Rêve de chien

Abby

 



J’étais seul dans mon laboratoire. J’aimais ces moments de calme pendant lesquels je pouvais vraiment me concentrer. Seul le ronron du rodiloscope troublait le silence. Mes collègues étaient partis depuis une bonne heure, et je profitais de cette tranquillité pour me pencher sur un problème ardu qui accaparait mon esprit depuis de nombreuses semaines, et dont la solution me semblait ce soir enfin accessible. Je saisissais un tube à essai propre et m’apprêtais à le remplir d’une potion d’un joli bleu transparent, quand la porte battante s’ouvrit avec son grincement habituel. Je sursautais et renversais du liquide sur ma blouse.
- Tu t’es fait une tache.
Me dit une voix fluette au ton railleur.
Je regardais vers la porte, et découvris une toute petite fille accompagnée d’un grand chien noir. Elle était rentrée dans le laboratoire et restait immobile à m’observer, une lueur ironique dans les yeux. Elle paraissait minuscule à côté de l’énorme chien debout à côté d’elle. Où bien était-ce le chien qui semblait immense à côté de cette minuscule poupée ? Ses cheveux frisés en boucles serrées étaient aussi blonds que le pelage du chien était sombre. Elle portait un pull vert trop grand pour elle, un jean et des baskets roses. Je n’avais jamais vu d’aussi petites baskets.
Interloqué, je dis n’importe quoi.
- Sais-tu qu’il est interdit d’entrer ici ?
Elle me regarda avec une moue boudeuse en fronçant les sourcils.
- Ce n’est pas vrai, je suis autorisée puisque le bonhomme est vert.
Comme je ne trouvais rien à répondre, elle insista :
- Quand le bonhomme est vert, on peut y aller.
Elle planta son regard dans le mien et me dit agacée par mon silence :
- Tout le monde sait ça ! Ta maman ne te l’a pas appris ?
- Mais quel bonhomme vert ?
- Et ben toi ! Tu es tout vert.
Je compris enfin ce qu’elle essayait de me dire. Je portais en effet une blouse verte, uniforme de notre laboratoire de recherche, et je m’étais affublé d’une calotte de même couleur pour protéger mes expériences de la chute de mes cheveux qu’une calvitie naissante rendait de plus en plus fréquente. J’étais donc le petit homme vert qui autorisait le passage.
Peu habitué à la compagnie des enfants, je me sentais incapable de lui expliquer la différence entre un chercheur en blouse verte et le petit bonhomme des feux de croisement. D’ailleurs je n’aurais jamais trouvé les mots pour lui démontrer l’absurdité de sa comparaison.
Me sentant tout à coup ridicule dans mon accoutrement j’arrachais mon bonnet de papier et le jetais par terre.
Elle me sourit.
- Tu es moins vilain comme ça !
Première fois que l’on me qualifiait de vilain. D’habitude les femmes me trouvaient plutôt beau garçon, et leurs regards me le disaient souvent. Mes collègues étaient toujours avenantes avec moi, même affublé de ma blouse et de ma calotte. Cette petite fille commençait à m’énerver.
Elle s’approcha et s’assit en tailleur au pied de ma paillasse. Le chien se coucha près d’elle en poussant un profond soupir, et posa sa tête sur ses pattes. Elle lui mis le bras autour du cou et se colla à lui. Sa peau paraissait d’une pâleur et d’une douceur extrême dans le poil noir et hirsute de l’animal. Je crois que je n’avais jamais vu ce genre de chien. Il était extrêmement maigre, une touffe de poils lui tombait dans les yeux. Il avait une oreille cassée qui lui donnait l’air de regarder le monde avec étonnement du haut de ses longues pattes qui n’en finissaient pas. Je les observais en silence quelques secondes et demandais :
- De quelle race est ce chien ?
Elle tordit un peu la bouche :
- Les grandes personnes me posent toujours la même question à propos de mon chien. D’habitude je ne réponds pas, mais toi tu es gentil, alors je vais te le dire. Il est de la race des chiens qui aiment courir après les pigeons, de la race des chiens qui aiment les gâteaux au chocolat, de la race des chiens qui aiment dormir au soleil, de la race des chiens qui aiment le vert.
- Les chiens ne voient pas les couleurs
- Tu dis n’importe quoi. Pourquoi crois tu qu’il remuait la queue quand il t’a vu ? Pourquoi crois tu qu’il dors tranquillement à tes pieds ? Parce que tu es habillé en vert. Le vert lui rappelle la nature, car j’ai oublié de te dire, il est de la race des chiens qui aiment gambader dans l’herbe. Alors ne dis pas que les chiens ne voient pas les couleurs. Si leurs yeux ne sont pas faits comme les nôtres peut-être qu’ils ne ressentent pas non plus les choses comme nous. Je ne porte que des pulls verts pour lui faire plaisir. Et moi je sais qu’il est content. Alors ne parle pas de ce que tu ne connais pas.
Elle posa un baiser sur la grosse tête de l’animal comme pour lui demander d’excuser mon ignorance.
