Pascal Dufrenoy
On découvre une place en haut de la rue Nationale, une
place de céramique et de faïence. Une portée de pavés plus loin vers la rue
des débris St Etienne et face à la place du théâtre, on aperçoit une voûte
d’ombre fraîche. L’endroit est très sombre. Ça vibre, ça transpire. On
envisage même d’étendre les terrasses sur la chaussée luisante. Les badauds
refoulés les plus assidus s’étalent dans les brasseries à thèmes, briques
rouges de la Place du Général de Gaulle, juste dans le soleil couchant. Un
cliché, une photographie d’office de tourisme précisément, bien que
l’ambiance débridée offre tout le loisir d’imaginer d’autres perspectives. On
fête la musique. Les vieux joueurs de blues partent en vrille, les rappeurs
s’installent. La vieille Bourse ressemble à une pâtisserie démente : un
pudding aux fruits posé sur un plateau en sucre, qui déborde d’un four,
écrasant deux façades d’entremets. Les architectes de Flandre devaient être
friands de saveurs exotiques.
C’est le soir où les Djembés enfonçaient les hauts murs
de la cité fantasque que le destin du même nom a basculé sur la place
enfiévrée. Une petite lueur toute chaude avec odeurs sucrées en nappes
délicates, tentante en diable au centre du parvis. Stan qui flânait avec ses
deux amis s’y laissa prendre. Il aimait les fêtes, Stan, non pas seulement
parce qu’on y tentait la chance mais parce qu’on y parlait entre inconnus,
et ses amis étaient assez vieux maintenant pour y trouver du plaisir. C’est
donc avec plaisante humeur qu’ils s’arrêtèrent à la fontaine et dévisagèrent
les nouvelles arrivantes ; une paire de jeunes filles avec trois jeunes
garçons du même âge que les petites sœurs de Stan. Il se posa sur le rebord
et contempla les visages de ces crépusculaires apparitions qui s’arrêtaient
sur le parvis. La plus gracile leva une jambe devant la margelle et grimpa
dessus tandis que sa compagne poussait les gamins devant elle sous les yeux
étonnés des deux copains. La fontaine émit une succession de gargouillis et
tremblota pendant quelques secondes avant de finalement s’emporter dans un
jaillissement de fraîcheur. Les enfants s’approchèrent, la jeune fille
voulut les retenir, mais Stan l’en dissuada :
-« Ne crains rien, il n’y a aucun danger ! »
-« Je préfère qu’ils restent à l’écart, ils sont petits
! »
L’autre adolescente amorça la conversation.
-« Vous êtes là depuis longtemps ? »
-« Non, Pas très longtemps ! A peine trois quarts d’heure.
Mais nous avons déjà entendu huit groupes de Rap, trois
guitaristes de rock, vu trois marchands de merguez et deux vendeurs de
Kebab! Et vous, au menu, Mesdames ? »
Il sourit à sa voisine qui se tenait à l’extrémité dans
l’ombre de la colonne.
-« Un quatuor à cordes, musique classique, quand même…
»
Comme les perles d’eau s’étaient volatilisées dans la
chaleur du soir et que la fontaine était retombée dans son mutisme minéral ;
les petits s’empressèrent autour des jeunes filles.
-« Nadia, Nadia, on peut s’en aller ? »
-« Écoutez, une fanfare s’installe, là-bas ! »
- Yasmine, tu es responsable de nous, on veut rentrer à
la maison, papa ne veut pas que tu parles avec les garçons… »
-« Stan, je m’appelle Stan. »
-« Il est 20 h, on va rentrer maintenant, on avait dit
juste un petit tour. »
Le groupe s’éloigna, une ombre bleue envahit la place.
*
C’est exactement au bord de la Deûle que Stan les a
emmenés. Il se campe dans la longue allée des Marronniers et regarde la
rivière. Il a les cheveux blonds et longs avec des yeux verts dans un visage
très pâle. Il traverse la route entre deux voitures le premier puis tout le
bois apparaît. Les autres se sont glissés, main dans la main, derrière lui.
