La radiation

Jean-Jacques Nuel

 

Le 27 avril 1972, Romain Constant fut convoqué à neuf heures du matin devant l'assemblée générale de l'Ordre des Écrivains. La lettre mentionnait qu'il pouvait se faire assister par la personne de son choix. Il vint seul.

Comme l'atteste le procès-verbal, on évoqua son affaire tout à la fin de la réunion, vers midi trente. La justice fut expéditive ; tout le monde avait faim et semblait pressé d'en finir.

Un homme sec et sévère, jouant le rôle de procureur, lut un papier dont le texte ressemblait fort à un acte d'accusation. Il était écrit que Romain, auteur célèbre, usant et profitant de l'ascendant que lui donnaient sa maîtrise de l'écriture, sa gloire et son prestige d'homme public, avait séduit quelques-unes de ses lectrices et entretenu avec elles des relations sexuelles suivies.

L'accusateur se tenait en face de Romain ; tous deux se trouvaient dans une sorte d'amphithéâtre, entre une estrade surmontée de tables - où siégeaient le président et ses douze assesseurs - et une série de gradins remplis d'écrivains en tous genres. Invité à se défendre, Romain Constant ne sut que dire. Il restait interdit. Il demanda enfin si l'on avait enregistré des plaintes.

Aucune plainte n'avait été déposée, jusqu'à plus ample informé. On ne put citer aucun témoin oculaire. Mais il apparaissait que certaines lectrices, devenues auteurs à leur tour, confessaient dans leurs livres cette liaison, ces rencontres, insistant sur le profit et le plaisir qu'elles en avaient retirés.

Le président prit alors la parole et déclara que la gravité des faits, même en l'absence de plainte, était telle que le Conseil de l'Ordre se jugeait tenu d'évoquer ce dossier et de se prononcer. " Il a quasi compétence liée " ajouta-t-il pour montrer son vernis juridique. Romain avait enfreint les règles de la profession, bafoué la déontologie, certes non écrite mais tacitement reconnue par tous. Il convenait de plus de donner un exemple, pour éviter que ne se développent de telles pratiques. L'écrivain était sorti de son rôle ; il avait rompu la distance nécessaire avec le public, crevé le mur de papier. Le procureur tonna : ce crime est aussi monstrueux que celui d'un acteur qui sortirait du cadre de son écran pour aller violer une spectatrice ! L'argument fut lancé avec tant de force qu'il parut convaincant.

On ne lui trouva aucune circonstance atténuante. Les deux cents personnes dans la salle se taisaient, semblant lui donner tort.

Lors de cette séance mémorable, sans préjudice des poursuites pénales éventuelles, on prononça officiellement sa radiation de l'Ordre des Écrivains.

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