J’étais assis sur un de ces hauts tabourets de laboratoire. Elle sauta sur ses pieds et s’appuya sur une de mes cuisses. Elle pris un air très sérieux pour me demander :
- Tu es un grand savant ?
Décidément cette enfant était déconcertante. Je pensais à Einstein, Pasteur, les Curie.
- Non
- Je m’en doutais. Le grand savant je l’ai vu, il est à l’étage au dessus.
- De qui parles-tu ?
- C’est forcément lui le grand savant. Il a un immense bureau où il a posé partout des photos de lui avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont certainement importants puisqu’il est fier de leur avoir serré la main. Il est habillé tout en noir, il a la figure toute rouge, gesticule et parle plus fort que tout le monde. Quand je suis passée devant son bureau, il hurlait "j’en ai assez de faire le boulot de tout le monde" et a il jeté des papiers sur la table. Les autres messieurs en noir baissaient les yeux. Je crois qu’ils avaient drôlement peur. Il doit être très savant pour faire le boulot de tout le monde ! Et puis j’ai vu, il avait trois téléphones.
Tu en as combien toi des téléphones ?
Sa question n’appelait pas de réponse. Elle enchaîna.
- Deux ont sonné en même temps. Le grand savant en a lancé un à une dame qui était dans le bureau en face du sien, et a décroché le deuxième. Tout en discutant, il faisait signe aux autres de sortir. Tout le monde est parti sans demander son reste. Je me suis collée contre le mur, personne ne m’a vue. Le grand savant est passé lui aussi à côté de moi sans me voir. Le chien a grogné. C’est à lui que j’aurais du demander, mais le chien ne l’aime pas. Moi non plus d’ailleurs. Tant pis, je vais te le demander à toi.
- Demander quoi ?
Je souris.
- Tu ne veux pas que je te dessine un mouton ?
Elle ne parut pas surprise par ma question.
- Ce serait chouette, mais je l’aimerais et le chien serait jaloux. Et puis les grandes personnes ne dessinent plus. Tu me le ferais vieux ou malade ce mouton. Il n’y a que les enfants qui savent dessiner.
Non, je voudrais juste que tu me fabriques un nuage.
- Un nuage ?
- Avec tous les instruments et les produits que tu as ici, tu dois pouvoir y arriver, même si tu n’es pas le plus grand des savants. La couleur je m’en fiche, rose, bleu ou blanc. Le chien aimerait vert, mais je ne sais pas si ce sera possible, parce que je crois que les nuages verts n’existent pas. C’est dommage. De ce côté-là, fais ce que tu peux. Par contre il doit être assez grand pour que le chien et moi puissions grimper dessus sans risquer de tomber. Et puis il doit pouvoir monter assez haut, mais pas trop. Il ne faut pas que le chien ait peur.
- Mais je ne sais pas fabriquer de nuages. Bleus, blancs, roses ou verts, je ne peux pas.
Elle me frappa la cuisse avec son poing.
- Comment sais-tu que tu ne peux pas puisque tu n’as jamais essayé ?
Cette enfant me faisait perdre mon temps. Je devais avancer sur mon projet. J’avais des comptes à rendre sur mes travaux. Ces futilités allaient m’attirer des ennuis avec ma hiérarchie. Nous étions déjà très en retard sur les résultats à fournir à nos commanditaires. Je ne pouvais pas me permettre de tenir des discussions absurdes avec une enfant dont j’ignorais tout. Et puis j’étais fatigué.
- Il est tard, il faut rentrer chez toi.
- Je comprends. Je reviendrai demain. Tu as des choses plus importantes à faire. Tu fabriques des médicaments pour guérir les gens ?
- Non
- Tu fais quoi alors ?
- J’étudie la résistance de l’air sur les réacteurs d’avions. En la réduisant, les zincs pourront aller plus vite.
- A quoi ça sert ?
- A quoi ça sert d’aller plus vite ? Ca sert à gagner du temps, tiens pardi.
- Gagner du temps pour pouvoir s’amuser un peu plus. Ca c’est bien.
- Mais non, enfin ! Gagner du temps pour faire plus d’affaires, pour gagner plus d’argent, pour….
Je ne savais plus quoi dire. Cette petite m’épuisait. Je la repoussais doucement, me levais, et me dirigeais vers le rodiloscope qui avait du cracher les chiffres que j’attendais avec tant d’impatience.
Elle resta debout à me regarder.
Les résultats n’étaient pas encore prêts. Ce cher rodiloscope faisait encore tourner ses neurones métalliques.
Je lançais :
- Et puis d’abord, même si je te fabrique un nuage, tu ne pourras pas monter dessus. Personne ne peut se promener sur les nuages.
- Si, moi j’ai vu des gens se promener sur des nuages. D’ailleurs j’ai une image dans ma poche qui le prouve. Je l’ai prise à l’école dans la classe des grands sur le bureau de la maîtresse. Il y avait aussi un gros livre sur la table avec plein de belles photos comme celle que j’ai ici, qui représentaient des gens sur des nuages.
