Gil Vidal
En cet été le soleil cogne fort sur la Provence dont les prairies se revêtent
d'une végétation à la couleur inappropriée. La végétation est tristement sèche,
l'herbe a perdu sa capacité à fléchir et le seul fait de marcher dessus la brise
instantanément.
A une trentaine de mètres, l'épervier tournoie dans le ciel laiteux de ce coin
de France que l'on appelle le Var.
L'oiseau supporte cette canicule qui ne le prive pas de voler, mais qui l'agace
puisqu'elle force ses proies à rester à l'abri.
Dans son ciel, il est le maître et bien que quelques goélands bien plus gros que
lui passent parfois dans son espace aérien, il reste le souverain de la chasse
en piqué.
Majestueux, il survole son domaine forestier varois.
Voilà plus de six semaines qu'il n'a pas plu, pourtant la Provence continue
d'apporter à ses touristes un été à l'accueil des plus chaleureux.
L'épervier ne se préoccupe pas de ces choses, elles sont valeur pour le monde
des hommes qu'il ne comprend pas toujours.
Avec patience le rapace continue de tournoyer haut dans le ciel.
Son amour du vol n'a pas de limite et c'est sûrement ce qui lui permettra de
trouver son prochain repas qui ne saurait tarder.
Tiens ?
Cet instant serait-il déjà là ?
C'est probablement ce que doit penser l'oiseau en voyant le rongeur au pelage
grisâtre sortir de son fourré.
Le rat fait quelques pas puis marque l'arrêt. Il ignore la menace qui le guette,
et pourtant elle est bien présente, juste au-dessus de lui. L'épervier focalise
son attention sur l'intrépide rongeur et se positionne en vol stationnaire. Sa
vue perçante ne lâche plus le rat qui se trouve à présent en terrain découvert.
Et bien que la couleur de l'animal soit proche de celle des quelques roches qui
l'entourent, l'épervier le distingue très bien.
L'oiseau sait ce qu'il doit faire.
Instinctivement, il a répété son plan de vol en sa tête. Un piqué foudroyant
pour briser les vertèbres du rongeur prétentieux et aussitôt une pression
violente sur ses serres acérées pour agripper le corps de la proie afin de
l'emporter haut dans les airs.
Mais voilà que ce plan de vol parfait se voit contrarié par l'apparition d'un
second rongeur aux proportions bien plus avantageuses.
Certes ce genre de dilemme vaut mieux que la disparition totale d'une unique
proie, mais cela va l'obliger à modifier son plan d'attaque.
En effet les deux rongeurs se tournent maintenant le dos et scrutent chacun une
partie différente des lieux. Cela est plutôt ennuyeux et l'épervier le sait.
S'il bouge son ombre risque de perturber le comportement des deux proies qui
pourraient déceler sa présence.
L'oiseau cherche un plan d'attaque plus approprié mais voilà qu'un autre imprévu
se produit.
La Provence serait-elle devenue folle ? Voilà que deux lapins sortent de leurs
terriers et rejoignent les deux rongeurs. A ce niveau-là ce n'est plus de la
chance, une telle table en perspective pourrait faire le bonheur de notre
chasseur ailé et de sa toute famille, certes ! Mais voilà, la nature n'est
jamais aussi généreuse, elle offre bien quelques cadeaux, mais ils se méritent
et là c'est beaucoup trop incroyable.
Quatre proies, cela n'est pas à l'avantage du rapace qui hésite de plus en plus
à fondre sur ses proies téméraires.
C'est à cet instant précis que le rapace ressent l'air qui se réchauffe dans son
dos.
Le courant d'air est bien trop chaud et anormalement intense pour cette heure
avancée de la journée.
L'épervier le sait, il est vrai que le mistral n'apporte que très rarement de
tels courants d'air chauds.
Le rapace n'aura pas à attendre bien plus longtemps pour choisir la cible d'un
repas qui pourrait devenir frugal. Ce sont maintenant plusieurs dizaines
d'animaux de toutes sortes et toutes tailles qui s'agitent au-dessous de lui.
Un sanglier pointe même le bout de son museau. L'énorme animal monte sur un
talus et regarde en contrebas vers le flanc de la colline. L'animal est bien
trop gros pour devenir la proie d'un épervier, pourtant le rapace le suit du
regard avec intérêt. L'oiseau se déplace même de quelques mètres, faisant fi de
son ombre qui se déplace sur le sol. Curieusement aucun des animaux présents
au-dessous de lui ne s'affole de sa présence.
L'épervier a déjà connu ce comportement qui fait que les proies ne se soucient
plus de leurs prédateurs et s'exposent librement à leur regard.
Soudain l'énorme sanglier fait demi-tour et part dans une course effrénée.
L'épervier sait et l'attitude du mammifère au sol le conforte dans son savoir.
Il n'y a aucun doute, le grand phénomène a une fois de plus débuté et cette fois
encore celui-ci va les chasser.
