Guy de Vanssay
A huit heures, le musée du Louvre ferme ses portes, toutes les lumières s’éteignent et les gardiens quittent une à une les salles qui retombent le temps d’une nuit dans le silence. Alors, ces grandes pièces aux plafonds lointains et disposées en enfilade, semblent devenir une nécropole immense pour les œuvres éternelles abandonnées des humains. Dans tout le palais, un silence royal et pesant n’est qu’à peine troublé par le parquet qui craque parfois à cause de la chaleur.
- Mille saucisses ! Encore une journée où j’ai des crocs à rayer le plancher, dit un des convives des « Noces de Cana » de Véronèse (1528-1588).
- Pourquoi toujours râler ? Moi, j’aime bien voir défiler tous ces gens, répondit la Joconde (Léonard de Vinci 1452-1519).
- Bien sûr, il n’y en a que pour vous, répondit le portrait d’homme à sa droite, un barbu peint par le Tintoret (1518-1594). C’est un peu facile à votre place.
- Ça c’est vrai, on nous regarde à peine, et en plus on a été peints dans des situations ridicules, répondit Suzanne au bain du Tintoret. On me fignole les orteils et je suis dans un jardin, nue comme un ver. Vous croyez que ça aide à voir la vie en rose ? Ah non, j’aurais préféré encore être un Modigliani (1884-1920), habillée et assise. Déformée peut-être, mais habillée et assise. Qu’on ne me parle plus d’art ! Les gens disent : « Comme elle est belle ! Comme elle a l’air heureuse ! » Je t’en foutrais du joli, moi ! faire le poireau pendant des lustres sans même pouvoir ouvrir le bec… Quand on est sur la toile, on fait moins le malin, croyez-moi !
- Tout le monde nous admire et nous aime, c’est tout de même réjouissant, répondit Mona Lisa.
- Ta gueule ! répondit le barbu du Tintoret qui avait une secrète admiration pour Suzanne, pendue nue en face de lui tout au long de la journée.
- Pouffiasse ! reprit Suzanne au bain.
- Calmez-vous ! intervint un autre invité du banquet de Cana. Quand on se met à discuter, c’est toujours pareil, ce sont les mêmes qui se montent la tête et cela finit toujours au bord du pugilat. Heureusement qu’il y a la règle.
La règle est ce qui définit l’existence des sujets peints. Il a été fixé que ceux-ci ne devraient pas bouger, et ils n’auraient même pas le droit de parler. C’est comme ça. Autrement, il s’ensuivrait des situations confuses et peut-être même que les gens cesseraient de visiter les musées et les artistes de peindre. Tout cela serait très dommageable, et nous ne saurions nous en ficher. Connaissez-vous quelqu’un qui milite pour l’émancipation des droits des sujets peints ? Pas moi. Et pourtant je connais pas mal de monde.
La règle définit aussi d’autres choses. Un oiseau vole et nous pas. Nous bénéficions d’un remboursement sécu plus mutuelle et pas l’oiseau. Et je ne parle pas de la retraite, des trente cinq heures, ou de la CSG déductible, mais enfin notre condition humaine nous prévoit beaucoup d’attributions spécifiques dont nous devons nous contenter.
Reconnaissons aussi que certaines existences ne nous semblent guère exaltantes. Le sort d’un ver de terre, par exemple, ne suscite pas de jalousie. Et nous n’évoquerons ni le ténia, ni le pou de corps. Dans une moindre mesure, les sujets peints ont aussi un destin parfois pénible. Les artistes se donnent beaucoup de mal pour donner vie à leurs toiles et ils ne se doutent même pas qu’après leurs créatures ont des fourmis dans les jambes. Passer des mois, des années, des siècles sans bouger d’un poil est un supplice qu’on imagine mal. Tout cela explique que lorsque les personnages des tableaux rompent la règle du silence, les propos s’enveniment vite.
- Cette règle est stupide, continuait Suzanne, et les peintres sont parfois d’une grande cruauté. Le pauvre Saint Sébastien (Mantegna, 1431-1506), dans la pièce à côté, agonise depuis cinq siècles. Et le radeau de la Méduse (Géricault, 1791-1824)… Quelle horreur !
