Claude Thomas
- Quel est le nom de cette péniche ? me demanda l'homme installé à côté de moi sur le banc public.
Je tournai machinalement mon regard vers son visage. Il s'agissait là des premières paroles prononcées par l'un d'entre nous depuis que nous nous trouvions sur ce banc, réunis par le hasard. Nous ne nous connaissions pas. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Il était déjà installé sur une extrémité de cette banquette en béton lorsque j'étais arrivé par le chemin de halage. Je longeais alors le fleuve qui, telle une lame d'acier insouciante aux affaires humaines, tranchait la ville en deux parts inégales. Sur l'autre rive s'étendaient les quartiers chics, les boulevards commerciaux et la cité des affaires. Même vu d'ici, tout y paraissait plus propre, plus brillant, tandis que de notre côté du fleuve s'agglutinaient de modestes ensembles d'immeubles, des quartiers miséreux ponctués de vieilles places lépreuses où les gens, eux aussi, semblaient vieux et misérables. Ce secteur en décrépitude était parcouru par un inextricable fouillis de rues et de venelles dont certaines aboutissaient sur le chemin de halage, seul ruban d'asphalte ouvert sur d'autres perspectives où je venais souvent marcher sans but. Or, quelque chose de petit et dur s'était insinué dans ma chaussure, m'occasionnant une douleur au pied à chacun de mes pas. J'eus bientôt envie de remédier à ce désagrément et cherchai un banc afin de m'asseoir quelques minutes, de retirer ma chaussure et d'en expulser ce maudit gravillon. L'unique siège en vue était déjà occupé par mon inconnu. En d'autres circonstances, j'aurais sans doute passé mon chemin mais, cette fois, une force étrange, et non la fatigue ou la gêne dans ma chaussure, attira mes pas vers cette banquette.
Je m'étais assis sans un mot, sans même un salut, sur l'autre extrémité du banc. L'homme n'avait pas bronché. Sa canne retenue entre ses genoux avait à peine frémi. Je m'étais aussitôt absorbé dans mes affaires, c'est-à-dire la contemplation passablement désabusée d'un paysage aussi intérieur qu'extérieur, le regard droit devant moi. En effet, je venais mentalement de remettre à plus tard la nécessité d'extraire le minuscule caillou qui s'était glissé dans ma chaussure. Pris d'une étrange pudeur, je préférai attendre que l'autre se décide à reprendre son chemin avant de m'exécuter. Le silence et l'aspect quelque peu figé de notre formation ne me semblaient nullement inconfortables. Pourquoi se saluer ou se présenter ? Le hasard des errances humaines avait temporairement fait se croiser nos cheminements. Il aurait fallu être sot pour lire, dans ce rapprochement passager fruit du plus grand des hasards, une quelconque signification.
Cet homme devait avoir au moins le triple de mon âge. Il était vêtu avec une élégance discrète. Il devait être riche, sans cependant exagérer dans l'étalage de sa condition. Il appartenait à coup sûr à la bonne société, celle qui vivait de l'autre côté du fleuve. Peut-être même était-il étranger à cette ville, parlant une langue que je n'aurais pu comprendre ? Peut-être, comme moi, n'avait-il aucune envie d'ouvrir la bouche pour articuler une banalité. Ou peut-être était-ce moi, simplement, qui n'avais aucune envie d'adresser la parole à un étranger. Sans doute aurais-je préféré qu'il ne se trouvât point sur ce banc. Plusieurs fois, je crus qu'il allait se lever et partir. Autant ne pas le nier, cette initiative de sa part m'aurait assez satisfait. L'échange d'un salut bref et poli, à ce moment, ne m'aurait plus paru intolérable. Peut-être pensait-il la même chose ? Cela faisait près d'un quart d'heure que nous étions ainsi, sans prononcer une seule parole, ne nous accordant que nos profils en partage. Le temps semblait avoir cimenté tout le reste.
