(Texte primé à Villeneuve- les- Maguelone - 2002)
Jean-Paul Didierlaurent
Le bus avalait de son allure poussive les lacets qui menaient au sommet du col, laissant dans son sillage une traînée de fumée grisâtre. De par la vitre embuée, Pauline regardait défiler les silhouettes élancées des grands sapins qui bordaient le ruban d’asphalte. La forêt s’étirait en une interminable procession de troncs luisants de pluie, des fûts sombres qui glissaient silencieusement dans la nuit en tendant leurs branches griffues vers les flancs lisses du bus. Pauline colla son visage contre la vitre, s’efforçant de percer la nuit du regard. Le sous-bois abritait des ténèbres insondables contre lesquels rebondirent ses pensées. Elle imagina un monde étrange et inquiétant, peuplé d’êtres mystérieux. Des elfes minuscules cachés dans les creux des vieilles souches moussues, des fées ailées voletant dans les hautes frondaisons. Mais aussi et surtout, un univers hanté de créatures démoniaques. Des bêtes assoiffées de sang, des monstres hideux dévoreurs de petites filles, des araignées velues, aussi grosses que des tortues, des arbres vivants aux racines tentaculaires, des hiboux affreux et déplumés, aux orbites vides et aux serres coupantes comme des rasoirs, sans oublier toute la faune rampante du monde de l’invisible, la vermine grouillante tapie sous la couche pourrissante des feuilles mortes. Pauline eut soudain l’horrible certitude que si elle ne s’arrachait pas immédiatement à la contemplation de cette forêt lugubre, elle se retrouverait à jamais perdue au milieu de nulle part, petite proie fragile et sans défense, se débattant à perdre haleine dans la nuit, les pieds emprisonnés dans un parterre de ronces inextricables, cernée par la foule des prédateurs affamés, tandis que résonnerait dans le silence le claquement sec de leurs mâchoires garnies de dents acérées.
Prise de frissons, Pauline détourna la tête pour reporter son attention sur la nuque du chauffeur assis juste devant elle. Comme à l’aller, elle sentit à nouveau la nausée l’envahir. Elle détestait les voyages en autocar. Son estomac se révulsait à la simple idée de monter à leur bord. Elle venait de passer les deux heures qu’avait duré le spectacle à attendre avec angoisse que survienne le moment tant redouté du retour. Deux heures, tassée dans son fauteuil, à applaudir mécaniquement les prouesses des jongleurs, des clowns et des magiciens, sans même les voir. Et lorsque la salle des fêtes l’avait recrachée au dehors avec les autres, elle avait regardé avec dégoût le mastodonte d’acier revenir s’échouer à leurs pieds comme une grosse baleine fatiguée. Alors que ses portes s’ouvraient dans un chuintement poussif, telles des ouies géantes, elle s’était engouffrée dans la panse tiède du car d’un pas hésitant, avant de prendre place, résignée, sur le premier siège tout à l’avant de la travée. Pour le voyage aller, Pauline avait commis la grave erreur d’aller s’asseoir tout au fond du car, espérant naïvement que le mal de la route, trop occupé à torturer d’autres victimes innocentes, l’y oublierait et la laisserait en paix. Au fil des kilomètres, elle s’était laissée bercer par la vue de ces rangées de têtes alignées devant elle, brinquebalées de droite à gauche au rythme des secousses, prisonnières d’un même ballet. Mais bientôt, l’odeur entêtante des pelures d’orange, la moiteur étouffante qui régnait dans l’autobus, la cacophonie criarde des discussions, avaient eu raison des efforts qu’elle déployait pour endiguer les sursauts de son estomac révolté. La petite barrière qu’elle tentait d’ériger dans le fond de sa gorge n’avait pu retenir la vague puissante qui était montée à l’assaut de son œsophage. Pauline avait vomi. Un long spasme, suivi d’un jet brûlant que ses mains tremblantes n’avaient pu contenir et qui avait éclaboussé ses plus beaux habits. Aussitôt, tous les regards s’étaient tournés vers elle et la dame blanche avait remonté l’allée centrale pour se porter à sa rencontre et libérer son poison de sa voix cassante :
- Regardez-moi ça ! Et les sacs en plastique qu’on vous a distribués avant de partir, c’est pour les chiens, peut-être ?
