Agnès Schnell
Trop de jours denses et de nuits épaisses. Trop d'errance et de solitude. Trop de monologues. Trop de trop !
Elle avait décidé de rompre son isolement, de reconstruire une vie normale : travail, amis, partenaire à défaut d'amour. Elle s'y était employée sérieusement, tout ce qu'elle faisait était sérieux.
La vie actuelle lui offrait de nombreuses possibilités de rencontres : relations, petites annonces, clubs spécialisés et surtout Internet.
C'est là qu'elle avait trouvé ce qu'elle désirait.
Depuis toujours, elle était attirée par l'Italie où elle avait séjourné à plusieurs reprises. Elle aimait surtout la douceur des paysages toscans. C'est donc naturellement vers un Italien habitant la Toscane qu'elle avait tendu son filet.
C'était il y a quelques mois. Elle avait voulu refaire sa vie, retrouver l'amour ou un semblant de sentiment amoureux. Aujourd'hui, elle est seule dans une chambre d'hôtel et elle attend.
C'est cette folle période entre cet hier et aujourd'hui qu'elle voudrait clarifier, s'expliquer. Elle parle à voix haute pour mieux comprendre l'absurdité de sa situation.
Elle avait donc choisi de communiquer avec Massimo. Elle partageait son amour de l'Italie, de l'art, de la cuisine. Ils avaient en commun la mélodieuse langue de la Comedia, apprise au lycée et perfectionnée par la pratique, pour elle.
Les courts messages électroniques étaient trop laconiques. Ils s'étaient téléphonés, Massimo avait une très belle voix de baryton. Puis ils s'étaient écrit de longues lettres, jusqu'à ce que naisse le désir d'une rencontre.
A toutes les questions concernant son physique, Massimo répondait évasivement, tu verras, tu seras surprise.
Un jour, elle reçut une photo : jeune - il avouait 42 ans - tout sourire, il posait appuyé contre un gros rocher. La pose était un peu trop maniérée, trop languide, mais elle n'y prêta que peu d'attention.
De physique agréable, Massimo semblait assez svelte, assez grand, mais elle n'avait aucun point de repère. Un bel homme.
Elle lui avait envoyé une photo, elle aussi.
Quelques lettres plus tard, leur projet d'une rencontre avait pris forme. Elle irait à Florence par le train, il la rejoindrait. Elle paierait son voyage, il lui assurerait le séjour.
Dans la gare de Florence, un petit homme semblait attendre. Replet, un peu trop âgé, il correspondait pourtant à la description : même couleur de veste, même pantalon et un journal français sous le bras. Un frère aîné peut-être…
Elle s'avança vers lui, murmurant un vague : Massimo ? Si !
Elle lut l'incrédulité dans le regard de l'autre. Des yeux subitement froids la détaillèrent. Ils avaient eu tous deux la même idée : envoyer une photo qui les mettait en valeur, périmée depuis longtemps, certes…
Il s'était saisi du gros sac de voyage, lui avait laissé la lourde valise et l'avait entraînée au pas de course dans les rues de Florence.
Il l'avait obligée à partager la même chambre d'hôtel, le même lit. Il l'avait possédée à de nombreuses reprises, brutalement, sèchement. Il avait payé pour cela.
Elle était seule, dans une chambre anonyme, seule avec ses illusions et une terrible nausée.
Elle ne savait pas combien de temps il la retiendrait ici. Son compagnon s'énervait de ses questions, de ses larmes, de ses reproches. Pourquoi lui reprocher quelque chose, disait-il, elle était logée, nourrie, promenée parfois. Elle payait un peu de sa personne, mais c'était normal, non ? Lui, il payait tout. Cela lui donnait des droits.
Il lui faisait de vagues promesses. Ce matin, il lui avait semblé que la promesse était plus ferme, plus précise. Elle avait rapidement bouclé ses valises et elle attendait.
Il était parti sans un mot, en l'enfermant comme il le faisait chaque jour. Elle restait seule de longues minutes, des heures parfois. Inactive, elle attendait. Elle n'avait même pas emporté de livre.
Elle s'asseyait au bord du lit refait, caressant distraitement la couette, puis s'observait dans le miroir de l'armoire. Le soleil y jouait sur les bords biseautés, c'était le seul signe de vie. Elle plongeait son regard dans le reflet et s'interrogeait. Comment en était-elle arrivée là ? Elle ne pouvait que regretter sa naïveté, ses illusions. Elle avait toujours apprécié son indépendance, sa liberté. Sa vie sentimentale, réduite à de brèves rencontres depuis son divorce, lui avait suffi de longues années.
Alors, pourquoi ?
Elle n'osait dire tous les mots de haine qui la traversaient, qu'elle lui destinait ou se destinait.
Elle fixait longuement, durement son image. Elle se regardait depuis si longtemps, qu'elle ne pensait plus, qu'elle n'avait plus conscience de penser. Elle n'était qu'un regard. Son image l'envahissait, la tenait. Crispée au bord du lit, elle n'était qu'inquiétude, l'écoeurement.
Elle était seule, hallucinée, à l'écoute des moindres mouvements. Elle espérait qu'à son retour il lui dirait enfin : andiamo ! on y va !
Elle empoignerait ses bagages et partirait vers la gare.
Elle était seule, elle attendait…
Elle était seule…
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2002
— Agnès Schnell
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