La revanche de Manitou   

Paul Borrelli

( Un clin d'œil à H. R. Giger ).




   Grand-mère avait ses idées bien arrêtées sur tout. J'ignore si son attitude rigide était motivée par le fait qu'on lui avait confié mon éducation. Peu importe, du reste. Le fait est qu'elle usait et abusait de son autorité naturelle. C'était une femme décharnée, au nez bombé et au regard perçant, que dans mes fantasmes d'enfant je rapprochais assez volontiers de l'oiseau de proie. Bien avant la disparition brutale de mes parents, elle s'était mariée avec un homme falot, dont l'homosexualité était connue de tous. Un mariage d'argent, vraisemblablement. Mon grand-père possédait des terrains, quelques biens immobiliers. Il s'était cru peintre pendant un moment, puis avait été embauché comme cuisinier dans un restaurant réputé pour sa cuisine raffinée - et ses mœurs particulières. Nul doute qu'il y entretenait des relations qui dépassaient le cadre professionnel. Pendant longtemps grand-mère avait souffert de cet état de choses. Mon père, issu d'un premier mariage, avait tout fait pour la persuader de divorcer, en pure perte : elle aurait perdu ses biens, son fief, ses références. Il faut dire que, probablement pour se fermer à sa douleur intérieure, cette femme s'était mis en tête de régenter la vie de tout le monde. Troisième adjoint au maire, directrice de l'école primaire, présidente de l'Office de la Culture... C'était elle qui détenait le véritable pouvoir au village. Le maire, personnage assez pitoyable, la craignait tant que jamais il n'osait la contredire. Elle organisait toutes les festivités, décidait des dates des congés des employés municipaux, de l'organisation du moindre aspect de la vie associative. Si une idée ne venait pas d'elle, grand-mère l'accueillait avec froideur et se montrait décourageante, à moins qu'elle ne choisît de se l'approprier. Malheur à celui qui avait la malchance de lui déplaire. Je me souviens qu'un instituteur qui s'était rebellé contre son despotisme avait fini par quitter le village, les larmes aux yeux. Avec un autre, elle avait fait en sorte que son enfant ne pût être inscrit à l'école.  En vérité, elle détestait les hommes. Peut-être était-ce dû à la déception causée par son mariage raté ? Plus d'une fois je m'étais dit que si j'avais été une petite fille... Je me suis même demandé s'il n'y avait pas une homosexualité latente derrière l'agressivité dont elle faisait systématiquement preuve avec ses collègues masculins. Elle adorait les rapports de force. Sans doute pour combler son vide intime, son sentiment d'échec. Quand on lui parlait, ses yeux se mettaient aussitôt à briller d'une manière déplaisante. On sentait qu'elle n'écoutait pas pour comprendre, mais pour trouver la faille et contre-attaquer. Elle faisait tout pour provoquer, entretenir, envenimer les conflits. Il semblait qu'elle ne s'était jamais sentie autant à l'aise que lorsque les heurts devenaient violents, opiniâtres. Combien de fois l'avais-je vue, par des propos insidieux, déclencher des scènes entre mon père et ma mère ? A cette époque j'étais tout petit mais je m'en souviens comme si c'était hier. A la moindre occasion, elle proférait des paroles blessantes autour d'elle, avec l'air innocent, comme lorsqu'on parle sans réfléchir. Mais c'était finement calculé, tout le monde le savait. Elle aurait fait se battre les montagnes. Et, comme si tout cela ne lui suffisait pas, elle s'occupait en plus de son jardin avec une rare maniaquerie, creusant des trous, taillant les haies, alignant ses semis avec un soin obsessionnel. Elle travaillait comme un forçat, rentrait en nage à la nuit tombée, s'enfermait dans son bureau où elle préparait sa classe pour le lendemain. Étant donné la déliquescence de son couple de façade, je pense qu'on peut affirmer sans se tromper que toute une énergie sexuelle se trouvait déplacée sur l'extérieur, et que grand-mère avait physiquement besoin de fonctionner de la sorte. Mais à vivre ainsi on s'use vite. Elle tomba malade du cœur. Le docteur lui conseilla de cesser toute activité et d'éviter les émotions. Mais comment aurait-elle pu arrêter de semer la haine, le rejet, l'injustice ? La méchanceté la soutenait, elle continua de plus belle. Lorsque mes parents périrent dans un accident de voiture, je fus choqué de constater à quel point ce deuil ne l'affectait guère. Cela, comme le reste, fut emporté dans le tourbillon hyper actif qu'elle provoquait autour d'elle. La politique, voilà quelque chose qui la concernait ! Je fus confié à sa garde. Entre temps, elle était passée deuxième adjoint et, malgré ses discours démagogiques sur l'enfance, je savais que je l'indifférais. Comment croire un instant cette femme lorsqu'elle faisait mine de s'apitoyer sur mon sort, alors que la minute suivante elle employait toute sa ruse pour s'acharner sur son prochain ?  Elle faisait office de tutrice. Mais lorsque je passai au cours moyen, elle fut en plus mon institutrice. C'est alors que ma vie devint un enfer.

