Alain Brun
– Installez-vous tranquillement sur le divan, madame Leclerc.
Gérard d'Hyères sort le dossier de sa patiente. C'est la troisième séance et la
psychanalyse promet d'être longue. Madame Leclerc est du genre répétitive. Dès
l'instant où elle pose son fort joli derrière sur le cuir, elle raconte mot pour
mot la même histoire.
– Toujours ce rêve docteur !
– C'est lassant.
– A qui le dîtes-vous ! Trois ans du même programme : un couloir, une porte, un
lit, c'est la nuit !
– Et après ?
– Je me réveille !
Le psy écoute, c'est son boulot. Il prend des notes, il analyse, et puis
soudain, comme un juge de l'âme, il livre son verdict :
– Le couloir, c'est la mort. Vous avez la trouille de finir coincée entre quatre
planches. L'arrêt cardiaque vous tourmente au point de gâcher vos nuits.
L'accident de la route vous hante, le cancer vous effraie. Vous êtes
nécrophobique.
Madame Leclerc s'en doutait. Une maladie du genre inconnu au bataillon !
Manquait plus que ça !
– Vous croyez, docteur ?
– Je vous en prie, appelez-moi Gérard. La pathologie est évidente, je n'ai aucun
doute là-dessus.
– Et la porte ?
– L'au-delà, évidemment. Que se cache-t-il derrière cette porte ? Qu'allons-nous
y trouver ? Le Paradis ou l'Enfer ? Dieu ou Satan ? Vous êtes croyante, Éva ?
– Je ne sais pas, mon père, c'est à vous de me le dire.
Silence. Gérard d'Hyères se lève et s'approche du divin divan. Il est à portée
de main de sa patiente. Encore un petit effort et il sentira son parfum.
– Quant au lit, poursuit-il, c'est l'horizontale. Placé juste après la porte, il
indique clairement que vous ne croyez pas à la vie post-mortem. Vous êtes ce que
nous appelons affectueusement une mécréante.
– Aïe !
– Constat corroboré par la nuit, symbole du néant, du rien absolu, du que dale.
Si je résume la situation, vous avez la trouille de clamser parce que vous avez
peur du vide.
– Je vous assure, Monseigneur, que je n'ai pas le vertige !
– Je ne parle pas de ce vide-là, mais de celui qui nous attend après la mort. Je
m'en tape de savoir si vous éprouvez un malaise quand vous grimpez en haut de la
tour Eiffel, je vous parle existentiel et vous me répondez plancher des vaches.
– Excusez-moi, monsieur le curé. J'ai parfois un peu de mal à vous suivre.
– C'est le lot des brebis égarées. Il leur faut un guide et je serai le vôtre.
Sur ce, d'Hyères éteint la lumière. Il fait nuit. Sa thérapie est simple, elle
consiste à prendre le rêve à rebrousse-poil. La nuit, puis le lit.
– Que faîtes-vous ? demande Éva.
– Nous allons démonter votre rêve en commençant par la fin.
Gérard s'approche encore un peu plus, au point de toucher carrément sa patiente.
D'un point de vue strictement déontologique, Gérard s'égare. Il se perd
totalement lorsqu'il se rue sur le divan.
– Dîtes donc l'abbé, je rêve ou vous êtes sur le point d'abuser de moi ?
– Vous rêvez ma fille, vous rêvez. Vos paupières sont lourdes et votre cuisse
légère. La nuit, et maintenant le lit. Je suis Dieu le père, laissez-vous
guider.
Quelques minutes plus tard, le pervers père-psy regagne son fauteuil et range le
dossier Leclerc. Deuxième partie de la thérapie, la porte et le couloir.
– C'est fini pour aujourd'hui ma fille.
– Ah bon ! Fait-elle étonnée. Il me semble qu'il reste encore deux éléments à
mon rêve.
– Exact. La porte est derrière vous et dehors vous avez un long couloir. Voilà,
c'est 50 balles.
Sceptique, Éva s'apprête à payer, mais elle se ravise au dernier moment. De son
petit sac à mains elle sort un revolver et, sans sourciller, elle vide son
chargeur sur le psy.
– Te voilà déjà 10 balles. Un couloir, une porte, un lit, c'est la nuit ! T'as
même pas été foutu de comprendre que j'avais passé plusieurs années en prison.
Tocard.
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