce qu’un jour, la fille de mémé Loriot a pris la petite sous le bras et s’est installée avec un nouveau compagnon à quelques kilomètres de là.

Pour Cendrillon, c’était la belle-mère, la méchante. Dans la vraie vie de Marie-Rose, ce fut le beau-père…

Que de souffrances, elle endura… De vexations, de tortures mentales…

Mémé Loriot s’en aperçut très vite. Un jour, elle n’y tint plus. Elle prit sa bicyclette et s’en alla chez Monsieur le Maire pour demander de l’aide. Elle voulait reprendre sa petite-fille. En avoir la garde. Bref, la soustraire à sa trop faible fille et à son tyran de compagnon…

Après bien des démarches, elle obtint gain de cause auprès du Juge des enfants.

Tout d’abord, elle s’en alla au marché de la ville pour acheter quelques vêtements à Marie-Rose. Puis, elle l’inscrivit à l’école du village.

Elle était radieuse et déployait une grande énergie pour offrir à la petite tout ce dont elle avait été privée jusque-là…

Mémé Loriot se remit à travailler à la Sucrerie. Marie-Rose, pendant ce temps, apprenait à lire, à écrire, à compter et à jouer avec les autres enfants.

Les années ont passé. Mémé Loriot ne travaille plus. C’est Marie-Rose qui a pris le relais. Dans une blanchisserie.

Souvent, je les croise toutes les deux. Elles sourient de la même façon. En fait, c’est plus qu’un sourire, c’est un don. Un don d’amitié. Une simple et flamboyante chaleur humaine.

Et moi, je suis très émue mais, chut, ne le dites pas, j’ai toujours le même problème avec les yeux.

Il m’arrive quelquefois de les voir rentrer avec leurs sacs à provisions à bout de bras. Elles se dirigent vers la petite maison ornée de géraniums et de giroflées. Et lorsqu’elles m’aperçoivent, elles me font des grands signes avec leurs mains.

Avec toujours cet œil qui étire leur sourire vers le ciel et penche leur tête un peu sur le côté.

Et bien moi, ce conte de fées-là, je voudrais qu’il ne s’arrête jamais… Jamais… Jamais…

Et bien, depuis ce matin, je suis sûre que mon vœu sera exaucé. Et oui ! Car, qui ai-je vu ? Marie-Rose, radieuse, avec sur ses épaules, tendrement posé, un bras protecteur. Et des yeux chaleureux penchés vers les siens…

L’un, dans le réel, et l’autre, tout illuminé, qui regardait le ciel !

Alors, qu’est-ce que je vous ai dit ? Vous voyez bien que dans la vraie vie, il y a des contes de fées aussi !

 

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