De l’autre côté de l’allée, ils découvrent une autre planète ; un parc de
verdure, une multitude de branches sous lesquelles ils déambulent goûtant
leur liberté lèvres closes pour ne pas être distraits par les bruits qui,
déjà, cessent de les envahir.
Stan connaît toutes les venelles fraîches, tous les
arbres ; les essences qui possèdent des odeurs épicées, les troncs rugueux
sur lesquels on ne peut s’appuyer à cause du respect qui en émane. C’est
plein d’appréhension d’une aventure nouvelle qu’elles sont revenues voir
leur ami au Bois de Boulogne. Nadia et Yasmine, qui a la taille plus fine,
les cheveux plus sombres et les yeux plus allongés que sa cousine, se sont
introduites dans l’univers des grands arbres.
Nadia descendit le talus et prit Yasmine par l’épaule.
-« Yasmine, c’est trop calme ici. »
Nadia était tout en nerfs, frisée avec des yeux
d’antilope comme sa mère, Yasmine était longue, déliée. Elle avait des pieds
de danseuse et la même moue boudeuse que les très jeunes enfants.
Elle haussa les épaules et les deux complices rirent de
bon cœur :
-« Au secours, nous sommes perdus. »
Stan les regardait venir. Il contemplait le reflet d’or
du soleil à travers les feuilles et le gardait précieusement dans sa jeune
mémoire puis il sourit avec l’attitude pensive d’un peintre du dimanche,
heureux de la belle lumière de sa première toile.
Les mercredis et samedis suivants, Stan passa
régulièrement à l’épicerie Nasser, rue St Pierre, St Paul, près des halles,
soit en revenant du marché s’il était avec ses amis, soit il y allait
directement pour rejoindre Yasmine qui gardait la boutique. Nasser, son
épouse, et les voisins buvaient le thé à la menthe, lui un café, puis les
parents vaquaient à leurs occupations et les deux jeunes gens discutaient
dans la pénombre du magasin et l’odeur des épices enivrante et sucrée.
Nasser était venu en France très jeune, grâce à ses beaux-parents, il avait
pu reprendre ce commerce abandonné.
La boutique était ouverte tous les jours jusqu’à 21 h.
C’était plus qu’une épicerie dans le quartier. C’était un morceau du vieux
pays de soleil, la terre des anciens de l’autre côté de la Méditerranée.
Les petits riaient avec Stan. Après avoir fait leurs
devoirs, ils sortaient jouer au foot sur la place parmi les platanes. Nasser
était content pour sa fille. C’est vrai qu’il n’y avait pas toujours de quoi
se réjouir de cette existence souvent difficile, faite de joies et de
nostalgie, parfois tant de nostalgie…
Il y avait les jours de marché, trois fois la semaine,
une activité débordante, des bruits, des odeurs, des milliers de couleurs.
L’après-midi, après la sieste, les parties de dominos, chez Hassan, au café
d’à côté, c’était bon de parler aux amis, du pays. Soudain, la Méditerranée
traversait la France et venait border les bords de Lille, les rivages de
l’île… Il y avait aussi, pendant les jours d’été, le festival de
l’accordéon, des orchestres dans la rue, des gens qui dansaient jusque tard
dans la nuit, le Raï rejoignait Le Musette dans un mélange chaleureux,
Wazemmes devenait le creuset d’une humanité retrouvée, le bon visage de
l’homme. Alors voilà, l’arrivée de Stan, le fait qu’il s’entendait avec
Yasmine, malgré les regards noirs des anciens, c’était merveilleux ! Un pont
très doux poussait entre deux continents, une digue généreuse et lumineuse
rejetait à la mer l’intolérance et les vieux fantômes d’il y a cinquante
ans. Et puis, Nasser était considéré au pays, il avait l’ÉPICERIE.