Elle se tortilla pour glisser sa main dans la poche arrière de son jean. Elle en sortit une feuille pliée maladroitement. Elle la défroissa sur le tabouret en passant plusieurs fois sa paume dessus, elle appuyait le plus fort possible. Avec son ongle elle frotta un des coins pour le décorner. Elle regarda l’image, parut satisfaite et me la brandit sous le nez, toute fière, avec un air de défi.
Je pris le papier de sa menotte et observais. Elle se haussa sur la pointe des pieds et me montra avec son index.
- Tu vois, là, la dame avec son bébé, elle est assise sur un nuage et vole au dessus des autres.
Ce qu’elle me montrait était la reproduction d’un tableau sur carte postale. Je retournais le carton et lu ‘Madone de Foligno – Musée du Vatican – Raphaël - 1511’. L’œuvre représentait la Vierge Marie tenant l’enfant Jésus, tous deux flottant, assis sur un nuage au dessus de cinq personnages parmi lesquels je reconnus saint Jean Baptiste.
- Mais c’est un tableau.
- Et alors ?
- Alors ça n’existe pas. Cette image est sortie de l’imagination de l’artiste. Le peintre a inventé. Tu comprends ?
- Mais, la dame et le bébé, les gens en bas, ils n’existent pas ?
- Non. Enfin si. Enfin, je ne sais pas…C’était il y a très longtemps, et puis c’est plus compliqué que ça.
- Avec les grandes personnes tout est toujours très compliqué. Si c’était il y a longtemps peut-être que personne n’a réessayé depuis. Les adultes vous dites toujours "ce n’est pas la peine, je n’y arriverai pas". C’est peut-être l’enfant de l’image qui a dit à sa maman "viens, nous allons grimper sur ce nuage", et toute étonnée, elle a vu que ça marchait. Ce serait tellement formidable si le chien et moi pouvions en faire autant. Comme il serait bien le chien couché dans ce duvet. Tu ne serais pas fier d’avoir retrouvé le secret ? Tu sais, je dirai partout que c’est grâce à toi. Et puis tiens, si tu veux, je te le prêterai mon nuage. Ca épatera drôlement tes copains.
Elle éclata de rire, écarta les bras et virevolta autour des tables et des tabourets du labo. "Je vole, je vole". Le chien redressa sa grosse tête, et pensant que l’heure de jouer avait sonné, se mit à lui tourner autour en jappant, tout heureux de cette agitation imprévue. Il lui léchait les mains et lui donnait de joyeux coups de tête juste pour lui faire légèrement perdre l’équilibre. Elle riait de plus belle. "Oui le chien, on va voler tous les deux". Tout excité, le chien mit ses deux pattes sur une paillasse et renversa le rodiloscope qui roula, tomba et se brisa. Le bruit que fit l’instrument en s’écrasant au sol calma immédiatement la fillette.
Je mis quelques secondes à réaliser les conséquences du drame. Plus de rodiloscope, pas de conclusion pour les recherches en cours. J’avais négocié des mois pour obtenir le déblocage du budget nécessaire à l’achat de l’instrument. J’avais passé une nuit entière à rédiger un mémo démontrant que sans rodiloscope notre projet ne verrait jamais le jour. Les commanditaires ne paieraient pas. Toute l’équipe avait travaillé dur pendant des semaines pour en arriver là, et nous ne pourrions jamais terminer à cause de l’exubérance d’une petite fille et de son chien.
Elle regardait les morceaux de verre brisé et les bouts de métal éparpillés d’un air consterné.
- Il est cassé tu crois ?
La colère m’envahit. Je déchirais rageusement la carte postale du tableau et jetais les petits morceaux de papier aux pieds de l’enfant.
- Maintenant ça suffit ! Tu prends ton imbécile de chien par le collier et tu sors immédiatement de mon labo. Vous m’avez assez dérangé, et vous avez fait assez de bêtises pour ce soir. Retournez tous les deux d’où vous venez. Allez oust!
Je me mis à quatre pattes pour tenter de réunir les plus gros morceaux du rodiloscope. Inutile de me fatiguer, il était définitivement inutilisable.
Juste sous mon nez apparurent deux minuscules baskets roses.
- Je te demande pardon. Le chien n’a pas fait exprès. Il s’excuse. Nous partons.
Je relevais la tête. Elle avait les yeux embués de larmes. Ses deux immenses mirettes vertes brillaient dans la lumière artificielle des néons. Je vis s’éloigner sa frêle silhouette flanquée de l’énorme bestiole, qui avançait tête basse, la queue entre les pattes. Elle disparut derrière les paillasses. J’entendis le grincement familier de la porte du labo.
- Attends !
Elle se retourna et s’immobilisa. Ses joues étaient toutes mouillées. Le chien fit aussi demi tour et se posa sur son postérieur. Ainsi ils étaient exactement de la même taille.
- Reviens.
Elle avança vers moi en reniflant.
J’étais toujours à quatre pattes. Je me relevais. Je poussais les restes du rodiloscope sous la table avec mon pied.
Je caressais doucement les cheveux de la petite. Ils étaient doux comme de la soie. Je gratifiais le chien d’une petite tape sur le haut du crâne.
- Arrêtez de pleurer. Je vais vous le faire votre nuage !

  © 26 septembre 2007 - Abby - Tous droits réservés.