Et voilà qu'à brûle-pourpoint il me demandait le nom d'une péniche ! Il me fallut plusieurs secondes pour saisir le sens de sa question. Le fleuve, à trois mètres de nous de l'autre côté du chemin de halage, lissait silencieusement une berge abrupte faite de blocs cyclopéens. Un pont à trois arches barrait ce ruban couleur de vieux bronze à cent mètres en aval. Un autre, plus moderne, suspendu et comme étiré par une harpe de câbles, plantait son peigne d'argent sur l'autre horizon. Entre les deux, il n'y avait que la nonchalance d'une eau sale, déjà fatiguée du voyage qu'elle aurait encore à accomplir avant de s'épancher dans la mer. Rien d'autre. Pas la plus petite embarcation. J'allais en faire la remarque lorsqu'un " dougoudoug " sourd et lointain s'imposa dans ce décor. Cet homme avait manifestement une ouïe plus fine que la mienne. Jamais, je dois le dire, une illustration sonore ne me fit plus d'effet que celle-là ! Une hélice puissante battait cette soupe de bronze, poussant une barge aux flancs alourdis d'un quelconque minerai. Je compris cela avant même de distinguer la proue de l'engin se profilant sous l'arche centrale du vieux pont.
- Elle est encore trop loin, dis-je. Je ne
pourrai lire son nom que lorsqu'elle passera devant nous.
- Et si ce nom évoquait quelque chose pour vous, me rétorqua mon voisin,
cela aurait-il de l'importance à vos yeux ?
Cette fois, je le dévisageai franchement. Essayait-il de plaisanter ? Était-il sérieux, au contraire ? Son masque ne trahissait rien de plus qu'une étrange détermination. Il exprimait une force aussi sûre qu'ancienne, depuis longtemps enkystée sur des rides bien tracées, lesquelles entouraient une moue volontaire et des lunettes aux verres fumés. Ce masque, hormis ces doubles fenêtres impossibles à percer, semblait jouer franc-jeu. Une telle expression ne pouvait être le fait que d'un être ayant une idée à la fois claire et précise de ce qu'il avançait.
- Pourquoi faudrait-il… ? tentai-je
maladroitement.
- Il ne faut pas, jeune homme, dit-il en appuyant sur le verbe. Ce n'était
qu'une simple suggestion.
- Je ne connais pas de marinier et je n'ai jamais prêté beaucoup d'attention
aux noms des bateaux…
- Peu importe le support, coupa l'inconnu. Simplement, il arrive parfois que
le hasard nous fasse un petit clin d'œil, qu'il suffit de saisir au vol, si
l'on peut dire dans ce cas de figure, et cela peut alors changer toute notre
vie !
- C'est bien joli, ripostai-je, mais je ne crois pas aux signes du destin.
Ou alors, ils doivent être gros comme… Tenez, aussi gros que cette péniche
qui nous arrive !
- Nous verrons bien, se contenta-t-il de souffler en esquissant un étrange
sourire.
La minute qui suivit ressembla, dilatée dans l'espace et dans le temps, aux quelques secondes qui, au théâtre, précèdent l'ouverture du rideau après le martèlement du brigadier. La péniche approchait tel un puissant cétacé aux trois-quarts immergé. Le liseré clair de sa proue, tourné en bosse sur ses flancs d'ébène, lui faisait comme une moustache de colère contenue. Dès que le regard s'y fixait trop longuement, son dos arrondi de tôles luisantes semblait se ramasser comme l'échine d'une bête à bon dieu. Cette illusion d'optique disparaissait dès que l'on portait le regard sur le fleuve, sur ses berges ou sur l'arrière-plan du pont ou de la ville. Le mouvement du bateau rendait alors aux choses leurs vraies dimensions. Le château-arrière, à peine plus haut que le reste, laissait éclater les reflets de ses vitres bombées, dissuadant à distance les curieux d'en pénétrer l'intimité. Il y avait aussi une voiture, posée incongrûment en travers, entre le poste de pilotage et les cales, seul signe incontestable d'un lien avec la réalité du monde terrestre.
