Résurrection

Éric Vincent

 

La crise cardiaque avait été foudroyante et radicale. Même au vingt-deuxième siècle, l'infarctus du myocarde demeurait toujours aussi imprévisible et une curiosité médicale. Après quarante-cinq ans, cette grave affection laissait à la victime une grande chance de s'en tirer. Avant, elle était hautement mortelle. Oscar était tombé sur le tapis de la tante Rose, cette satanée carpette qu'il détestait au point de l'arroser régulièrement de liquides et de restes alimentaires divers. Olivia, son épouse, se refusait à se séparer de l'immonde descente de lit aux motifs de cerfs dans un sous-bois, façon canevas. L'ignoble paillasson avait donc reçu un ultime déchet : le corps d'Oscar, cédant sous le poids des excès alimentaires, alcooliques et tabagiques.

Le médecin, téléporté en toute urgence, n'avait pu que constater le décès, signer l'acte et placer le corps sur le lit parental. Tom, leur fils âgé de cinq ans, un adorable bambin blond aux yeux bleus et translucides, était demeuré étrangement silencieux durant les événements. Ni les cris horrifiés de sa mère, ni les pleurs des parents accourus en toute hâte, ni le ton grave du praticien n'avaient percé le mur de silence qu'il avait érigé dès sa naissance. Tom ne parlait pas. Tom n'avait jamais émis le moindre son. Par chance, son système auditif fonctionnait parfaitement et son intelligence se développait dans les normes de l'éducation nationale. Mais sa réaction apathique dépassait l'entendement. Son père venait de mourir ! Sa mère avait beau chercher une explication dans les yeux de son fils, rien ne filtrait. Pas une émotion.

 

Olivia fut bientôt entourée d'une foule de parents, plus ou moins proches. La cabine de téléportation ne cessait pas de cracher ses flots de chair et d'os reconstitués grâce aux codes ADN des voyageurs. Tom, reclus derrière le canapé, persistait dans son attitude apparente de refus de la réalité. Les yeux virevoltant d'un personnage à l'autre, il écoutait religieusement les commentaires des uns et des autres. Tout à coup, il cessa l'espionnage et se redressa, comme s'il obéissait à un signal inaudible. Lentement, il se dirigea vers la chambre mortuaire. Son grand-père maternel voulut le stopper mais Olivia trancha net :

 

- Laisse, Papa. Il faut qu'il comprenne tout seul.

 

Georges, le grand-père, s'effaça et laissa le bonhomme haut comme trois pommes pénétrer dans la pièce. Tom poussa la porte et la referma derrière lui. Il se tourna et s'approcha du lit cerné par quatre grands cierges Pascal aux flammes vacillantes. Il semblait éprouver un vif intérêt pour le corps allongé sur les draps soigneusement pliés. Il se posta tout près du visage impavide de son père et le détailla.

Tout à coup, l'inespéré, l'incroyable, le miraculeux se produisit. Un frisson parcourut les narines d'Oscar. Un souffle, un frémissement, la poitrine se soulevant une première fois, puis une seconde. Tom eut un léger mouvement de recul et de surprise, presque malgré lui et presque imperceptible. Sous les paupières d'Oscar, les globes oculaires s'agitèrent. Les yeux s'ouvrirent. Le plus surpris des deux ne fut pas le fils mais le père. Il était certain de ne pas être au paradis : comment l'Eden éternel pouvait-il ressembler à sa chambre, avec cette tapisserie complètement ratée et cette décoration de mauvais goût inspirée par Olivia ?

Il remarqua la présence de son fils et esquissa un geste vers l'enfant. Hélas ! Si le miracle de la résurrection venait d'avoir lieu, il n'était pas sans conséquence physiologique. L'attaque était accompagnée d'une paralysie complète. Il tenta d'articuler un appel à l'aide. Il murmura avec mille peines :

 

- Tom… Appelle Maman.

 

L'enfant était pétrifié, le regard fixé sur l'impossible, l'impensable. Oscar transpirait abondamment, réalisant un effort intense pour communiquer avec le bambin. Il n'était pas tiré d'affaire ; son cœur miraculeusement colmaté, pouvait céder à tout instant. Il réitéra sa demande :

 

- Tom… Tu m'entends… Va chercher Maman.

 

Le blondinet au regard ciel et irréel ne cilla pas d'un millimètre. Il fixa son père avec intensité et lâcha :

 

- Non !

 

Plus que le ton, ce fut simplement la réponse qui laissa Oscar totalement désemparé. Il fallait qu'il meure et qu'il ressuscite, grâce à l'aide de Dieu, pour que son fils articule enfin un mot. C'était comme un deuxième miracle. Peu importait le mot, Tom n'en possédait pas forcément le sens, la portée, il avait parlé ! Oscar avait envie de hurler sa joie mais la paralysie l'en empêchait.

 

- Ah… Mon grand… Tu parles enfin… C'est merveilleux ! Ah…

 

Ces quelques mots eurent raison de ses forces. Il dut marquer une pause durant laquelle son fils ne broncha pas d'une semelle. Il reprit :

 

- Va… Va chercher Maman…

- Non, réitéra l'enfant.

- Oh… Tu ne comprends pas ce mot…

- Mais si, papa. Je le comprends parfaitement.

 

Le père pâlit brusquement. Le gosse eut enfin une attitude humaine : il sourit. Mais son sourire n'avait rien d'angélique. Au contraire…

 

- Ton réveil est un cauchemar, poursuivit Tom, marmonnant entre les dents, serrant ses petits poings. Il me force à me surpasser une nouvelle fois pour te terrasser !

- Quoi ? Frémit Oscar, terrorisé par les premiers mots de son fils.

 

Les yeux de Tom s'écarquillèrent brusquement, luisant d'une luminescence surnaturelle. Le cœur d'Oscar se serra, une immense douleur envahit sa poitrine, le rythme des pulsations augmenta, la pression artérielle crut sensiblement. L'enfant jubilait, ses pupilles irradiaient, son corps récoltait la moindre parcelle d'énergie pour la transformer en force néfaste. Il se déchaînait, lançant de puissants éclairs invisibles à l'intérieur de son père, le paralysant, l'étouffant, le détruisant peu à peu. Des tremblements agitèrent Oscar, témoins d'une agonie proche. Les mots moururent dans la gorge du père, une ultime secousse rouvrit la première blessure infligée par l'enfant, le sang se répandit dans les poumons, la vie s'échappa.

 

Lorsque sa mère entra enfin dans la chambre et qu'elle lui demanda s'il avait compris que Papa était décédé, Tom se contenta d'agiter la tête de bas en haut, sans se retourner. Il relâcha l'étreinte fatale. Intérieurement, il ne put s'empêcher d'ajouter :

 

"Ils sont si faibles. Nous allons les balayer !"

                          
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