James Douille et Ratatine  

Mary Rissel

Publié en 1998 chez Balle d'Argent

 

 

Nés l'un dans la poussiéreuse capitale de notre hexagone, l'autre dans la grisaille tourquennoise, James Douille et Ratatine mûrissaient sur place. Entre bisous et macadam pour le premier, douce abondance et pantalons à plis pour le second. Outre la distance, rien ne les destinait donc à se rencontrer sinon leur dédain grandissant pour l'effort et un doigt de malchance. Car après trente ans d'esclavage, exsangues et à bout d'arguments les parents abandonnèrent tout simplement leur rejeton. Ainsi pris au dépourvu mais réfractaires vivaces à la moindre activité, les deux garçons glissèrent vite sur le trottoir.

 Le blond dégingandé, et plutôt bel homme malgré ses hardes et ses cheveux froissés, feuilletait un vieux journal rapportant les étapes d'un Tour de France. L'autre, avec ses yeux de myope et ses tempes lisses, soliloquait en suivant les tourbillons d'une plume maigre. Mais à chacun son banc public, ses poches plates et son estomac vide. La nuit ne tarderait plus et il fallait se hâter vers l'abri. James plia le journal, le coinça dans la ceinture de son pantalon et chargea son baluchon. La chose était bien légère à ses larges épaules : un duvet troué, un pull-over, des chaussettes, un bonnet, un morceau de pain rassis et une bouteille d'eau pour le dîner. Et dans son gourbi ouvert à tous les rats, il ne trouverait seulement pas une pomme pourrie. Rien qu'un amas de feuilles mortes, son matelas, et un courant d'air hargneux qui lui battrait les joues. Sale journée. Ratatine, lui, se prenait pour Crésus avec sa petite valise bourrée d'inutile : une collection de timbres, des chiffons, des boîtes, des cahiers vierges et des crayons de couleur. Inutile pour son ventre, indispensable à sa bonne humeur. À son courage pour atteindre demain. Et encore demain. Il écrirait, dessinerait, dans un de ces moments sereins qui animeraient sa vie. Du moins s'en persuadait-il en opinant de la tête. Lui aussi se leva, frictionna sa crinière broussailleuse et d'un pas presque guilleret gagna le dessous de son pont, là où il avait ôté quelques pierres et creusé la terre pour mieux se soustraire à la froidure. Il économisait sa dernière patate mais avant de dormir, il en grignoterait une bouchée.

 Avec son fil de lune et ses étoiles en vrac, le ciel paraissait en fête. James y promena son regard bleu, rêva d'un horizon plus clément. Puis pénétra dans son antre pour y réviser son après-midi, sa lecture. Mais alors qu'il allait clore les paupières sur son âme chagrine, il se souvint de cette page vantant les charmes d'une ville étape, Clacbec. Et bien dès l'aube il partirait. Pour fuir sa cohue trop familière. Respirer un brin de limpidité. Parce que là-bas valait bien ici. Forcément.

 Beaucoup plus loin, Ratatine ronflait déjà, les pieds dans un sac en plastique et la tête sur une boule de foin. Recroquevillé sous son bout de bâche et sur l'espoir d'une aube meilleure. Philosophe jusqu'au plus gris de sa mouise. Et lorsqu'au matin un compagnon d'indigence lui confia :

- J'en ai marre de me geler dans ce trou perdu. Je me lave et je fais du stop.

- Pour aller où ? interrogea Ratatine

- M'en fous. Ailleurs.

- C'est loin ?

- Aucune idée. Ça t'inspire ?

- Peut-être.

- Décide-toi rapidement. Dans une heure, je tends le pouce.

 Finalement, après quelques tergiversations Ratatine opta pour la migration. Histoire de repousser sa frontière. Alors brossés au mieux, tous deux se plantèrent sur le bord de la route. Et de camionnettes en semi-remorques, les compères se retrouvèrent aux portes de Clacbec.

 

- Je continue vers Malo-Les-Eaux pour un bain de Jouvence, plaisanta François.

-                             Pas moi, rétorqua Ratatine en bâillant.

