Retour vers l'enfer

Jérémie Bélot 


 

Longtemps j’ai redouté qu’on me pose une question. Cette question… « Que s’est-il passé cette nuit-là ??? ». Jamais je n’y ai répondu, personne ne m’aurait cru. Aujourd’hui me voici au crépuscule de mes jours, et il est temps pour moi de lever le voile sur cette aventure. La plus terrible de mon existence. Moi qui pensais avoir déjà vécu le pire…
Ça remonte maintenant à plus de cinquante ans, peu après mon retour des camps. Je ne savais pas trop ce que j’allais faire de ma vie, mais j’étais persuadé d’une chose. Je devais me retirer de ce monde pour l’oublier. Pour qu’il m’oublie. Plus qu’un besoin, ce fut une nécessité. Car nul ne voulait nous écouter, nous voir, alors nous croire… Plus la réalité est dure à entendre, plus on en détourne le regard. Les revenants étaient les fantômes d’un passé à gommer des mémoires. J’ai donc décidé de m’effacer. Et une annonce vint à point nommé pour m’en donner l’occasion… « Recherche gardien de phare, île de Possession, archipel Crozet. Qualités requises : caractère bien trempé, endurance, débrouillardise ». Tout mon portrait. Pourtant mes arguments n’eurent guère l’air de convaincre mes employeurs…
« _ Vous savez, ce sont surtout des anciens marins au long cours qu’on prend, m’ont-ils dit. Des gars rompus à la solitude et aux conditions extrêmes. Car là-bas, c’est l’Enfer !
_ Ça tombe bien, j’en reviens, ai-je répondu en relevant lentement ma manche. »
Un seul regard à mon avant-bras suffit à changer leurs doutes en conviction…

Je signai mon engagement sans même savoir pour où je m’embarquais. Ni dans quoi d’ailleurs. Ce ne fut que le lendemain que j’ai consulté un atlas pour savoir où se situait cet archipel. À mi-chemin entre le Cap de Bonne-Espérance et l’Antarctique, coincé entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants, ses plus proches voisines s’appelaient les îles de la Désolation… Un sacré programme ! Mais qui me convenait parfaitement. Je partis sans aucun regret, ni me douter de ce qui m’attendait…
À l’époque, le voyage s’effectuait en cargo au départ de Nantes, avec escales à Dakar et au Cap. La traversée durait un mois, ce qui me permit de me familiariser un peu avec mon nouvel univers. Car la plupart des membres de l’équipage connaissaient bien ces terres lointaines. Perdues même aux dires de certains. Au début, ils tentèrent bien de m’effrayer en me parlant du véritable calvaire qu’était de vivre là-bas. Avant tout à cause de l’isolement. Une fois débarqué, j’allais en effet me retrouver seul pendant six mois jusqu’au prochain ravitaillement. Avec pour toute compagnie une poignée d’éléphants de mer et une multitude d’oiseaux marins. De parfaits interlocuteurs pour entamer un dialogue de sourds, ricanèrent-ils… Leurs sarcasmes retombèrent rapidement, ils comprirent vite que je n’étais pas homme à me laisser impressionner. Quant à l’île elle-même, il y avait peu à en dire. Sauf que son relief était aussi rude que son climat, et son sol aussi aride que son charme. Pourquoi y installer un phare alors ? Simplement parce que c’était une excellente zone de pêche que de nombreux brisants rendaient trop périlleuse.

Possession. Un nom qui lui collait bien, comme l’avenir allait me le démontrer… Nous y arrivâmes aux premiers jours du printemps. Le cœur léger, je regardai s’éloigner le navire qui m’amena, ultime maillon avec le monde civilisé. Je m’organisai assez rapidement, et mes journées se rythmèrent au gré des tâches dévolues à ma fonction. Principalement l’entretien et le fonctionnement du phare. Formé d’une base de pierre et d’un corps de bois, il était posé sur la péninsule abritant la seule anse abordable de l’île. Celle-ci se révéla plus accueillante et vivante que le récit qu’on m’en avait fait. Un paradis en comparaison d’où je revenais… Elle m’offrit même un spectacle inoubliable, si magique, si merveilleux, qu’il me réconcilia avec la vie. Le ballet des orques en pleine parade amoureuse ! Leur danse nautique, leurs sauts dans les airs, étaient si gracieux, qu’on en oubliait vite leur corpulence pour ne plus les voir que telles des plumes marines se jouant des éléments. De véritables anges de mer…
Et quand l’archipel était assailli par les vents et les intempéries, soit cinq jours sur sept, j’en profitai pour tenir une promesse. Un serment que l’on s’était fait entre nous, là-bas… Ceux qui en réchapperaient, raconteraient. Pour les disparus, pour qu’on oubliât jamais. J’écrivis mes Mémoires.