Cette chose animale aux trois-quarts immergée avançait à son rythme, lourde et puissante, repoussant dédaigneusement les flots sales comme s'il s'était agi d'une engeance liquide. Elle n'avait pas la grâce d'un paquebot de luxe, encore moins le racé d'une vedette de course. C'était une fille un peu ronde, un peu gauche, tout le contraire d'une princesse ou d'une femme légère. Elle en paraissait d'autant plus amicale ou d'autant moins hypocrite. Cette péniche, quel que fût son nom, ne pouvait certainement mentir !
Au fil des secondes, l'angle formé entre le chaland et notre position s'ouvrait peu à peu, laissant progressivement deviner son flanc droit. Même si je n'y connaissais pas grand chose en batellerie, je n'ignorais pas que le nom des diverses embarcations se trouve généralement inscrit sur chaque côté de la proue ainsi qu'à l'arrière, dans une couleur et d'une taille permettant de le lire d'assez loin. Ce fut d'abord une tache claire ressortant sur la noirceur de la coque. Puis les lettres se détachèrent les unes des autres, laissant finalement éclore, pour mes yeux, le secret intime de cette péniche.
- " Le relais ", annonçai-je avec une pointe de déception dans la voix, tant cette découverte me sembla, après l'attente que je venais de vivre, d'une banalité confondante.
Je m'étais attendu, il est vrai, à n'importe quoi de plus exotique ou de plus évocateur. Quelque chose comme " La fleur des îles ", " Le titan ", " Le pousse-toujours " ou même un plus prosaïque " Marie Céleste " ! Mais ce n'était que " Le relais " ! Ce nom évoquait-il ces établissements mi-écurie mi-auberge servant d'étapes au temps des diligences ? Ou s'agissait-il du témoin utilisé lors de certaines compétitions sportives ? Non seulement cela n'évoquait rien de plus précis pour moi, mais j'estimai silencieusement que celui qui avait choisi ce nom pour ce bateau, à moins qu'il n'eût une raison bien particulière, devait singulièrement manquer d'imagination !
- Excellent ! fit mon voisin d'un ton visiblement satisfait.
La péniche passa devant nous, semant toujours ses " dougoudoug " caverneux et libérant une vague d'étrave qui vint fouetter mollement le muret soutenant la berge. Je cessai d'observer l'engin pour porter mon attention sur l'homme assis à mes côtés. Il souriait. Manifestement, ce nom d'une grande banalité produisait chez-lui un effet qui me semblait, à moi, passablement disproportionné. Non seulement ce nom n'évoquait rien pour moi, mais je n'y voyais aucun signe pouvant de quelque manière influencer mon destin, ou même quoi que ce soit de moindre importance. J'en fis la remarque sur un ton où se mêlait une pointe de cynisme et d'ironie.
- Cela me semble, à moi, un excellent présage, me répondit-il. Ce signe vous désigne, mais en vérité il s'adresse à moi ! Vous le comprendrez très bientôt…
Je n'avais rien à répondre. Tout en observant mon voisin de banc, l'idée qu'il pouvait être fou me traversa l'esprit. Il paraissait néanmoins parfaitement serein. Il choisit ce moment pour se lever avec une souplesse dont je ne l'aurais cru capable. Manifestement, sa canne ne devait guère lui servir, si ce n'est pour apporter une note d'élégance supplémentaire à sa mise, ou comme instrument de défense. Il se planta devant moi et, de l'extrémité de cette canne, effleura une de mes chaussures. Était-ce un nouveau hasard ? Il désignait ainsi l'endroit où se situait le minuscule caillou, la chose gênante qui m'avait amené à me poser sur ce banc.
- À présent, permettez-moi de vous saluer tout en vous souhaitant une vie riche et féconde, prononça-t-il encore.