 

Il prit congé et de suite se dirigea vers le cœur de la ville. Déambula dans les rues et les ruelles pavées qui aguichent les flâneurs. Matant les arbres enguirlandés et les vitrines en dentelles. Souriant aux rares passants enfouis dans leur haut col. Des retardataires car à cette heure, un soir de Noël, même le monde ordinaire se gave de succulence. Ou de synthétique succulence. Et puis rit jaune et puis chante faux. Roule sous une table sans jupon. Quitte à être encore plus gueux demain, ou malade. Qu'importe ! Il faut croquer du bonheur. Du petit bonheur ? Du leurre ? Au moins croquer. Pour caler le cœur. Car le pire serait de garder le creux.

 

Ratatine longe l'impasse des Carmélites, se nourrit des fumets taquins qui fuient les salles chaudes et bondées, esquisse quelques pas de danse à la plainte d'un saxophone. Il n'est pas malheureux. Juste un peu seul. Un peu fatigué. Et sa main droite engourdie sur la poignée de valise. Son nez congelé. Ses pieds gonflés. Avalant sa salive pour tromper la faim. Sans la tromper. Un ultime sursaut, pour s'abstraire de lui-même et n'être qu'une éventualité. D'habitude, il sait dompter sa pensée. L'arracher à la morosité. À la peur. Mais dans cette nuit particulière, la rebelle lui tanne le sourire. Écorche peu à peu son intérieur. Le ravine. Non, il ne va pas pleurer. Pas le soir de Noël ! Il ralentit. Pose son bagage devant un porche empli d'un noir lugubre et muet.

 - Je vais m'installer ici, se console t-il en essuyant une larme brûlante.

- Occupé ! lui répond une voix de cuivre

- Vraiment pas de place pour moi ?

- Je ne suis pas le Père Noël !

- Dommage ! Salut.

- Viens, puisque tu n'insistes pas.

- Je ne comprends pas.

- Je n'aime pas les pots de colle. Toi, tu as plutôt l'air d'un bon bougre. Reste.

Aussitôt un briquet crache sa flamme sur la mèche d'une bougie.

- Installe-toi vite, faut pas gaspiller la chandelle. Ton nom ?

- Pat Chouli. Ratatine pour les intimes, à cause de mon éternelle mine groggy.

- Dans la pénombre, avec ta valise et tes lunettes de travers, tu as plutôt l'allure d'un savant fêlé.

Le savant se tasse. L'autre lui tape amicalement le dos.

- Allez, te bile pas. Moi, c'est James Douille. Et ça n'est pas de l'usurpation.

- Pourquoi ?

- Parce que je douille, pardi. Une année de vraie galère, imagine.

- Idem pour moi.

-                             - Et pas une pièce pour une cigarette ! Remarque je ne fume pas mais quelquefois j'aimerais en offrir. À toi, par exemple.

 Il s'empresse de dédoubler son superbe carton veiné de paille et cachou. En riant car la chienlit, il connaît dans le détail : le froid, la maladie, les bagarres, la crasse et la faim. Et là on joue dans le pré des peccadilles.

 Maintenant ils sont assis côte à côte. Silencieux. Sauf l'estomac de Pat Chouli qui gargouille.

- Aurais-tu la fringale ? s'enquiert James

- J'ai les parois qui se touchent, tu veux dire.

- Ah ! J'ai le remède.

Il se remet debout, furète dans un coin et revient vers son copain de misère.

- Vois le butin !

- Ben, comment...

- Je t'explique. Ce midi, j'ai quitté Paris sur la banquette arrière d'une jolie berline. En compagnie d'un couple charmant. Après trois heures de confidences ininterrompues, le monsieur m'a suggéré :

- Je vous laisserai Place des Lys, pour plus de commodités.

Et puis, en se garant à peine :

-                             Prenez votre sac dans le coffre. J'ai la flemme de descendre. Passez un bon Noël.

         Un bon Noël... Les gens ne mesurent pas l'indécence de leurs propos. Je les ai remerciés avant de m'extirper du carrosse et récupérer mon sac. Mais que n'ai-je aperçu entre deux paquets enrubannés d'or. Un panier garni. Une hésitation, pas deux. La mauvaise conscience me visiterait bien assez tôt. Parce que pauvre mais pas voleur ! J'ai attrapé le sac et le panier, claqué le coffre et agité la main honnête en guise de bonsoir. Aussitôt la voiture s'est évaporée et moi j'ai bifurqué. Marché à grandes enjambées jusqu'à cet abri. Fait l'inventaire du panier. Je t'assure, il contient deux jours d'autonomie.