C’est un jeudi matin, les gamins dorment encore quand
subitement un groupe vociférant pénètre dans le magasin. Comme la cuisine se
tient dans le couloir près de l’arrière-boutique, Yasmine se précipite
immédiatement. Nasser arrive tranquillement de la réserve. C’est Hassan, ses
deux petites filles et un agent de police. Les petites sont effrayées, elles
triturent leurs nattes d’un air inquiet. Hassan tente, vainement de rassurer
les voisins. Il dit, très vite :
-« Nasser, mon ami, je suis désolé. Est-ce que Yasmine
peut garder les filles ?Je t’expliquerai, un problème avec mon frère. »
Nasser fait entrer les enfants dans la cuisine.
-« Et ta femme, Malika ? »
-« Elle est déjà partie au commissariat avec Karim, je
dois y aller. Merci Nasser ! »
Ils laissent sortir la foule des voisins, le policier
avec Hassan dans un silence pesant. Yasmine installe les petites à la table
du petit-déjeuner puis leur sert du chocolat. Les enlaçant par les épaules,
elle les embrasse toutes les deux très fort, elles reniflent, elles n’ont
plus vraiment peur.
*
Il faisait la queue à la crémerie avec Bastien comme
tous les jeudis, tous les deux encore à moitié endormis, Stan avec un
immense parapluie bien qu’il ne pleuve plus. Mme Lisa, la crémière, narrait
l’incident de derrière son comptoir.
Elle a tout vu, tout entendu évidemment. Et son mari
qui d’habitude trône derrière le comptoir est parti aux nouvelles, avec le
boucher et les libraires du coin. C’était inconcevable ! Un tel scandale
pour si peu de choses.
-«Une plaisanterie d’étudiants et pas méchante encore !
Au commissariat ! Bonjour, Stan ! Deux litres de lait ? »
-« Non un seul Mme Lisa, mes parents ne sont pas là. »
-« Vraiment ! Elle secoua la tête. Des grossiers, des
inquisiteurs… des histoires pour trois fois rien, ni plus ni moins et
l’année où Lille est capitale de la Culture, encore ! Voyez un peu ça ! »
Les clients l’écoutent sans comprendre, certains n’ont
rien remarqué ce matin et ils tendent l’oreille, ils ont manqué l’ouverture
alors la crémière recommence, inlassablement.
-« Ça a certainement démarré hier soir sur la place… »
Stan est sur le trottoir avec sa bouteille de lait à la
main. Il consulte Bastien d’un regard et l’entraîne vers l’épicerie.
Dans le petit matin rose, Yasmine, sur le trottoir,
comme une apparition fugace, un mirage urbain, attend des nouvelles.
-« Yasmine, qu’est-il arrivé, exactement ? »
-« Personne ici, ne sait véritablement… »
Bob, le vieil accordéoniste, assis à la terrasse de
chez Nasser sourit.
-« Karim n’a rien fait de mal bien au contraire, il a
changé simplement le cours du temps… Allez plutôt voir du côté des Bois
Blancs. »
Abandonnant l’épicerie et les enfants à Bastien,
Yasmine et Stan se mettent en route dans le méandre des rues encore
froissées de la nuit, les odeurs fraîches d’arroseuses municipales, le
murmure des vitres fermées, une radio, un pleur d’enfant, des rires dans un
couloir… La vie.
Qu’est-ce qui a pu provoquer la colère des autorités ?
