Un réveil peu ordinaire (Version Religion)   

Joseph Ouaknine

 

      Je viens de me réveiller sur une chaise. Incroyable ! Ça fait tout drôle. Et je ne suis pas chez moi ! Je le vois bien, même dans la pénombre… C'est vrai, ma pénombre habituelle n'est pas celle-ci. Je ne reconnais même pas cet endroit !

J'hésite à me lever… La chambre vide ; chaude mais vide ! Les murs sont blancs, le plafond est blanc… Ce n'est pas normal ! Tout cloche… Pas de meuble à part cette chaise sur laquelle je viens de me réveiller ! Pas même un bouton pour allumer la lumière ! Pas de fenêtre… Pas de porte…

- Bon sang ! Qu'est-ce que ça veut dire ?

Je me lève aussitôt, affolé. Instantanément, une lumière s'allume. Elle vient de partout à la fois. Une lumière douce et fraîche, couleur insolite… Mauve-lilas… Très étrange ! Il y a de la gelée brillante sur les murs et le plafond… C''est presque mouvant, comme de l'huile. Je m'approche d'un mur, essaye de le toucher… La matière s'efface.

- Ce n'est pas naturel !

Partout autour de moi, c'est pareil… Le mur devient dur si je pose mon doigt dessus et des ronds se forment dès que je retire ma main avant de se restabiliser dans un équilibre précaire.

- La chaise a disparu ! Je suis en train de rêver ? Comment est-ce possible ?

Je me rapproche du centre et elle réapparaît subitement !

- Où suis-je ? C'est fou ! Un vrai film de science fiction ! Comment suis-je arrivé ici ?

J'examine le parterre… Pas de trappe, aucune ouverture, aucun signe de pièce mobile ou pivotante.

- Je suis arrivé sur une autre planète, ma parole !

J'essaye de me souvenir :

- Qu'ai-je fait avant de m'endormir ? Oui… C'était l'anniversaire de Dalia, ma femme… Elle avait invité ses amies, comme chaque année. On a fait la fête jusqu'au petit matin… J'ai beaucoup bu ! C'est ça, oui… Je suis soûl ! En plus j'ai fumé plusieurs joints… Je dois divaguer… C'est drôle, je n'ai pas mal à la tête. C'est la première fois que ça me fait un coup pareil. Non, impossible… Tout est trop réel !

- Je suis allé me coucher… à bout de forces… Non, je me suis effondré dans le fauteuil… Oui ! Tout me revient ! Je me suis endormi dans le salon… J'entends encore les filles rire et chanter… Elles étaient venues seules, entre femmes comme elles disaient. Je n'avais pas voulu quitter la maison… Faut pas charrier !

- Que m'ont-elles fait ? Où m'ont-elle emmené ? Nul doute, ce sont elles qui m'ont emmenés ici ! Comment ont-elles fait ? Elles m'ont drogué, c'est la seule explication !

 

De nouveau, je m'approche du mur et me mets à taper un peu partout en écoutant… Rien ! Pas un son ! Silence total !

- Y a quelqu'un ? je demande, à tout hasard.

- Oui, j'arrive…

Je me retourne. Personne ! La chaise a de nouveau disparu.

- Eh ! Les filles, où êtes-vous ?

- Veuillez patienter ! J'arrive !

La voix semble jaillir des murs et du plafond en même temps. Une voix d'homme.

- Qui êtes-vous ? Où suis-je ?

Un calme plat me répond. En attendant l'arrivée de ce personnage fantôme, je retourne m'asseoir sur la chaise qui se présente sous mes fesses comme par enchantement.

- Ma parole, je dois rêver ! J'ai eu un accident ou quoi ? Je sors d'un coma prolongé ? Mais non ! J'ai encore mes habits d'hier ! Et comment cette chaise peut-elle se dématérialiser à volonté ?

