Le robinet du diable

Françoise Guérin

 

- Avril 1933 -

- Et ben voilà, marmonna le père en se redressant. Je crois que c’est bon.

Il crachota sur un bout de chiffon qui se trouvait là et s’en servit pour astiquer la tuyauterie avant de se relever péniblement.

- Carla ! Tu peux venir voir ?

La mère prit tout son temps pour arriver. Elle posa un regard insistant sur les outils qui traînaient au sol, les rognures de cuivre, le bac de mortier.

- Tu m’as fait des saletés partout, souligna-t-elle, la bouche pincée.

- Je vais ranger, dit le père avec précipitation.

La mère hocha la tête, ses pieds déjà tournés pour repartir.

- Tu… Tu n’essayes pas ? demanda le père.

De mon fauteuil, je voyais son air ébahi, ses yeux agrandis d’une soudaine et si familière déception.

- Pourquoi faire ? répliqua sèchement la mère. J’ai pas le temps, on verra plus tard !

Elle brandit ses mains farineuses.

- J’ai mes gnocchis à terminer.

Elle s’éloigna sans un sourire, laissant le père déconcerté, les bras ballants. Il croisa mon regard et je baissai la tête vers mon livre, lâchement, incapable de soutenir les abîmes d’incompréhension recélés dans ses yeux. Entre mes cils, je le vis se baisser pour rassembler ses outils, ses grosses mains calleuses tremblantes de dépit. Subitement, je réalisai qu’il était vieux, vieux comme un ouvrier usé à la tâche par trente années de chantiers, douze heures par jour, par tous les temps. Et pour la première fois, me traversa l’idée qu’il était fatigué. Le père, mon père était mortel. Ne pouvant supporter cette idée, je reportai mon attention sur la mémé qui oscillait dans le fauteuil contigu, avec la régularité d’une pièce d’horlogerie. Ses yeux ne voyaient plus que des ombres, sa bouche n’articulait que quelques syllabes et des jurons sauvages dont elle abreuvait la mère quand elle venait la nourrir. Repas après repas, la mère ne fléchissait pas, tendait, imperturbable, sa cuillère de soupe et encaissait les insultes de la vieille zinzin, comme elle disait quand le père n’était pas là. Au moins, moi, si mes jambes ne m’avaient jamais porté, je mangeais seul. Je me faisais tout petit sur mon fauteuil, je ne demandais rien, je n’injuriais pas les passants, je n’étais un poids pour personne. Je dévorais, sans discernement, les caisses de livres que mon oncle Luigi m’apportait chaque semaine, livres glanés on ne sait où et qui, selon les arrivages, m’avaient introduit à l’œuvre de Gide, aux philosophes antiques et à l’Internationale Socialiste. Jusqu’à ces recueils d’une poésie troublante dont il me semble, avec le recul, qu’elle ne s’adressait pas au garçon de dix ans que j’étais. A côté de moi, la mémé branlait sa tête chenue, de ce balancement inexorable qui me poursuivait jusque dans mes rêves.

- …binet ! fit-elle soudain, comme traversée par une lueur de lucidité.

Le père leva les yeux, la contempla, intrigué.

- Qu’est-ce que tu dis, la mémé ?

- …binet ! cracha la mémé et ma mère surgit, sa serpillière à la main pour effacer les traces de son forfait sur les tommettes.

- Oui, dit le père, avec fierté. C’est un robinet. C’est le premier du quartier. C’est pour Carla, pour qu’elle n’ait plus à chercher l’eau à la fontaine.

Pour toute réponse, la mère saisit un seau et sortit. La mémé en profita pour recracher, au même endroit, un exploit dont je ne l’aurais pas crue capable. Le père détourna les yeux, le cœur lourd. Je le vis faire le tour de la pièce, détailler les meubles construits de ses mains, les bricolages ingénieux, les inventions surgies de son cerveau pragmatique, autant de marques de son impuissance à satisfaire ma mère. Il avait beau faire, je ne l’avais jamais vue lui témoigner que froideur et mépris. Il n’avait pas les mots, le père, ou bien pas ceux qu’elle attendait, pas ces mots qui sont dus à la fille du pharmacien, quand elle abdique ses privilèges pour suivre un petit maçon italien dans une lointaine bourgade française. Il n’avait pas les mots, ceux que je lisais, mâchais, sculptais dans ma tête d’infirme. Les mots, je les connaissais, mais mes mains maladroites n’étaient bonnes qu’à tenir une cuillère ou tourner les pages de mes livres. Et, au fond de moi, je savais que je participais à sa blessure. Le père n’avait su lui faire que deux garçons, mon grand frère, Ernesto, esprit léger et volage et moi-même, si peu conforme à ses attentes. Et point de cette fille qui lui aurait ressemblé, qu’elle aurait chérie, habillée, coiffée et mise en garde contre les petits maçons séducteurs qui emmènent les femmes loin de chez elles… J’en étais là de mes rêveries quand la mère rentra, son seau au bout du bras. Sans un regard à mon père, elle le vida dans la marmite pour faire cuire les gnocchis. Le robinet brillait inutilement sur son évier de pierre.