- C’est vrai répondit le barbu, quand on pense qu’il suffirait de nous peindre en joyeuse compagnie avec des mets délicats dans des paysages grandioses pour alléger notre sort.
- Et si on allait faire les vitrines ? proposa la Joconde avec cette gaieté superficielle et souvent exaspérante bien à elle.
- On m’a pas peinte avec ma carte de crédit ! Répondit Suzanne dont la gouaille surprend un peu chez un personnage biblique. De plus, comme elle nue et que tout le monde la voit ainsi à longueur de journée, c’était une remarque amusante et tous les personnages peints de la salle s’esclaffèrent.
- On peut faire autre chose que les vitrines. Mais moi aussi, j’irais bien me promener dehors, reprit le barbu.
- Moi de même, dit l’hôte de Cana.
- Ce n’est pas possible. Déjà, normalement, on n'a pas le droit de parler, objecta Suzanne.
- Moi, je viens avec ceux qui sortent, dit la Joconde.
- Et si on allait au musée d’Orsay ? proposa le barbu. Il paraît qu’il y a là-bas plein de nouveaux collègues.
- Oh oui ! Comme c’est grisant, s’exclama Mona Lisa.
- J’en suis, ajouta le convive de Cana.
Malgré la réprobation générale, la Joconde, le barbu et l’invité descendirent de leur tableau et se glissèrent en catimini par les couloirs silencieux du palais vers le jardin des Tuileries. Les trois fugueurs goûtèrent à une légère brise fraîche qui leur parut être la chose la plus délicieuse au monde tant leur réclusion séculaire leur pesait. Ils passèrent par la Terrasse qui surplombe le jardin et qui borde la Seine. Là, ils croisèrent un petit groupe dont la silhouette trapue se découpait dans la pénombre. C’était la statue des Fils de Caïn (Paul Landowski 1875-1961).
- Voulez-vous vous joindre à nous ? Nous allons au musée d’Orsay, proposa le barbu.
- Non, nous ne le pouvons, notre père est au plus mal et nous devons rester auprès de lui, répondit le fils de droite. Quant au fils de gauche il se contenta de saluer les évadés.
- Chics types ! murmura l’invité de Cana.
- Celui de droite n’est pas sans charme, et je ne l’ai pas laissé indifférent. Je ne serais pas étonnée qu’il soit déjà un peu amoureux de moi, reprit la Joconde.
Un peu plus loin les trois compagnons aperçurent deux silhouettes un peu vaporeuses, qui flottaient en l’air. C’est souvent au milieu de la nuit que l’on croise des fantômes, quand on en croise. Comme d’habitude, ils avaient cette odeur de linge moisi et cette démarche affectée et un peu lourde qu’on n’aime guère. Le premier qui s’appelait Osberne semblait plus vieux et plus accablé que l’autre. Il est vrai qu’il avait assuré plus de huit siècles de hantise et que sa peine touchait à sa fin. On voyait bien qu’il avait assumé presque complètement le meurtre de sa femme et que maintenant il en avait une sincère contrition. Bien sûr, elle n’avait jamais su préparer les tourtes aux cailles, mais ce n’avait pas été correct de l’avoir éventré à coups de fléau d’armes pour cette raison et, à présent, Osberne le comprenait bien.
Le second, qui s’appelait Momo était encore en pleine révolte après le meurtre horrible qu’il avait commis en s’aidant d’une hache. Il trouvait légitime d’avoir détaillé en cinq morceaux sanglants ce professeur de lycée qui l’avait exclu du cours pour chahut aggravé. L’élève en avait fait une question d’honneur et n’avait pas voulu perdre la face devant ses camarades. Après la classe, il avait retrouvé l’enseignant puis l’avait proprement dépecé, avant d’être pris de doutes sur son geste peut-être un peu exagéré. Mais il craignait surtout d’en subir des conséquences fâcheuses. Effectivement quelques minutes après, Momo qui fuyait la police courut dans l’avenue Jean Jaurès, puis tourna bêtement dans l’impasse Youri Gagarine et tomba sous leurs balles. Une fois mort, il en avait pris pour plusieurs siècles d’errance lugubre et ne parvenait à s’y résoudre.