Il tourna les talons avant que je puisse articuler une parole. Je le vis s'éloigner d'un pas tranquille en direction du vieux pont. Sans doute avait-il l'intention de gravir l'escalier de pierre situé de l'autre côté de l'ouvrage, et ainsi de rejoindre le monde brillant de l'autre rive. Je ne saurais expliquer ce qui se passa alors en moi. Était-ce de la colère ? Je ne crois pas ! Le léger contact de sa canne contre ma chaussure m'avait paru la chose la plus désagréable jamais ressentie de toute ma vie. Paradoxalement, la gêne occasionnée par le caillou, que je n'avais pas daigné retirer, avait subitement disparu. Ce mélange de haine et de bien-être soudain, de dégoût et de paix intérieure, me fit comme un électrochoc mental. Ma conscience se réveilla, s'ouvrit à une clarté nouvelle. Je me levai à mon tour. L'homme n'était plus qu'à quelques mètres du pont. Je pris la même direction en pressant le pas. Il allait pénétrer dans la zone d'ombre et d'humidité, cette sorte d'aisselle putride entre l'arche et le fleuve. L'endroit était désert. La nuit, parfois, les clochards et les ivrognes venaient y chercher l'oubli. À d'autres moments, l'arche protectrice accueillait dans son ombre des drogués ou des fornicateurs. L'odeur d'urine et de vomis n'y disparaissait jamais tout à fait. Toutes ces idées me traversèrent l'esprit tandis que je gagnais du terrain sur l'inconnu. M'étais-je senti humilié ? Je ne saurais le dire. Avais-je déjà conscience de ce que j'allais commettre ? Non, cela, je le jure !
J'arrivai sur lui alors qu'il se trouvait exactement au cœur de la zone d'ombre. Il marchait nonchalamment, à moins d'un mètre du bord du fleuve. Il avait dû m'entendre arriver mais il ne se retourna pas. Sans la moindre hésitation, sans réfléchir, je lui donnai une solide bourrade qui l'envoya valdinguer dans les flots. Il y disparut en un instant, sans un cri, comme avalé par une goule immonde se tenant à l'affût sous la surface noire. Cette totale absence de réaction, de cris et presque d'éclaboussures, ne laissa pas de me réjouir. Je regardai rapidement de tous les côtés. Il n'y avait personne en vue. S'il y avait eu un témoin de la scène, il devait être situé très loin, de l'autre côté du fleuve, et dans tous les cas totalement incapable de m'identifier.
Ma mémoire se rappela alors d'un léger choc. Je vis, à mes pieds, la canne de l'inconnu. Il avait dû la lâcher à l'instant où je l'avais projeté dans le fleuve. Je la ramassai. Elle me fit aussitôt l'effet d'un sceptre de gloire et de puissance. Son pommeau était solide et lourd, excellent s'il fallait en jouer comme d'un casse-tête. Elle était cependant fort élégante, idéale pour donner le change en société. Au lieu de la jeter dans le fleuve, je l'emportai avec moi. Je gravis l'escalier et, sans trop savoir pourquoi, je gagnai le côté brillant de la ville.
Ce n'est que plusieurs jours plus tard que j'appris, par la presse, l'identité du noyé que l'on avait repêché dans le fleuve, un peu plus loin en aval. Son signalement correspondait parfaitement à l'homme que j'avais assassiné. Les enquêteurs pensaient qu'il avait eu un malaise ou qu'il s'était suicidé. Cette dernière éventualité n'était d'ailleurs pas étonnante, vu ce que l'on avait découvert à son domicile. L'homme collectionnait en effet des articles de journaux relatant des faits-divers pour le moins sordides. Il avait aussi laissé une lettre où il expliquait tout. Depuis plusieurs dizaines d'années, il s'était rendu coupable de nombreux meurtres, autant de mystères que la police n'avait jamais pu élucider. Il avait fallu sa mort et la lettre où il révélait la vérité pour clore enfin ces nombreux dossiers. J'en conçus une grande fierté et, à mon tour, je conservai soigneusement ma première coupure de presse.
©
septembre 2004
- Claude Thomas -
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