 

Dès la fin du repas, les visites se succédèrent. Il y eut d’abord la vieille Paola qui contempla l’objet sans oser le toucher, puis Francesca et l’oncle Marco qui le firent fonctionner, tour à tour, en s’extasiant sur ce miracle de l’eau qui venait toute seule, jusque dans la maison. Ils partirent annoncer la bonne nouvelle et tout le quartier italien défila ensuite. Pietro, le crémier s’en fit expliquer le mécanisme, puis Vittoria et sa sœur Bianca, nos girondes voisines admirèrent la tuyauterie en lançant au père des œillades éloquentes qu’il ne vit pas, occupé à scruter, chez sa femme, le moindre signe de contentement. Mais la mère tournait le dos à l’évier et ne s’approcha pas du robinet, comme si elle avait la certitude qu’il émanait du diable. La fiancée du charcutier regarda longuement couler le filet d’eau et insista pour en boire un verre, malgré les allégations de la mère selon qui une eau arrivée par un tuyau provoquerait la mort assurée à qui la boirait.  La mémé, excitée, apostrophait les intrus, crachait de tous côtés et proférait le mot …binet comme un réjouissant cri de guerre. Vers la fin de l’après-midi, mon frère fit entrer dans la maison trois demoiselles fort jolies, sous prétexte de leur montrer son robinet. Il m’adressa un clin d’œil complice en les entraînant dans la soupente qui nous servait de chambre. Les visites se poursuivirent jusque tard dans la soirée. L’oncle Luigi apporta un flacon d’anisette pour goûter l’eau et tout le voisinage vint trinquer au progrès et à la modernité. Ma mère ne leva pas son verre, elle nourrissait la mémé, sans la regarder, et la cuillère ratait la bouche une fois sur deux. A la tombée de la nuit, on eut encore la visite de deux copains du père, dont l’un nous fit l’offrande d’une mortadelle et de Monsieur le curé qui prétendit remercier le Seigneur de ses bienfaits, au nombre desquels figurait le robinet du père. Il en profita pour jeter un regard inquisiteur sur ma caisse de livres et me subtilisa Les Fleurs du Mal en prétendant que la poésie amollissait les esprits et ne convenait pas à un jeune chrétien. Lorsque tout le monde eut pris congé, la mère partit coucher la mémé. Le père rangea tout, silencieux et sombre, prit son chapeau et sortit d’un pas lent, en jetant au passage un regard noir au robinet qui avait eu l’heur de plaire au monde entier hormis à celle à qui il était destiné. Je restai à lire encore, la gorge serrée, attendant que quelqu’un m’emmène jusqu’à mon lit. Un petit bruit inconnu, léger, furtif, fit son chemin jusqu’à mes oreilles. Quelque chose de régulier, un peu semblable au balancement rythmé de la mémé. Je levai les yeux de mon livre, à la recherche de ce son inconnu, et vis une goutte se former au nez du robinet. La goutte grossit, trembla, se détacha et poqua sur l’évier. Une autre vint la remplacer tout aussitôt. Je contemplais, émerveillé, ce phénomène miraculeux et n’entendis pas la mère revenir.

- Viens, me dit-elle, et sa voix était d’une douceur inaccoutumée.

Elle me saisit sous les aisselles, empoigna ces jambes inutiles qui, cependant, ne manquaient pas de pousser et, à ma grande surprise, me conduisit jusqu’au robinet du père. Interdit, je contemplai l’objet, n’osant faire un geste pour le toucher. La mère me tenait contre elle, son souffle soulevait mes cheveux.

- Tu veux essayer ? demanda-t-elle d’une voix rauque en me hissant sur l’égouttoir.

Avançant sa main libre, elle cueillit une goutte entre ses doigts pâles. Alors, je n’hésitai plus, tendis mes mains maladroites et effleurai l’objet avec autant de solennité que s’il s’était agi d’une sainte relique. Puis je tournai la clé et l’eau miraculeuse jaillit avec force, limpide et fraîche, éclaboussant au passage le tablier de la mère. Elle sursauta, comme effrayée, puis présenta sa paume et d’un geste vif, porta à ses lèvres l’eau du père, l’eau de la rancœur et des illusions perdues, le poison de la modernité. Elle me fit boire à mon tour, au creux de sa main laborieuse et douce puis, brutalement, me serra contre elle. Alors, bouleversé, je sentis ses larmes tièdes qui coulaient dans mon cou.
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