Roman ordinaire et néanmoins
héroïque d’une maison close où les lourdes claquent, les plumards composent et
les mouchards ne manquent pas d’air ![]()
Brigitte Dujon
J’étais frère portier dans un lupanar. On m’appelait La lourde. Le mauvais pin
dans lequel on m’avait taillé me prédestinait sans doute à officier dans ce
claque bon marché, mais comme Plumard, mon alter ego en sycomore qui trônait au
centre de la chambre, enseveli sous les édredons, j’adorais que les filles me
travestissent et m’enrubannent. Et finalement, drapé dans mes tentures de
brocart, rouge côté-couloir, et bronze côté-chambre, je marquais mieux que ces
vantaux de chêne massif auxquels on confère un heurtoir en cuivre sur la foi de
leur seul pedigree. Si mon bouton n’était qu’en porcelaine, j’avais de gros
gonds bien huilés pour m’ouvrir largement devant les couples enlacés et me
refermer sur eux dans un soupir. Plumard, lui, avait composé, avec ses bois
chevillés et ses ressorts métalliques, une scie grinçante qui réglait les
assauts des amants. Quand la rengaine le lassait, il me cuisinait sur les
allées-venues derrière mon battant clos et je lui lâchais par bribes les bruits
de Mouchard, le couloir revêtu de papier rayé, qui s’y entendait pour dérouler
le tapis rouge aux amoureux.
Quand Zize, le taulier, obsédé par le tintement de sa caisse enregistreuse,
laissait les clients abuser des filles, nous sévissions.
Un barbon traquait Minie dans le corridor ? La moquette ondulait en faux-plis,
le vieux beau trébuchait et se brisait un fémur. Un hussard poussait Nina aux
fesses ? La lourde lui claquait au nez et lui beurrait un œil. Un vicieux
manquait de respect à Bella ? Les ressorts du plumard lui déchiraient les côtes.
Nous aimions tant ces petites, le chatouillis de leurs dentelles et leurs rires
en cascades !
Mais Zize était rapiat. Pour un faune en chaleur qui s’était pris les sabots
dans le tapis et fracassé le crâne à l’angle du guéridon, il supprima les
congés. Pour un pervers retrouvé criblé d’éclats par un miroir descellé aux
pieds de Lily, menottée aux montants du baldaquin, il doubla son pourcentage.
Mouchard nous rapporta qu’alarmées, les poulettes avaient résolu de cesser de
jouer et se soumettre sans moufter au règlement : pour nos filles, il n’était
plus de joie qui tienne. Blotti entre ses descentes de lit en peau d’ours,
Plumard se mit à gémir, et moi à pendouiller mollement sur mes gonds.
Cette nuit-là, les petites avaient trimé sans broncher puis s’étaient couchées,
exténuées. Illuminé par un trait de lune versant du fenestron, Zize se profila
au bout du couloir qui cafta aussi sec C’est Zize … Sur un rythme suggestif,
j’entrepris de battre lascivement dans mon chambranle. Croyant surprendre des
amoureux qui n’auraient pas payé leur dîme, le fouineur me repoussa et se rua
dans la piaule. Je me rabattis sur son derrière. Il voulut me rouvrir, la
poignée dévissée tourna dans le vide. Il cogna, hurla puis renonçant, s’étendit
sur le lit. Ebranlé par sa masse, le sommier plia, le baldaquin s’effondra et
Zize périt étouffé sous les madriers et les voilages.
Au matin, les filles forcèrent la lourde et découvrirent dans l’enchevêtrement
du plumard le corps sans vie de Zize. Triomphantes, elles proclamèrent
l’autogestion et les affaires reprirent dans la liesse générale, sauf qu’au vu
de notre état délabré, les ingrates nous débitèrent en bûches et nous
entassèrent au coin de la cheminée.
…Mouchard transporte à nouveau jusqu’à nous des gazouillis et gloussements
propres à nous consoler. Mais Plumard, déprimé par l’approche de l’hiver, prédit
qu’au premier courant d’air, il nous acheminera sans scrupule les diablesses,
leurs allumettes et leur soufflet.
Cette perspective me met sur des charbons ardents : si nous sommes du bois dont
on fait les cendres, nous serons des cendres dont on fait le savon et je
défaille à l’idée des froufrous que l’on me confiera, des aisselles où je
viendrai mousser, des toisons que je ferai friser… Dans le ronflement des
braises, j’en renais à l’avance.
©
2007 -
Brigitte Dujon -Tous droits réservés.