L'épervier doit être vigilant, car même lui, le prince rapace peut devenir proie
s'il ne se déplace pas.
Contraint et forcé, l'épervier abandonne sa mission de chasse.
Là n'est plus le propos, du moins pour l'instant. L'oiseau se décide à grimper
plus haut dans le ciel et exploite une seconde rafale de mistral afin
d'accélérer son ascension. Cette fois encore le courant d'air qui le porte est
trop chaud.
Le rapace sait que ce vent qui lui permet de s'économiser ne sera pas en ce jour
son véritable allié.
Bien au contraire...
Dans la forêt provençale composée de pins, de chênes et de lièges, les cigales
se sont subitement tues. Pourtant la journée chaude et ensoleillée était
favorable à leur concert.
L'épervier a compris pourquoi ces insectes ont cessé le cours de leur symphonie
estivale.
Il sait que le phénomène a commencé !
Plus bas sur le flanc de la colline, un étrange brouillard prend forme.
Mais cela ne peut être possible en cette saison puisque aucune humidité n'est
présente depuis plusieurs semaines et surtout pas en ce milieu d'après midi.
L'épervier écarte cette possibilité d'autant qu'une deuxième rafale de mistral
au souffle bien trop chaud le lui confirme.
L'air devient bien trop brûlant, le rapace ne peut rester plus longtemps en ce
lieu, lui aussi, tout comme l'ensemble des mammifères et autres insectes vivants
de ce flanc de colline doit quitter ce lieu qu'il affectionne tout
particulièrement.
L'épervier ne chassera pas, il le sait, il le sent. Il a décodé les signes, le
souffle chaud, l'étrange brouillard à l'odeur âcre, il n'y a plus d'erreur
possible, il n'y a même plus la trace du moindre animal, tous ont déserté cette
terre de Provence.
L'épervier sait que cela se produit chaque fois qu'arrive le terrible monstre.
Ce même monstre que l'oiseau perçoit en cet instant juste au-dessous de lui.
Énorme, il arbore une robe lisse au reflet roux et ses yeux lancent des éclairs
bleutés.
L'épervier sait qu'il ne pourra jamais s'en approcher, d'autant que cela ne
servirait à rien, le monstre est bien trop lourd pour lui.
Juste sous ses ailes il entend le monstre grogner fort mais le perd de vue.
Soudain la vision du rapace se trouble, le monstre vient de disparaître dans
l'inquiétant brouillard qui avance sous l'effet du mistral.
Le rapace sait qu'il vaut mieux ne pas être à la place du monstre. Tous les
animaux savent cela, tous ont croisé un jour ce monstre horrible qui ose
s'attaquer à une proie fort redoutable.
Lui s'emploie à cela depuis toujours, non pas pour nourrir sa progéniture qui
l'accompagne dans sa traque, mais pour toute autre chose. En fait, il le fait
pour permettre à tous de vivre en cette terre de Provence.
Aussi tous en cette terre le respectent mêmes s'il est bruyant, s'il ne sent pas
toujours bon et qu'il inflige parfois même quelques blessures à la forêt. Ils
respectent son courage à s'attaquer à une des plus terribles menaces que la
nature doit affronter.
L'épervier sait cela, même s'il ne peut comprendre un tel dévouement.
Soudain le monstre stoppe sa course. Plusieurs de ses enfants s'agitent autour
de lui et hurlent.
L'épervier ne comprend pas leur langage mais ressent la peur chez certains
d'entre eux, les animaux perçoivent cela.
Tout à coup, l'épervier s'écarte légèrement de sa position et prend plus
d'altitude pour échapper à la chaleur qui croît considérablement malgré la fin
d'après midi.
L'agitation en bas se fait plus intense.
L'épervier sait que le monstre et toute sa progéniture vont combattre la
terrible menace, il le sait parce que les tentacules du monstre sont déployés.
Il les scrute plus attentivement et se dit que cela ressemble plutôt à d'énormes
serpents.
Heureusement, lui, l'épervier, n'a jamais eu à en affronter d'aussi gros.
Soudain il les entend siffler, c'est le signe d'un combat imminent, les
terribles serpents colorés sont prêts à cracher leur venin pour stopper "La
Proie".
Ses serpents sont lourds, plusieurs d'entre eux sont soutenus par les enfants du
monstre qui n'en ont pas peur.
L'épervier ne pourra s'attarder plus longtemps sur leurs préparatifs à
l'attaque. Son attention est détournée par l'arrivée d'un volatile bien plus
gros que lui et que celle des plus gros goélands de la région.
L'épervier le voit passer, il lutte quelques instants pour se stabiliser face
aux turbulences déplacées par l'énorme volatile. L'épervier le suit du regard,
il le trouve très bruyant et lourd, mais il le trouve très agile.
En effet ce dernier amorce un piqué digne des plus grands rapaces.
L'épervier n'en verra pas plus, un étrange brouillard l'empêche de suivre la fin
de l'attaque.