Pauline n’avait pu s’empêcher de pleurer. Comme l’autre nuit, lorsqu’elle avait à nouveau mouillé ses draps. Sur le petit matin, l’humidité qui poissait sa chemise de nuit l’avait arrachée au sommeil. Depuis qu’elle était arrivée à la Grande Maison, c’était la deuxième fois que cela lui arrivait. Elle était restée sans bouger au milieu de ses souillures, submergée par la honte, guettant avec terreur au travers des fentes des volets l’arrivée des premières lueurs de l’aube, et avec elle, la venue de la dame blanche. Lorsqu’à sept heures tapantes, l’horrible crissement des semelles de caoutchouc avait retenti dans le couloir, Pauline avait suspendu sa respiration. Sans un mot, la dame blanche avait filé droit sur la fenêtre, le visage verrouillé en un masque sévère. C’était un visage qui ne pleurait ni ne riait jamais. Elle était sans âge, sans rides. Sa peau lisse et lustrée avait la pâleur de la lune. Tout en elle était hermétique, comme ses cheveux, rassemblés en un chignon serré, ou ses lèvres, scellées en un mince trait horizontal. Son corps sec et musclé, en perpétuel mouvement, débordait d’une énergie inépuisable. Elle avait fait coulisser sans ménagements la sangle du volet roulant, laissant la clarté du dehors engloutir avidement les derniers vestiges de ténèbres réfugiés dans la chambre. La lumière s’était vrillée avec force dans les yeux de Pauline. D’un geste sec, la dame blanche avait alors tiré les couvertures, mettant à jour l’énorme tache qui auréolait les draps. Sa bouche s’était ouverte sur une dentition d’un blanc parfait pour vomir un ricanement acide et lâcher d’un ton glacial :
-Voilà un petit incident tout à fait regrettable ! Oui, tout à fait regrettable !
Pauline n’avait pu retenir ses larmes plus longtemps. Et cela n’avait eu d’autre effet que de déclencher la rage de la dame blanche.
-Ah, non ! Pas de ça avec moi ! Ca ne sait faire que gémir du matin au soir. J’ai assez à faire toute la journée pour en plus devoir supporter ces pleurnicheries de gamine trop gâtée, ces larmes de crocodile qui ne riment à rien !
Pauline avait pensé que ça devait être drôlement beau, des larmes de crocodile ! De belles perles, toutes translucides, grosses comme des raisins, qui grossissaient lentement au coin des yeux de l’animal avant de rouler sur la peau rugueuse pour aller s’écraser plus bas sur le sol boueux de la berge. Un jour, elle aurait un crocodile à elle, rien qu’à elle ! Un géant du Nil, avec de magnifiques yeux jaunes et une gueule immense hérissée de dents énormes. Il passerait ses journées sagement couché au pied de son lit, sa longue queue fouettant l’air paresseusement. Pauline lui demanderait de pleurer pour montrer à la dame blanche à quoi ça ressemble, de vraies larmes de crocodile ! Après l’avoir traînée dans la minuscule salle de bain, la dame blanche l’avait déshabillée avec les gestes froids et mécaniques d’un garçon boucher dépiautant un lapin. Elle avait lavé son corps menu, sans cesser de grommeler. Au travers du gant de toilette, ses serres griffues avaient mordu les chairs de Pauline qui avait ravalé ses gémissements en pensant à sa mère. Elle s’était souvenue de la douceur de ses mains, des mains chaudes et caressantes qui, lorsqu’elle la baignait, glissaient sur sa peau avec la légèreté d’un voile de soie.