- Tiens, des fantômes, dit la Joconde, je me demande s’ils me connaissent.
- On n’est pas là pour parler aux fantômes, répliqua le barbu.
- Que faites-vous là ? s’exclama Osberne qui les avait rejoints. C’est de la folie ! Vous savez bien que c’est interdit d’enfreindre la règle. C’est très grave !
- Nous allons visiter le musée d’Orsay. Nous pensons peut-être nous y faire de nouveaux amis, dit la Joconde.
- Je vous conjure de rentrer dans vos cadres dans les meilleurs délais, répondit Osberne.
- Toi la meuf, lâcha Momo, tu fais ce qu’il dit où je te jure sur la tête à ma mère que je t’explose.
- Allons, allons, du calme fit Osberne, avec un ton un peu paternaliste.
Mais passant outre, le petit groupe des sujets peints poussa jusqu’à la passerelle Solferino, où il projetèrent de traverser la Seine. A ce moment-là, une petite voiture conduite par une vieille dame passa sur les quais de la voie Georges Pompidou. Stupéfaite par ce qu’elle venait d’apercevoir sur la passerelle, la conductrice perdit le contrôle de son véhicule qui, après quelques zigzags finit sa course contre un des platanes bordant le quai. Le choc fut si violent que la voiture se disloqua et de l’essence commença alors à couler du réservoir éventré. Bientôt la carcasse prit feu et, à l’intérieur, la vieille femme inanimée risquait de mourir brûlée. Les deux fantômes n’attendirent pas un instant et se jetèrent à son secours.
- Partez vite et rentrez au Louvre, vous avez fait déjà suffisamment de désordre comme ça, lança Osberne aux évadés du palais, tandis qu’il flottait à grand train vers l’incendie.
Alors, s’approchant du véhicule, les deux revenants emplirent leurs poumons d’un inspiration longue et puissante et, avec ce souffle du fond des âges qu’ont les fantômes, éteignirent d’un coup l’incendie qui menaçait la vieille dame. Le danger une fois écarté, il s’enfuirent discrètement car on sait bien que les revenants ont horreur de la publicité. Pour cet acte héroïque, le vieux spectre, fut gracié, et le plus jeune, si heureux d’avoir fait une bonne action, vit sa peine d’errance considérablement diminuée.
* * *
- Nom, prénom, âge et qualité ?
- Chignin, Adèle, soixante quinze ans, retraitée de l’éducation nationale.
- Bon. Qu’est ce que vous faisiez à quatre heures du matin contre un platane du quai des Tuileries ? demanda le policier.
- Mais, j’ai eu un accident !
- Et peut-être que vous buvez parfois un petit peu…
- Mais non, monsieur l’agent. La dernière fois c’était à la Libération, protesta Adèle Chignin.
- Endormie au volant, alors ?
- Ah ça non ! Je me souviens de tout. J’ai été effrayée par trois individus.
- Vraiment ? fit le représentant de l’ordre. Vous avez leur signalement ?
- Bien sûr, c’étaient un Tintoret, un Véronèse et la Joconde.
- Vous dites ?
- Renaissance italienne. Léonard de Vinci, Véronèse et Tintoret ont peint ces trois personnages. Je le sais bien car, voyez-vous, j’étais professeur d’histoire et je connais très bien cette période.
- D’accord, fit le policier en se grattant la nuque. Je vois. On se paie ma tête. Et bien ma petite dame, puisque vous aimez les arts, je vais vous mettre au violon jusqu’à demain matin.
Cette nuit-là donc, Adèle Chignin, une charmante petite dame qui avait toujours mené une vie irréprochable, passa la nuit au poste pour la première fois de sa vie. Quant à la Joconde et à ses deux compagnons, ils furent tellement choqués par l’accident qu’ils avaient provoqué avec leur imprudence, qu’ils rejoignirent bien vite leurs tableaux et se promirent de ne plus jamais récidiver.
Maintenant le calme règne à nouveau dans le grand musée. Si vous y allez, vous pourrez remarquer que pas un sujet peint ne bouge ni ne parle depuis cette sombre affaire. Même la nuit.
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2003 —
Guy de Vanssay
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