Soudain une ouverture se forme sur le mur de gauche et une superbe femme apparaît. Grande élancée, brune. De longs cheveux autour de ses épaules. Ce n'est pas une amie de ma femme, elle ne serait pas passée inaperçue. Je me lève aussitôt :

- Je m'attendais à voir apparaître un homme !

- C'est l'ordinateur qui vous a répondu pour moi !

- Qui êtes-vous ? Où suis-je ?

- L'accompagnatrice ! Venez ! Suivez-moi !

- L'accompagnatrice ?

La femme disparaît dans une sorte de couloir vers lequel je m'avance à mon tour. Un énorme couloir… Interminable ! À gauche, comme à droite ! Elle s'éloigne rapidement vers la droite.

- Eh ! Vous allez m'expliquer, oui ? Où sommes-nous ?

- Taisez-vous et suivez-moi !

Nous passons devant de nombreuses portes. Derrière certaines, j'entends des voix… des gens… parlant dans des langues dont je ne comprends pas le sens. Si soudain, j'entends un Français… Non, un Québécois, par son accent, nul doute :

- Sortez-moi d'ici ! Vous allez ouvrir, ou je casse tout !

La fille passe devant la porte sans même un regard. Elle a de longues bottes et un pantalon moulant. Une chemise ample lui cache la moitié des fesses, dommage ! Elle semble accélérer le pas. À sa taille, une sorte de matraque pendouille et lui tape la cuisse à chaque pas. C'est une drôle de matraque au bout évasé. Elle a des reflets bleus et argentés.

Soudain l'accompagnatrice s'arrête :

- C'est ici, entrez, Monsieur Hautchint !

- Vous connaissez mon nom ?

- Bien sûr ! Entrez, la sélectionneuse va tout vous expliquer…

- La sélectionneuse ?

L'accompagnatrice tourne les talons sans répondre. J'entre dans la pièce. Une pièce immense, dotée d'une multitude de chaises les unes à côté des autres. On se croirait presque dans un cinéma. Au bout de la salle, la sélectionneuse ; ce n'est pas marqué sur son front, mais cela frise la logique pure. Je m'approche prudemment :

- Asseyez-vous Monsieur Hautchint.

Je m'installe, l'air un peu gauche et les gestes maladroits, très impressionné par ce qui m'arrive. La femme semble plus âgée que l'accompagnatrice, mais cela ne se voit pas sur son visage, juste dans ses yeux ! Elle saisit aussitôt un énorme dossier et l'ouvre sur son bureau.

- Monsieur Hautchint Marc, né le 27 février 1957 à Bergerac… décédé le 6 juillet 2001 !

- Quoi ? Vous vous foutez de moi ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Vous êtes ici en salle de transfert, Monsieur Hautchint.

- Salle de transfert ?

- Le purgatoire, si vous préférez.

- Ce n'est pas vrai… C'est une blague, n'est-ce pas ? Où est cachée la caméra ?

- Vous croyez qu'ici on a le temps de s'amuser à faire des plaisanteries de ce genre, Monsieur Hautchint ?

- Je ne suis pas mort ! Ce n'est pas possible !

- Si !

Je m'apprête à lui bondir dessus, mais elle sort aussitôt sa matraque au bout évasé, la même que portait l'accompagnatrice à la ceinture, et la dirige vers moi. Je ressens aussitôt un engourdissement dans les membres et une voix apaisante, la sienne, s'implante directement dans mon cerveau :

" Du calme, tout ce que je vous dis est vrai. Je ne peux pas mentir. Vous êtes mort sur terre. Vous avez compris ? "

Désormais, je sais que c'est vrai ! C'est profondément encré en moi. J'ai un geste affirmatif et je me rassois, rasséréné.

- Pourquoi suis-je mort ? J'étais jeune… Comment est-ce possible ? Je me suis endormi dans mon fauteuil en bonne santé… chez moi !

- Vous étiez bourré !

- Et alors ? Ce n'est pas un crime…

- Pour vous si !