Ratatine bavait en l'écoutant. 

Dans la courette attenant à leur abri, une lumière gicla. Des rires fusèrent et s'éteignirent. Mais pas la lumière. Avisant un angle badigeonné d'une vigne vierge, James affirma :

-                             Hé, on sera mieux là-bas.

          Ils déménagèrent leur barda et s'installèrent en tailleur pour se régaler. Car hormis la porcelaine et l'argenterie, il ne manquait rien. Ou peut-être quatre degrés au champagne, des toasts chauds pour y coucher le foie gras... Tout de même, on n'allait pas se plaindre.

Repus comme les oies en décembre, ils finirent par s'allonger, secoués par des spasmes de plaisir. James hasarda encore une blague :

- Connais-tu le futur de "je crève la faim" ?

- "Je m'empiffre " répondit sans réfléchir Pat Chouli. Et celui de "je pointe à l'ANPE" ?

- "Je travaille" s'esclaffa James.

Ils éclatèrent d'un rire immense avant de s'endormir l'un contre l'autre.

 Le soleil lambinait encore derrière les toits des immeubles que tous deux vaquaient à la besogne. Pas un bout de ficelle ou un morceau de papier ne devait trahir leur présence. Enfin le moment des adieux sonna. Investi d'un courage magnifique, James serra la main de Ratatine :

- Le futur de "je pointe à l'ANPE" ?

- Je travaille.

- Donc rendez-vous exactement ici dans un an. Je t'offrirai le couvert, bien au chaud au milieu des paillettes.

- Et moi la nuit dans un hôtel chic.

- Juré.

-                            - Juré.

 James Douille et Ratatine se séparèrent au sortir du porche. Le thermomètre bloqué sur zéro et le vent aigre ne les rebutaient pas. Ils avaient le sourire aux lèvres. La semelle allègre et le cœur motivé. D'ailleurs, au premier banc qu'il repéra Pat Chouli s'arrêta, saisit son crayon de bois, un cahier et d'un trait écrivit :

 Il est de ces endroits

Que l'on croit à l'envers

Et bien sûr des envers

Dont on rêve à l'endroit ;

 

Mais aussi des ans droits

Qu'on voudrait talent vert

Et même des ans verts

Qu'on aimerait allant droit ;

 

Et puis de ces "en verre"

Qui vous ôtent l'endroit

Du plus vilain endroit

Et vous inspirent en vers

 

Pour qu'enfin de l'envers

Transparaisse l'endroit

Qui démunit en droit

Et vous transmue en vers.

 En posant le dernier point, il marmonna :

- Mais vous ne m'aurez pas, cafards. Je me battrai et je gagnerai. Promis, frère Douille.

Il rangea son attirail et reprit sa valise tandis que James filait déjà vers la capitale. Prêts l'un et l'autre à retrousser les manches et sauter des barbelés pour n'avoir plus jamais ni le ventre vide ni les ongles en demi-deuil.

 Un an plus tard, Pat et James roulaient plein pot au volant d’un coupé lavande pour le premier, tournesol pour le second. Très chics dans leur smoking sur chemise blanche. Le pied chaussé de cuir souple et la main manucurée. La carte bancaire dans la poche. Heureux à la seule idée de se retrouver.

 Abordant la dernière ligne droite avant Clacbec, James accéléra encore et rattrapa sans le savoir son copain d’une nuit. Un instant côte à côte, ils se jetèrent un regard bref mais qui les laissa perplexes. Tellement qu’ils ne virent pas de suite une biche entamant avec grâce sa funeste traversée. Pat, dans un réflexe stupide, braqua les roues vers le centre de la chaussée, sans même freiner. Emportant la bête et son voisin jusqu’à une petite mare située en contrebas. 

Chacun sanglé à son siège dans un habitacle réduit, ils se trouvaient à quelques centimètres l'un de l'autre. Se reconnaissant, ils s'adressèrent un sourire. Et puis, appelant à leur volonté de vivre, ils actionnèrent la poignée. En vain. Les replis de la tôle empêchaient toute sortie. Une brume étrange voila leurs yeux tandis que l'eau entrait lentement. Une eau très froide. Trop froide.

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