Qu'est-ce
qu'il fait comme métier ton papa ?
Isabelle Verneuil
L’enfant était bien. Il était dans son élément. Ça sentait bon, il faisait bien
chaud, il voyait les pieds de son père aller et venir. Parfois son père
sifflait. Ou jurait à mi-voix. Il ne lui adressait pas souvent la parole mais il
était là et ça lui suffisait, à ce petit bonhomme. Lui-même n’était pas très
bavard. Il écoutait beaucoup. Le bruit des outils, la musique grinçante de la
râpe, les craquements et chuintements, les bruits sourds, les tapotements, les
Han et les Ah. Il écoutait le joli son du poêle qui ronflait et soufflait comme
un petit animal familier. Il tendait l’oreille pour saisir les bribes que le
père se murmurait dans son travail, des chiffres souvent ou des mots qui
faisaient comme une poésie. Il avait l’impression qu’il pouvait peut-être ainsi
capter un secret. Il était tout petit et son père lui semblait connaître plein
de secrets.
Il aimait les odeurs aussi. Cet endroit était son coin préféré, il y était à
l’abri, bien caché. La fragrance qui y régnait était chaude avec une pointe
d’épice, ronde et douce. Elle piquait un peu à la gorge, elle montait à la tête.
Elle mettait sur le monde un voile de protection. Ça et les pieds du père qui
vaquaient à leurs affaires.
Lui aussi s’activait, là-dessous, dans son abri. Il prenait à pleines mains des
poignées de tortillons dorés et les lançait en l’air ou alors, il approchait de
son œil un petit éclat et en observait minutieusement les contours et les
ombres, les spirales et les dessins cachés. Il enfouissait son nez dans le tas
odorant, plissait les narines de délice. Il s’enivrait de la senteur poivrée, si
familière et toujours différente. Il recevait sur la tête une pluie de confettis
et parfois il s’ébrouait comme un petit chien ou il riait. En silence. Son père
n’aimait pas être dérangé. Savait-il même que le petit était là ? Parfois il
devait l’oublier. Ou alors il faisait semblant de ne pas savoir. L’enfant se
souvenait du jour où il s’était fait chasser de l’atelier. Ce jour là il avait
ri tout haut… Par la suite, ses moments de gaieté, même intenses, furent
silencieux. Il fermait parfois les yeux et caressait la douceur rêche des
morceaux à la diversité infinie. Du bout des doigts, il faisait l’inventaire des
formes du monde. Des minces et des trapus, des lisses et des revêches. Longs ou
courts, entortillés ou lovés, coupants ou doux, géométriques ou échevelés…Tenir
cette variété à disposition lui ouvrait un monde infini d’interrogations, lui
faisait tourner la tête devant l’immensité de l’univers. En même temps, il avait
tout sous la main pour ainsi dire. Quelle puissance infinie, rassurante et
terrifiante... Il restait absorbé dans l’invention de villes étranges et
fabuleuses, traçait des tableaux abstraits, des circuits complexes, des schémas
de l’intérieur du corps ou des galaxies. Il faisait des tas, des pointillés ou
des colimaçons sans fin. Les copeaux permettaient tout.
Un jour, un homme qui était venu voir son père le vit sous l’établi et le fit
sortir de sa cachette.
« Dis donc petit, que penses-tu du métier de ton papa ? Tu as l’air drôlement
intéressé ! Il paraît que tu es toujours fourré dans l’atelier. Tu voudrais
apprendre toi aussi ? »
L’enfant secoua la tête pour faire tomber la sciure qui pailletait ses cheveux.
« Oui, moi aussi je serai le meilleur fabriqueur de copeaux. »
Le client éclata de rire et lui caressa les cheveux avant d’aller payer le
meuble que le meilleur ébéniste de la ville venait de terminer pour lui.
« C’est qu’il a déjà le sens de l’humour ce petit ! »
©
Ceyrat, le 11 avril 2008
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