- Écoutez, je veux bien accepter l'inconcevable, mais là, je trouve que vous exagérez un peu ! Je ne suis pas souvent dans cet état… et puis… il n'y a pas de mal à faire un peu la fête de temps à autre. C'était l'anniversaire de ma femme.

- Je sais.

Elle ouvre son dossier et se met à feuilleter les premières pages :

- Si je lis bien tout ce qui est noté dans votre dossier, vous êtes né musulman…

J'éclate de rire.

- Musulman ? Mais non, je suis chrétien ! Il y a erreur sur la personne. Je suis même un très bon chrétien puisque je vais régulièrement à l'église, au moins une fois par mois, et que je vais à la messe de minuit, chaque Noël !

- Vous étiez dans l'erreur, Monsieur Hautchint… Il y a eu une inversion à la maternité. Vous n'êtes pas celui que vous croyez être. Vous êtes né musulman, c'est écrit noir sur blanc. À ce titre, vous n'aviez pas le droit de boire de l'alcool !

- Une inversion à la maternité ? Que me chantez-vous là ? C'est impossible !

- C'est pourtant la vérité !

Je suis sidéré, anéanti, pas tellement du fait que je sois musulman, après tout cela m'importe peu, plutôt du fait que je puisse avoir été induit en erreur toute ma vie ! J'aurais adoré des parents qui n'étaient pas les miens, j'aurais vénéré un dieu qui n'était pas le mien. Je suis abasourdi par cette révélation.

- Bien… Admettons… Mais je ne le savais pas ! Comment aurais-je pu deviner ?

- Certes ! Vous ne saviez pas, mais le fait est là, vous avez commis de graves péchés tout au long de votre vie ! Vous buviez tous les jours, même le vendredi, jour de prière !

- Vous n'allez pas me condamner pour ça alors que j'étais dans l'ignorance la plus totale ! Et si j'étais né de mère juive alors ?

- Dans ce cas, l'alcool aurait été pour vous obligatoire !

- Mais enfin, c'est complètement loufoque ! L'alcool est-il interdit ou autorisé ?

- Tout dépend dans quelle religion vous naissez. Ce qu'il y a de plus important c'est de la respecter ! Si vous naissez chrétien, vous devez porter une croix et vous avez le droit de boire de l'alcool, si vous êtes juif c'est l'étoile et l'alcool est obligatoire, surtout le vendredi soir pour la prière. En tant que musulman, c'est le croissant ou la main de Fatima autour du cou et l'alcool est à proscrire, ainsi de suite… Les règles sont immuables et il faut les respecter.

- Alors il fallait me le dire ! Comment pouvais-je savoir puisque qu'il y a eu erreur sur ma personne à la maternité ! Personne ne m'a jamais dit une chose pareille ! Le monde entier n'est pas au courant de vos méthodes ! Des erreurs comme celle-ci, il doit y en avoir des tonnes ! Si j'avais su que j'étais musulman, je ne serais pas allé à l'église, voyons ! La mosquée, c'est bien aussi !

- Nous vous avons envoyé des signes…

- Des signes ? Quels signes !

- Des rêves ! 365 fois ! Souvenez-vous de la fée à dos de chameau, vêtue d'un saroual blanc et qui vous poursuivait avec une coupe de miel chaque nuit de votre 6ème anniversaire…

- Ah ! C'était ça le rêve étrange que je faisais étant petit ! Cela me faisait rire ! Vos signes n'étaient pas assez explicites ! Je n'ai jamais cru aux rêves prémonitoires ou significatifs…

- Vous auriez dû ! Par la suite, nous vous avons fait écouter des voix, dès l'âge de sept ans !

- Bon Dieu ! Et moi qui suis allé me faire triturer les tympans plus de vingt fois chez un ORL ! Effectivement, j'ai entendu des sons étranges, mais ma mère ne voulait pas me croire ! Elle pensait que j'avais un problème d'audition !