 

Dès le moment où j'ouvrais l'œil le matin, jusqu'à celui où je m'endormais le soir, elle cherchait à contrôler chacun de mes actes. Si elle avait pu diriger mes rêves également, elle l'aurait fait. Paradoxalement, alors qu'elle m'accordait si peu d'intérêt, elle s'était mis en tête de m'éduquer "sérieusement". Je suppose qu'elle ne voulait pas être critiquable sur ce point, cela aurait nui à son image. Toujours est-il que tout y passait : mes vêtements, ma coiffure, mon brossage des dents et ma toilette, ce que contenait mon cartable et comment on devait le ranger, comment je parlais, je marchais, je mangeais, mes loisirs, mon temps de télévision, mon temps de veille et de sommeil... Le soir, je devais faire mes devoirs dans la grande cuisine, tandis qu'elle piochait dehors. Lorsqu'elle rentrait, son visage taillé à coups de serpe recouvert d'un filet de sueur aigre, elle s'essuyait sans un mot, et venait regarder mon cahier. Je devais répondre exactement, au mot près, ce qui était prévu. La marge à cinq carreaux, le titre souligné en rouge, et tout le tremblement. Sinon, elle se fâchait. Elle ne me battait pas. Non, simplement, c'étaient des discussions à n'en plus finir, où elle avait nécessairement le dernier mot. Jamais je ne l'ai vue céder, devant personne. Elle me harcelait, me prouvait par tous les raisonnements possibles que j'avais tort. Et la conclusion était sempiternelle : je n'étais qu'un petit inconscient, un perdant qui ne saurait jamais se battre.  Inutile de me tourner vers son mari pour quêter un soutien. Les rares tentatives que j'ai faites ont toujours été infructueuses. Il restait en dehors de ça. De tout le reste aussi, d'ailleurs. Elle seule savait.  En classe, je l'appelais " maîtresse ", j'étais un élève soumis, toujours angoissé à l'idée de faire mal. On me considérait comme un enfant sage, attentif, intelligent mais perturbé. Le pauvre petit, cette horrible disparition de ses parents... Et moi je tentais d'endiguer le flot de cette violence qui par moments montait en moi, et provoquait l'apparition soudaine et irrépressible des larmes.  Lorsqu'elle apprit que j'étais amoureux de la petite Lucie, elle m'interdit de lui parler : en temps que directrice, elle ne voulait pas d'histoires avec les parents d'élèves. De toutes façons, j'étais trop jeune, et puis Lucie était bien trop jolie pour s'intéresser à moi. Je devais impérativement montrer l'exemple, être irréprochable. Je dus obéir. De temps en temps, j'adressai en cachette un sourire à Lucie. Jusqu'au jour où grand-mère me surprit, et me donna à copier cent fois : "Je ne dois pas faire des sourires à une camarade de classe alors que la maîtresse parle au tableau, et qu'elle explique pour la deuxième fois comment se conjuguent les verbes du troisième groupe à l'imparfait de l'indicatif".  Je n'ai pas honte de l'avouer : la nuit, lorsque enfin elle dormait, et que son ronflement me parvenait, régulier, depuis sa chambre voisine, je me masturbais avec rage, ivre du désir de disposer enfin de mon corps comme je l'entendais. Toucher mon sexe était un acte de liberté, un sentiment de revanche, enfin quelque chose dont on ne pouvait me déposséder.  Mais un jour elle me fit remarquer que mes draps étaient souillés, et je reçus une correction, assortie d'un sermon : le petit jésus nous voyait, il avait honte de nous lorsque nous faisions des choses aussi sales. Elle ajoutait que rien ne pouvait lui échapper. Tout ce que tu fais, je le vois. Elle réprouvait cette sexualité intempestive, phénomène si refoulé chez elle, cause de tous ces malheurs puisque celle de son mari ne l'avait jamais vraiment prise pour objet. 