Qu’a pu entreprendre Karim de si répréhensible ? Karim, le peintre, le
poète, celui qui oublie d’aller au lycée parfois parce que la lumière est
trop belle…
Yasmine et Stan traversent les quartiers populaires, jadis ouvriers,
aujourd’hui, simplement communs avant de devenir anonymes… Les petites gens
et les prolos n’ont pas disparu, ils se sont simplement fondus dans le
paysage, ils ne font plus parler d’eux, ils traversent la ville comme des
ombres, rapidement, la pauvreté est devenue fugace, un élément de plus de la
cité, sans état d’âme…
En chemin, ils croisent une foule de gens : jeunes en
bande, employés cravatés et « encostumés » en goguette, ménagères aux cabas
chargées, policiers indécis et perplexes. Tout ce mouvement de population
semble se diriger vers le même endroit, vers les rives de la Deûle, aux
frontières de la ville, là où la cité laisse la place à la nature, les rues
bourgeoises et commerçantes semblent alors se donner des aires de fausse
campagne, comme un air de dimanche au bord de l’eau, une ginguette égarée au
septentrion.
Des voitures se sont arrêtées sur les ponts provoquant
des embouteillages.
Les Bois Blancs, le quartier des anciennes
blanchisseries, ressemble à une chanson de Prévert, le canal paresseux, la
gare d’eau où quelques vieilles péniches achèvent une vie d’aventures
paisible… Du vert et du bleu parsemé de briques et de tuiles rouges,
l’Angleterre et les Pays-Bas se donnent rendez-vous sur les bords de la
Deûle…
Mêlés à la foule, Yasmine et Stan se font une place sur
la passerelle de la piscine et là, ils découvrent, ils contemplent : le rêve
de Karim, le cadeau de Karim…
Sur l’herbe des rives, des dizaines, des centaines de tapis de toutes les
couleurs, une mosaïque de pourpre et d’or brun… Tous les anciens sont assis
là, tranquilles, à boire le thé, à jouer aux dominos. Des enfants hilares
courent un peu partout. Ici, on cuit un mouton, là on conte des vieilles
histoires de la vallée du Sous. Un groupe d’hommes danse au son des
Derboukas et des Jimbis, le crépitement des Kerbalas accompagne le son
tonique du Ghita.
Les gens sur les ponts accompagnent les danseurs en
tapant des mains, les contreforts de l’Atlas se sont élevés dans le ciel de
Flandre, on pourrait presque voir le genêt blanc donner ses fleurs
parfumées, les chênes verts de Tizi-n-Test envahissent le Bois de Boulogne
tout proche…
La gorge de Stan se serre devant le spectacle. Les
anciens contemplent l’horizon des cheminées, mais là, ils voient
distinctement les pentes du Djebel Toubkal, dans le soleil brille l’argent
des Cistes.
Yasmine rit aux éclats, les vieux murs de briques
explosent au soleil, fenêtres sur jardin, l’amandier parfume l’air calme.
Sur la passerelle, un vent léger charrie un parfum de
bonheur, les orties des environs se dissolvent dans l’espace, Autour des
maisons les figues de barbarie remplacent les cultures potagères. Pour
manger les fruits, il faut trancher les deux extrémités avec un bon couteau,
puis fendre entièrement le fruit dans sa longueur pour le retourner. Toute
autre tentative pour enlever les épines est vouée à la catastrophe, sous les
épines, la douceur, comme l’existence.
Il était là, le forfait de Karim. On ne savait comment
il avait fait, mais il avait réussi, réussi à donner du bonheur aux anciens,
aux plus jeunes, à la ville entière…
La promenade dans la ville s’était transformée en
randonnée dans l’Adrar M’qorn à la recherche des souvenirs, du bonheur de
retrouver les images du vieux pays, ce jour là, la nostalgie ne serait plus
de mise.
Pour un temps, bref, sans doute, deux mondes s’étaient
mêlés. Sur la passerelle, Yasmine et Stan se donnaient la main en souriant.
Ils contemplaient le quartier populaire, les Bois Blancs se paraient de
mille teintes, Sur les rivages de l’île, deux adolescents s’embrassaient,
malgré la bêtise et la haine, ils étaient l’avenir…
©
16 juin 2004 -
Pascal Dufrenoy
- Tous droits réservés.