- Jeanne D'arc n'a pas pensé avoir des problèmes quand nous lui avons dicté nos volontés !

- C'était une sainte !

- Vous avouez donc avoir péché !

- Non ! Pas du tout ! Enfin, c'est inadmissible ! L'erreur est humaine tout de même ! Je ne savais rien de tout cela ! J'ai cru aveuglément ce qui était marqué dans mon livret familial, mais c'était normal ! Comment aurais-je pu faire autrement ? Mes parents non plus ne savaient pas !

- Vous avez raison, mais les lois sont les lois !

- Accordez-moi une chance ! Laissez-moi vous prouver mes bonnes intentions ! Une fois, rien qu'une fois ! Vous n'accordez jamais le pardon, l'indulgence ? Vous n'avez jamais pitié de ceux qui ignoraient qu'ils étaient dans l'erreur ?

- Si ! Parfois…

- Alors je demande que vous révisiez votre position et que vous m'accordiez des circonstances atténuantes. Je veux redescendre sur terre, je vous promets que je serai le meilleur musulman de l'univers ! Je vous le jure !

- Attendez… Je vais en référer…

- Quand ?

- Tout de suite ! Je suis déjà en relation cérébrale avec le patron.

Il y a comme un court silence que je respecte prudemment, puis elle déclare :

- Nous avons décidé de vous mettre à l'épreuve.

- Ah ! Quelle bonne nouvelle ! Je ne suis donc plus considéré comme un grand pécheur ?

- Nous avons contourné le problème en cataloguant vos fautes dans la catégorie des péchés mignons.

- Péchés mignons ? Qu'est-ce donc cela ?

- Je vous lis la définition :

"Péché mignon : acte contrevenant mineur, émouvant, attendrissant ou de nature à entrer dans la catégorie des péchés non répréhensibles et n'ouvrant pas les portes de l'enfer et du purgatoire."

 

Elle referme son livre et s'exclame en arborant un large sourire :

- Vous êtes libre !

- Comment libre ? Libre de quoi ?

- Libre de redescendre sur terre !

Je reste un instant sans voix, estomaqué mais je reprends rapidement mes esprits :

- Bien ! Formidable ! Par où dois-je passer ?

- L'accompagnatrice va vous emmener en salle de résurrection.

- Et en bas… je… Ma femme ne s'apercevra de rien ?

- Non ! Elle ne s'est pas encore aperçue que vous étiez mort !

- Ah ! Bien… tant mieux ! Alors ressuscitez-moi vite fait !

 

 

J'ouvre les yeux, cligne des paupières à cause de la luminosité. Dalia a allumé la lampe de chevet :

- Chéri ? Tu es réveillé ?

- Hein ? Oui… Où suis-je ?

- Dans le lit ? Où veux-tu être ?

- Oh ! Je ne sais pas… J'ai fait le rêve le plus étrange de mon existence !

- Ah bon ! Toi aussi ? Et bien figure-toi que j'ai rêvé que j'étais juive !

- Quoi ? Comment ?

- C'est complètement aberrant ! De la folie pure ! Je me suis cru morte, en salle de transfert vers l'au-delà ! Une sélectionneuse me reprochait de ne jamais faire le "Shabbat" et de ne jamais boire de vin ! C'était si criant de vérité, j'en suis encore toute retournée…

J'observe un moment ma femme. Elle a l'air très pâlotte, trop peut-être, comme si elle avait séjourné très longtemps en Sibérie. Je me lève pour voir mon visage dans le miroir sur la commode. Il est pareil !

- Pas possible ! Mais c'est dramatique ! Cela veut dire que c'était vrai !

- Allons chéri, ce n'était qu'un rêve !

- Oh ! Je n'en suis pas si sûr ! Et dans ton rêve… comment t'en es-tu sortie ?

- Eh bien… j'ai promis… je pense…

- Bon Dieu, je crois bien qu'on est mal barrés tous les deux ! Figure-toi que tu es peut-être mariée à un musulman !

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