Les semaines s’écoulèrent, paisibles, reconstituantes, salvatrices. Jusqu’au tournant décisif de mon aventure. Il se produisit à l’aube de l’automne, peu de temps après le début de la saison des tempêtes. Un matin, en ouvrant un vieux coffre qui traînait dans la remise, je fis une singulière trouvaille. Un journal de bord. Celui de mon prédécesseur. Lors de la traversée, on m’avait conté son effroyable histoire et j’avais alors mieux saisi pour quelle raison les candidats à sa succession ne se bousculaient guère… Lors d’un ravitaillement, les marins avaient trouvé l’île… déserte ! Il avait disparu corps et âme ! Mystérieusement. Inexplicablement. Faute de mieux, l’enquête avait conclu à un suicide. Sauf qu’il y avait un hic. La force des courants ramenait toujours sur les côtes tout ce qui flottait dans les parages. Or jamais on ne retrouva sa dépouille… Quand j’ai demandé aux matelots ce qu’ils en pensaient, ils ne me répondirent qu’après un pesant silence. « De toute façon, ça devait arriver. Y’a embarqué un vendredi saint ! ». Et quand on sait que pour les gens de mer ça porte malheur…
Le soir-même, je me mis à la lecture de ces notes. Oh d’abord avec un profond ennui ! Car c’était vraiment indigeste. Du genre « Jeudi. Pluie toute la journée. Lever 6h30, coucher 19h00. Repas bœuf séché, œufs brouillés ». Du Baudelaire ! Mais un peu avant la fin, le style changea brutalement pour devenir plus descriptif. Et plus étrange. Tout comme l’écriture. Au début fine et déliée, elle devint heurtée et démesurée. Comme si lui-même se transformait au fur et à mesure de son récit. Surtout de ce qu’il prétendait avoir vu. Des visions qui l’effrayèrent tant, qu’elles engendrèrent ce changement de comportement perceptible dans ses écrits.
Ça commençait toujours de la même façon, par un silence complet sur l’île… Alors que, sans cesse, celle-ci résonnait des cris des oiseaux qui y nichaient. Quelques heures plus tard, une tempête éclatait. Si violente, si brutale, que ses propres termes la qualifiaient d’à décorner les bœufs. Puis venait la nuit… Et cette apparition qui le terrifiait. Il la surnommait d’une curieuse formule… La Feuille d’Océan. Parce que, selon sa description, il s’agissait d’une mystérieuse forme blanche, gonflée par les vents furieux et portée par les flots déchaînés, qui ressemblait à une gigantesque feuille d’arbre planant sur la mer. Tel un aigle sur sa proie, elle semblait ensuite fondre sur lui. Mais au lieu de la fuir, il ressentait comme un irrésistible attrait pour elle, comme si, sans pouvoir s’y soustraire, elle l’appelait à elle. Et était venue juste pour lui, pour l’emmener… « J’arrive, Feuille d’Océan… » furent ses derniers mots.

De suite, j’ai conclu qu’il était devenu fou. On m’avait narré plusieurs de ces histoires de gardiens qui avaient perdu la raison à cause de l’isolement. Jusqu’au jour où j’ai su que c’était vrai. Car moi aussi je l’ai vue ! La Feuille d’Océan !!!
C’était un matin de décembre. En sortant, j’ai réalisé que quelque chose clochait, sans vraiment saisir quoi. Puis j’ai compris… Le silence ! Il n’y avait plus un seul bruit sur l’île !! Évidemment je ne pus m’empêcher de songer au journal… Mais je me résonnai vite et n’y pensai plus, il aurait fallu plus pour m’impressionner. Lorsqu’une tempête éclata. D’une violence telle qu’on eût dit que même le phare ployait sous ses offensives… J’avoue qu’à cet instant une angoisse certes irraisonnée mais irrépressible, commença à monter en moi, et le soir venu, je ne pus trouver le sommeil. Je demeurai, fébrile et anxieux, le regard rivé sur le large attendant je ne sais quoi. Ou plutôt sachant parfaitement à quoi m’attendre… Et elle arriva !
Les yeux embrouillés par la fatigue, je crus d’abord que je rêvais. Espoir fugace et futile… Une forme blanche, charriée par une mer démontée et nimbée d’une lueur surnaturelle, approchait bien ! La Feuille d’Océan… Et, comme si elle m’avait envoûté, une idée fixe se mit à obscurcir mes pensées. Elle était venue me chercher ! J’en restai pétrifié, incapable du moindre geste, impuissant face à sa force d’attraction…. Je finis pourtant par me ressaisir, un sursaut de cet instinct de survie qui m’avait déjà tant aidé. Je saisis ma longue-vue pour voir ce que c’était. Plus elle avançait, plus je n’en croyais pas mes yeux !
C’était un bateau toutes voiles dehors, un trois-mâts sans équipage… un vaisseau fantôme, comme dans les légendes !! Et quelque chose était attaché à sa plus haute vergue, quelque chose qui se balançait au gré des creux et des rafales. Ce ne fut qu’à quelques encablures que je pus discerner quoi. Ou plutôt qui… C’était mon prédécesseur, pendu par les pieds !!! Même sans le connaître, j’avais l’intime conviction que c’était lui… Je n’eus guère le temps de paniquer, car un fracas de tonnerre retentit, puis un éclair frappa ensuite le phare. Et je perdis connaissance…

J’eus la chance que cela se déroula quelques jours avant mon ravitaillement. Et ce fut l’équipage qui me raconta la suite. Du moins une partie. Les marins m’avaient découvert inanimé, gisant au pied d’un monceau de débris… Les restes du phare. Ils me posèrent alors une question. Cette question…
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