Pauline ne savait plus très bien depuis combien de temps elle se trouvait dans la Grande Maison, mais ses parents lui manquaient terriblement. Dès le début, elle s’était sentie étrangère à ce monde dans lequel on l’avait immergée. Elle assistait en spectateur passif au semblant de vie qui régnait ici. Les autres n’étaient ni gentils, ni méchants envers elle. Ils la côtoyaient avec une indifférence polie, sans jamais franchir la frontière invisible qui la séparait d’eux. Et lorsqu’elle demandait si sa mère viendrait bientôt la rechercher, on lui répondait par des regards gênés, des haussements d’épaules évasifs, parfois des sourires moqueurs. Elle ne comprenait pas pourquoi les nombreuses lettres envoyées à sa mère comme autant d’appels au secours restaient sans réponses. Plusieurs fois par semaine, Pauline s’asseyait devant la petite table posée dans le coin de sa chambre, sortait du tiroir une nouvelle feuille vierge avant de plonger une main gourmande vers le pot à crayons. Alors, de son écriture malhabile, avec ses mots à elle, elle décrivait la douleur de l’absence, racontait ces jours mornes qui se vidaient de leurs secondes avec une lenteur désespérante, des journées tristes comme autant de plats sans saveurs, de nuits sans rêves ou de ciels sans soleil. Elle expliquait comment elle pouvait passer des heures allongée sur son lit, à regarder le vol frénétique d’un papillon de nuit autour de l’ampoule nue du plafond, à attendre que résonne dans le bâtiment l’horrible sonnerie éraillée qui annonçait l’heure du petit déjeuner. Elle décrivait cette horrible odeur de vieille soupe de légumes qui hantait le réfectoire et qui s’infiltrait sous les portes telle une brise vénéneuse pour venir mourir jusque dans sa chambre. Elle racontait le silence qui accompagnait les repas, un silence lugubre entrecoupé par les bruits de succion et les lapements sonores qui claquaient dans les airs sporadiquement. Elle commentait ces longues après-midi passées à essayer de reconstruire sans cesse toujours le même puzzle, un paysage verdoyant aux pièces toutes cornées à force d’avoir été fait et défait maintes et maintes fois et aux couleurs tellement délavées que le vert des arbres finissait par se fondre dans le bleu du ciel. Ou les interminables séances de dessin, lorsque tout le monde farfouillait avec frénésie dans la grosse boîte en fer blanc parmi le fatras de feutres et de crayons de couleur. Tout le monde, sauf elle, parce qu’il n’y avait là que des vieux feutres aux mines sales et toutes desséchées à force d’avoir colorié des centaines de soleils et de maisons. Des crayons tous rognés et grignotés. Et que lorsqu’elle voyait les traces de dents sur le plastique des capuchons, Pauline ne pouvait s’empêcher de penser à toutes ces bouches qui les avaient sucés, mastiqués, mâchouillés consciencieusement en bavochant dessus, telle une meute de chiens affamés rognant une vieille carcasse. Sans oublier les soirées télé où elle se retrouvait noyée parmi les autres silhouettes assises dans la pénombre, agglutinées devant la petite lucarne colorée et bruyante. Oui, il lui fallait raconter la souffrance des jours. Souvent, entre deux phrases, Pauline relevait la tête, cherchait en vain dans son cerveau des mots qui ne s’y trouvaient pas, puis repartait à l’assaut de cet espace vide et blanc qu’il lui fallait coûte que coûte remplir de son désespoir, la langue posée au coin des lèvres. Avant de glisser la lettre dans la boîte à courrier, elle déposait toujours un dernier baiser sur l’enveloppe cachetée.
Les premières semaines, Pauline avait guetté avec impatience l’arrivée journalière du facteur. A la vue de la voiture jaune, son cœur s’emballait, la moiteur envahissait les paumes de ses mains, son corps tout entier était pris de tremblements. Lorsque les pas résonnaient enfin dans le couloir, elle s’asseyait sur son lit et fixait avec intensité le fin interstice entre le bas de la porte et le sol de sa chambre. Elle concentrait tous ses espoirs dans cette minuscule fente qui s’ouvrait sur ses rêves. Mais jamais aucune lettre n’était apparue sur le parterre lustré. Alors, elle interrogeait du regard la petite photo punaisée au-dessus de son lit. Un instant de bonheur fragile emprisonné et figé à jamais dans ces quelques centimètres carrés de papier glacé. C’était l’image d’un Noël. Le dernier, ou celui d’avant, Pauline ne savait plus très bien. On la voyait assise au pied du sapin. Une fillette à la mine radieuse, perdue au milieu d’un parterre de cadeaux, entourée de ses parents, avec, entre ses mains, la petite boule de Noël toute dorée qu’elle avait décrochée de l’arbre et dans laquelle elle aimait tant admirer son reflet.