  Puis vint le printemps. Nous commençâmes à préparer le carnaval de l'école. De naturel timide, j'aurais voulu me contenter de défiler avec les autres enfants, taper sur des casseroles et allumer des pétards. Au lieu de cela, elle décréta que je devais me costumer en indien. J'eus beau me défendre, rien n'y faisait. Elle se mit à fabriquer une tenue. Ce jour là, on faisait une photographie des enfants de la classe, tout le monde serait déguisé, alors moi aussi. Non mais. Comme beaucoup d'instituteurs de l'ancien temps, elle manquait de goût. Habituée à faire avec les moyens du bord, elle avait vu avec les années son sens esthétique s'amenuiser, disparaître. C'était le genre d'enseignante qui conservait pendant des lustres les mêmes dessins aux murs de sa classe, parce que cela lui évitait la corvée d'imaginer une séance d'arts plastiques avec les enfants. On y voyait les incontournables lignes continues, pliages aux taches symétriques, et autres "patatographies". Grand-mère se livra à une récupération de toutes sortes de tissus inutiles, et me fabriqua un déguisement abject, que je refusai de porter. Un assemblage difforme de lamelles de velours, censées évoquer des lanières de cuir je suppose, fixées sur un vieux maillot de bain trop étroit et qui laissait voir mes fesses aux deux tiers. Un tee-shirt recouvert de ces mêmes pièces de peluche élimée, une coiffe faite de plumes de dindon barbouillées de gouache à la va-vite. Vint le jour de la "fête". Nous étions dans sa classe, de nombreuses mamans étaient venues pour aider, il régnait une confusion totale et je me trouvais déjà engoncé dans mon appareil ridicule, comme il était prévu de longue date. J'avais dû subir les lazzis de mes camarades, leurs rires cruels. Même Lucie s'était moquée de moi. Et pour parachever son oeuvre, grand-mère m'imposa une séance de maquillage à sa manière. J'eus beau tempêter, me débattre, je me retrouvai peinturluré sur les mains et le visage, à grand coups de noirs sales autour des yeux, comme des coquards, de rouges criards, de jaunes fielleux. Et, comble des combles, sous prétexte que cela rendrait mieux à la photographie, elle me macula les lèvres de telle sorte que je ressemblais à une prostituée de bas quartier, ou à un travesti qui aurait tenté avec beaucoup de maladresse de se faire passer pour une femme attirante. Je pense que  dans son esprit, les hommes étaient tous des homosexuels, ou alors elle avait le fantasme que je le devinsse... Comme je pleurais, criais, tapais du pied, elle me prit à part et m'envoya une retentissante paire de gifles, qui vinrent ajouter un peu plus de couleur à mes joues. Le petit jésus te regarde, répéta-t-elle. Souris.  On me fixa les plumes de dindon sur le crâne, je fus poussé jusqu'à l'estrade, et aligné parmi mes petits camarades. Je pensais au petit jésus, et lui lançais des injures en silence. Non, mon dieu à moi c'était Manitou, le dieu des indiens opprimés, décimés par les bien-pensants de la trempe de grand-mère. Lui seul comprenait mon humiliation, et c'est en son honneur que je lançai un sourire grimaçant, sardonique, féroce. Oui, Manitou me donnerait la force de vaincre la vieille folle, de me venger. Si j'ai conservé la photographie, c'est à cause de Lucie, dont je voulais garder un souvenir. On me voit, en bas à droite, avec mes plumes. Derrière moi, il y a José et Maixance, mes deux copains, qui pouffent de rire, et s'amusent à les écarter. Lucie, en haut à gauche, avec son petit sourire ambigu. Les uns, les autres, déguisés en raton laveur, en pompier, en Zorro, en astronaute, en Mickey Mouse... Et, raide comme la justice, grand-mère nous surveille, un oeil dirigé vers l'objectif, l'autre sur moi, comme pour me sonder jusqu'aux tréfonds de l'âme. 

L'été vint, et avec lui les grosses chaleurs. Grand-mère continuait à travailler au jardin. En fait, elle y oeuvrait d'autant plus que l'école étant finie, elle avait un trop-plein à décharger. Elle abattait une montagne de labeur, malgré les avertissements du docteur.  Elle décéda un soir, alors que je l'attendais dans la cuisine, mes devoirs de vacances empilés sur la table en chêne. Crise cardiaque. Comme elle rentrait souvent à des heures avancées, je n'avais pas pensé à aller la chercher, et on la découvrit trop tard.



    Il était temps. Depuis trois mois, j'avais remplacé ses comprimés par des sucrettes et je me demandais si cela finirait par porter ses fruits.


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