Quelle histoire ! 

 

Isabelle Chenet
 

 

Dans un coin de campagne de la France profonde, monsieur Clément l’instituteur fait la classe à des élèves de CP et de CE 1.
Dans cette école pittoresque où les vieux pupitres diffusent une odeur de cire, les enfants perçoivent encore l’ambiance du temps des encriers et des buvards.
Sur les murs, des photographies anciennes montrent leurs aïeux vêtus de leurs blouses d’écoliers.

Le jeudi après-midi, si ses élèves ont été sages, et souvent ils le sont, monsieur Clément leur lit une histoire.
Il est un conteur hors pair et les enfants attendent ce jour là avec impatience.
L’instituteur puise dans l’environnement des images pour illustrer ces propos.
De temps en temps, il pose son livre et il fait de grands gestes ou danse au milieu de l’estrade.
Des bouches bées et vingt quatre paires d’yeux le suivent alors dans son évolution.

Les élèves sont tellement pris par l’histoire que des oooh ! Et des aaah ! s’élèvent en cœur.
Il arrive souvent que la classe entière répète des fins de phrases comme pour mieux s’imprégner des mots qui charment leurs oreilles.

En ce jour de printemps, la fenêtre est ouverte sur la nature environnante.
Des chants d’oiseaux meublent le silence de la classe pendant que les enfants recopient les devoirs inscrits soigneusement sur le tableau noir.
Quand les affaires sont rangées et que les mains sont posées sur la table, le maître ouvre son livre et commence la lecture de cette histoire inédite :

- La princesse Aurore et le chevalier de l’Ombre.

Une princesse répondant au doux nom d’Aurore fait une promenade sur son fier destrier, quand un cerf traversant la clairière affole sa monture.
« Oooh ! Crie la princesse »
- Oooh ! Crient les élèves en cœur.
L’instituteur pose son livre, ses jambes se mettent au galop, elles résonnent sur l’estrade en bois.
Son corps oscille de gauche à droite.
Il grimace de peur en affolant les enfants qui imaginent la princesse en fâcheuse posture puis il reprend sa lecture :

- Un chevalier en mission pour son roi entend les cris de la pauvre jeune fille :
« Au secours ! Au secours ! »
- « Au secours ! Au secours ! » reprennent les voix enfantines.

Monsieur Clément imite le chevalier tête haute et bien droit sur sa selle.
Il frappe les flancs de sa monture avec sa règle devenue cravache.
Il repart dans un galop effréné.
Il tend le bras en s’arque boutant et, après plusieurs tentatives, il se saisit des rennes du cheval blanc de la princesse en l’obligeant à ralentir.
- « Holàà ! Holàà ! Du calme voyons », ordonne le chevalier à l’animal apeuré.
« Hiiii ! » Hennit celui-ci en stoppant sa course et en faisant frémir ses babines.
Aurore et le chevalier se regardent alors.
Un coup de foudre les atteint au plus profond de leurs êtres.
- Un coup de foudre les atteint au plus profond de leurs êtres ! Reprennent les écoliers.
- Le chevalier fait une révérence puis il se présente :
« Je suis le chevalier de l’Ombre pour vous servir » et il baise la main de la princesse Aurore.

Le maître baise sa propre main et les enfants pouffent en sourdine afin d’entendre la suite de l’histoire :
- La princesse a des cheveux blonds et brillants comme le chaud soleil de notre printemps, ses yeux sont aussi bleus que le ciel.
Joignant le geste à la parole, le conteur montre le ciel printanier illuminé de rayons dorés.
Les enfants imaginent la chevelure de la princesse Aurore.
C’est le moment que choisit un joli papillon jaune pour entrer par la fenêtre.
La chevelure d’Aurore ondule en même temps que les ailes du papillon.

Lorsque le charme s’estompe, le conteur reprend :
- Sa robe verte comme les prés et son chemisier fleuri…
- Et son chemisier fleuri ! Résonne un écho enfantin.
- ...éclatent de couleurs comme la prairie qui parfume notre école.
Vingt-quatre têtes se tournent vers la fenêtre et regardent la prairie.
Elle doit être vraiment belle vêtue ainsi la princesse !

Tout à coup ! Une petite voix s’élève du fond de la classe :
- Sous le pommier, il y a mon frère Claude qui fait la fête à sa promise !
Et toutes les petites voix fluettes reprennent en cœur :
- Qui fait la fête à sa promise !
Et toutes les têtes regardent en direction du pommier.

Clac ! Boum ! Paf ! Paf ! Paf ! Paf ! Patatam ! Craaaaaash ! Doiiing !

- L’histoire est finie ! Sortez vos cahiers de mathématique, crie monsieur Clément hors de lui.
Les élèves sont déçus.
C’est bien la première fois que l’instituteur agit ainsi et ne termine pas son histoire.



À ce moment précis de mon récit, il est bon de faire un retour en arrière juste avant les « Clac ! Boum ! Paf ! Paf ! Paf ! Paf ! Patatam ! Craaaaaash ! Doiiing » pour vous décrire la scène au ralenti avant de continuer.



Souvenez-vous :
Tout à coup une petite voix s’élève du fond de la classe.
- Sous le pommier il y a mon frère Claude qui fait la fête à sa promise !
Et toutes les petites voix fluettes reprennent en cœur :
- Qui fait la fête à sa promise !
Et toutes les têtes regardent en direction du pommier.


Monsieur Clément referme le livre : « Clac !
Il le laisse tomber par terre : « Boum ! ».
Il court jusqu’à la fenêtre : « Paf ! Paf ! Paf ! Paf ! »
Il s’arrête lourdement « Patatam ! »
Il baisse le store : «Craaaaaash ! Doiiing ! ».

- L’histoire est finie ! Sortez vos cahiers de mathématique, crie monsieur Clément hors de lui.
Les élèves déçus se penchent sur leurs cahiers. Ils savent que quelque chose perturbe leur instituteur si calme d’habitude et ils travaillent en silence.
Mais la même petite voix s’élève :
- Moi, je connais la fin de l’histoire ! ! !
Avant que monsieur Clément ne puisse ouvrir la bouche, Mathieu continue :
- La copine elle est enceinte ! Alors ils vont se marier et on va faire la fête !
Le maître dépité reprend vite ses esprits, il saisit l’occasion et dit :
- Oui ! Tu as raison Mathieu. L’histoire se termine ainsi :
Ils vont se marier et avoir beaucoup d’enfants.
- Et moi, ajoute la petite voix coquine, je vais être tonton !

- Driiiing !
La cloche sonne.
Le maître souffle.
Les élèves rangent leurs affaires et sortent de la classe dés que l’instituteur en donne l’ordre.

Monsieur Clément repart anxieux.
Nul doute que cette histoire fera rapidement le tour du village.

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