Hier, sous les ordres de la dame blanche, ils avaient décoré le sapin qui trônait depuis deux jours, triste et nu, au fond du réfectoire. Ils avaient noyé ses branches sous une cascade de guirlandes étincelantes avant d’accrocher çà et là les boules multicolores. Alors, elle l’avait aperçue ! La boule était là ! Sa boule, scintillant sous la lumière vive des néons. A sa vue, Pauline avait poussé un petit cri, rapidement étouffé entre ses mains, avant que la dame blanche ne lui demande l’origine de cette manifestation de joie. Pendant tout le repas, Pauline n’avait cessé de jeter des coups d’œil furtifs vers l’objet de sa convoitise, minuscule soleil qui se balançait tout là-bas au fond de la grande salle. Elle avait passé les heures suivantes à s’agiter dans son lit, se tournant et se retournant sans cesse, attendant avec impatience que la grande maison se soit enfin endormie. Alors, au milieu de la nuit, longtemps après que les derniers bruits de chasse d’eau aient retenti dans la bâtisse, Pauline s’était levée. Pieds nus, elle s’était glissée hors de sa chambre avant d’emprunter l’escalier qui menait au rez-de-chaussée, délaissant sur sa droite l’ascenseur trop bruyant. Les petits voyants rouges des minuteries avaient guidé ses pas au milieu des ténèbres. Elle avait cru mourir en apercevant le rai de lumière qui filtrait de sous la porte de la dame blanche. Elle s’était arrêtée un instant, plaquant son corps contre le mur, tentant en vain de calmer la petite boule de muscle qui semblait vouloir s’échapper de sa poitrine. La dame blanche allait sortir ! Elle l’avait imaginée, la main posée sur la poignée de la porte, prête à se ruer hors de la pièce pour fondre sur sa proie et lâcher d’une voix mielleuse un « Tiens, tiens ! Mais qui avons-nous là ? Voilà une rencontre tout à fait surprenante ! Oui, tout à fait surprenante ! ». Quel truc Pauline allait bien pouvoir trouver pour expliquer sa présence à une heure du matin dans les corridors sombres de la grande maison ? Aucun. Comme d’habitude, elle allait se murer dans un silence coupable avant de se décomposer pour finalement fondre en larmes, pitoyable et honteuse. Pauline avait franchi les derniers mètres du couloir en priant, s’attendant à tout moment à entendre dans son dos la porte s’ouvrir à toute volée. Mais elle avait atteint le réfectoire sans encombre. Il lui avait fallu slalomer entre les tables et les chaises qui encombraient les lieux, prenant bien soin d’éviter les écueils dressés sur son passage comme autant de pièges mortels, encouragée dans sa progression par le regard goguenard des pères Noël ventrus collés à même les grandes baies vitrées qui donnaient sur le parc. Le sapin était apparu devant ses yeux, majestueux, pointant fièrement vers le plafond l’étoile de plastique jaune qui ornait sa cime. A ses pieds, les figurines de terre cuite semblaient attendre leur heure de gloire, sagement posées sur le papier roche. L’âne et le bœuf tendaient leurs museaux au-dessus du berceau vide. Un mouton à trois pattes appuyait son flanc contre les jambes d’un berger en prière. De part et d’autre de la crèche, Joseph et Marie, agenouillés, se faisaient face. La boule dorée pendouillait au bout de sa branche comme un fruit bien mûr, un beau fruit que Pauline avait cueilli sans attendre avant de regagner sa chambre, son trésor précieusement enfoui dans les profondeurs de sa robe de chambre. Cette nuit-là, elle s’était endormie, ivre de fatigue, avec, pour la première fois depuis qu’elle était arrivée ici, des rêves de petite fille plein la tête.
Le bus s’engagea dans l’allée gravillonnée qui menait à la grande maison pour aller vomir son flot de passagers devant le porche d’entrée. Pauline trottina, impatiente, jusqu’à sa chambre. Elle fila droit vers la table de nuit et ouvrit le tiroir. La boule était là, bien là, douillettement posée entre deux petites piles de mouchoirs. Avec délicatesse, elle saisit la sphère fragile entre ses doigts tremblants et plongea son regard sur la surface convexe. Pendant longtemps, Pauline chercha au milieu des reflets le visage de la petite fille qu’elle avait été quatre vingt ans auparavant.
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