Simone Blanc
Depuis quelques jours, Léonie prépare le nouvel an, à sa manière : « Je
serai peut être encore là pour le jour de l’an, pas beaucoup plus ! »
Réveillon, réveillon ! Non, ce n’est pas la première messe basse des contes
de Noël, pourtant, ça sonne comme la cloche du révérend père Gaucher !
Réveillon, réveillon ! ! !
« Je prendrai des queues de langoustes de Cuba surgelées, et puis des
escargots. » C’est le grand ravitaillement. C’est fou ce qu’elle mange,
Léonie. Elle croque, elle mastique, malgré ses mauvaises dents ! Elle
n’assimile plus , elle s’entretient . Il y a tellement de petits vieux qui
se laissent aller. Pas question de malnutrition pour Léonie. Elle assure !
Elle se soigne !
Pour la forme, elle va depuis toujours chez la coiffeuse .Mais, avec l’âge…
Aujourd’hui, la coiffeuse installe son matériel à domicile, ça coûte à peine
plus cher. Léonie consulte aussi le pédicure, son docteur, mais surtout,
surtout, elle s’alimente correctement. « Pas comme ces gens qui ont une
belle voiture mais, mangent la soupe le soir. . Soupe, sans partitif : ces
gens-là, lapent directement dans le creux de la table !
Alors , elle choisit… du beurre des Charentes, le meilleur, le plus cher,
des bouteilles d’eau minérale naturelle, source contrôlée, du bœuf limousin
. . . Et si à l’âge de cent ans, elle développait la maladie de la vache
folle ?
« C ’est aussi par respect de soi-même ! » On, enfin, elle, « ne mange
pas n’importe quoi ! »
Parfois, Léonie a l’esprit de contradiction. Une mode ridicule s’est
répandue : on se méfie du cholestérol. Elle boira donc du lait entier. Ses
artères coronaires sont rétrécies, certes, mais cela dure depuis trente ans.
---« Et d’abord, elle n’a pas de cholestérol. Quelle stupidité ! Toutes ces
femmes qui veulent devenir maigres comme des mannequins. Restons lucides,
c’est une mode. Réveillons-nous ! »
Réveillon, réveillon. C’est l’heure du grand ravitaillement. Deux caddies
pleins, pour obtenir la livraison. Pour Noël, Léonie s’est aventurée dehors.
A quatre vingt quatre ans, malgré son bras enflé, malgré ses prothèses, elle
a démarré sa grosse voiture noire et profonde pour aller au supermarché.
Léonie ne sort pas beaucoup. Elle ne sort même jamais, cependant, pour le
cas où elle en aurait envie, quelqu’un s’occupe de démarrer régulièrement sa
voiture, aussi celle-ci est-elle toujours prête, au quart de tour. Heureusement car Léonie a de plus en plus de mal à marcher sans canne. Or,
elle voudrait non seulement avancer sans aide mais aussi porter encore ses
jolies chaussures. Un peu d’élégance sous les talons ne nuit pas. Ah !
Silhouette adulée ! Hauts talons, sac à main. . . . .
Réveillon, réveillon ! Attention, fêtes commerciales, ridicules ! Léonie ne
veut voir personne, elle n’entrera pas dans ce jeu-là. Elle l’a fait savoir
bien fort, et puis s’étonne :
« Alors quoi, personne ne lui rend visite? On ne vient pas lui dire
bonjour ? On ne lui téléphone même pas ? La voila rangée avec les
grand-mères abandonnées. Elle ne sera plus qu’une statistique parmi tant
d’autres.
Condamnée à réveillonner toute seule ou presque. Sa propre demie sœur a
disparu vers les plages tropicales, pour éviter, à coup sûr, de passer avec
elle le soir de Noël.
« C’est ainsi. Après soixante dix ans, vous n’intéressez plus personne,
toujours à demander par- ci, par- là, et la pharmacie. . . et du pain. . .
C’est tout de même la moindre des choses, un peu de pain frais…Eh, bien non
! Justement, on oublie…Je vous le demande, hein, qu’est- ce qu’elle fait
encore là, cette vieille ? »
Chez le charcutier , en plus des escargots, Léonie a pris du jambon blanc
pour le lendemain, du jambon de Loué , elle n’aime que celui- là, et le
charcutier, tout attendri par cette dame âgée encore très bien ma fois . .
.Alors , le charcutier lui a fait un petit cadeau : un joli plat en carton
argenté, pour les fêtes.
« Bonne soirée, madame ! »
« Je vous remercie beaucoup, monsieur, c’est très gentil ! ».
Il est joli ce plat, et tant pis si elle n’en a pas l’utilité. C’est
l’intention et le geste, qui comptent. En voilà un qui comprend la vie.
Derrière l’étalage, avec son tablier blanc… comme il lui a gentiment tendu
le petit plateau. Il était tout content de pouvoir faire plaisir, cet homme…
« Allez, il y a encore quelques braves gens, même si, hein, ça ne doit pas
être une lumière, hein, charcutier…. Il n’y a pas de sot métier ! »
A Noël ! Léonie appelle sa fille :
«Tu viendras à quelle heure ? On n’est que deux pour réveillonner, on ne va
pas mettre la table, on va manger sur un plateau. Comme ça, on sera moins
fatiguées. Et puis, on regardera le film à la télé : Justement, c’est
l’histoire d’un repas, le festin de Babette. » Générosité ! Cadeau !
« Hélène ! Viens voir, j’ai un petit plateau à te donner, c’est le
charcutier… »
« Il n’est pas bien drôle, ce film, mais, hein, que faire d’autre quand on
est rattrapé par la vieillesse. Je suis seule, et inutile. S’il m’arrivait
quelque chose, qu’est- ce que tu ferais ? Écoute moi. Dans la bibliothèque,
j’ai rangé une chemise verte, il y a tout ce qu’il faut dedans pour
l’enterrement Je ne veux pas de fleurs, j’ai tout marqué. Il faut prévenir
la mutuelle. Quand mon beau père est mort, ça m’a beaucoup frappée, tout ce
noir autour de moi. La vie a continué, j’ai continué mes études et puis
grand-père est mort à son tour. Ah ! Je le sens bien, c’est la dégringolade
qui commence ! »
Eh, oui ! Forcément, c’est arrivé ! Après un tel réveillon, c’était fatal !
Hélène est rentrée chez elle un peu tard. Réveil brutal. Hélène passe sa
main sur son front, essuie la sueur du cauchemar et reste là un moment,
assise sur son lit, la lumière allumée pour tenter d’oublier.
Maudits papiers qu’elle s’est efforcée de découvrir dans la grande armoire.
Sans succès ! Et cette Léonie, couchée, visage de cire sous l’ombre mouvante
de quatre chandeliers qui éclairent son lit ? Son lit ? Son lit… ou plutôt …
un grand plateau argenté, sur lequel elle est étendue, sans vie ! Le grand
plateau du charcutier ! Le grand plateau du rêve. Bien sûr, c’est un rêve !
Hélène n’aura pas digéré les escargots. Sûrement, c’est les escargots !
Réveillon, réveillon.
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