L'énorme volatile hurle, a t'il réussi à attraper sa proie ?
L'épervier ne sait pas réellement mais il le suppose puisqu'il l'entend qui
s'éloigne.
Au sol, l'étrange brouillard vient de se réduire et le rapace peut à nouveau
apercevoir le monstre et ses enfants.
Tous sont prêts à piéger "La Proie".
Pourtant l'oiseau sait que cette appellation de proie pourrait ne pas être
appropriée, il se pourrait que cette fois le monstre aux yeux qui reflètent les
éclairs bleutés perde son statut de chasseur.
D'instinct, l'épervier connaît la réponse et celle-ci lui laisse un goût amer.
Pour l'heure, le monstre et ses enfants se préparent à accueillir "La Proie".
Ils la sentent arriver, elle n'est pas très silencieuse et profitent de cette
faiblesse qui trahit sa présence.
Les Enfants du monstre se sont regroupés en trois formations, chacune est
accompagnée d'un serpent coloré. L'épervier croit même savoir que la couleur de
ce serpent est le rouge.
Curieusement c'est là aussi, une des couleurs qu'adopte "La Proie" qui
s'approche.
Habile comme l'épervier, elle use des bienfaits du vent de la Provence pour
avancer par bons et justement voilà qu'une rafale de mistral lui donne
l'occasion de se retrouver en face du monstre et de ses nombreux enfants.
Le monstre ne bouge plus.
L'épervier suppose qu'il s'agit d'une tactique de chasse... Rester immobile pour
mieux trouver le point faible de "La Proie". Mais voilà il n'en est rien. Là,
tout en bas, les choses sont cruellement différentes car pour cette fin de
journée d'été, "La Proie" ne capitulera pas.
La bataille éclate. Face à "La Proie", les enfants du monstre se déplacent, tout
comme les serpents qui se mettent à cracher leur venin.
Et là, stupeur !
L'épervier ne comprend pas !
Il ne sait plus !
Pourquoi "La Proie" ne fuit-elle pas ?
Pourquoi n'est-elle pas paralysée par le venin que crachent les serpents reliés
au monstre ?
L'épervier ne peut l'expliquer, mais cela renforce sa première impression.
Aujourd'hui la proie ne sera pas celle que l'on croit !
Sur le flanc de la colline varoise, "La Proie" décide de se débarrasser de
quelques fourrés qui lui barrent la route.
Ceux-ci ne résisteront pas longtemps à son appétit d'herbivore.
"La Proie" est vorace, elle devient même audacieuse puisque après s'être
débarrassé des fourrés, elle décide de s'attaquer à un groupe de pins à la
taille gigantesque qui la sépare des enfants du monstre.
Et c'est alors qu'arrive l'impensable.
Une série d'explosions offre à "La Proie" l'opportunité de grossir.
En moins d'une seconde la voilà qui multiplie sa taille par dix.
L'épervier a compris, il sait, qu'aujourd'hui le monstre chasseur va devenir le
chassé !
Une intense chaleur entoure à présent la zone du combat. Au sol le monstre se
retrouve submergé par un étrange brouillard. Plusieurs de ses enfants crient,
entre deux colonnes de brouillard l'épervier réussit à les voir qui s'enfuient
vers le monstre.
Les serpents ne sont pas de taille face à l'incroyable métamorphose de "La
Proie".
Qui aurait pu imaginer un tel retournement de situation ?
L'épervier, lui, le savait.
Soudain les enfants du monstre se retrouvent piégés. "La proie" ne cesse de
croître et bien que l'épervier ne puisse expliquer comment elle a fait pour
grandir de la sorte, il la voit encercler le monstre et ses enfants.
La bataille est perdue, tout en bas, les divers enfants du monstre n'ont pas
d'autre choix que celui de se réfugier auprès de leur monstre de père.
L'épervier les voit ouvrir d'étranges portes sur les flancs du monstre et
disparaître en lui.
"La proie" va se débarrasser du chasseur, le monstre intrépide n'aura pas gain
de cause aujourd'hui et "La Proie" en est fière. Ainsi elle va pouvoir continuer
à engouffrer des tonnes et des tonnes de fourrage, d'animaux et d'arbres !
L'épervier la sait très gourmande, il se souvient de son passage l'année
précédente, mais il sait aussi qu'une traque, qu'une tactique de chasse n'est
pas gagnée jusqu'à ce que le chasseur emporte la partie...
L'épervier entend alors un rugissement qui s'approche.
L'épervier sait.
Il pousse un cri comme s'il voulait signifier la présence du monstre et de ses
enfants à un improbable secours.
Il prête une attention plus particulière à ce rugissement qui envahit maintenant
toute la vallée.
Et déboulant du flanc de la colline, il les voit.
Tous trois arrivent.
Tous trois rugissent avec force.
Tous trois se suivent de près et tous trois fondent sur "La Proie".
L'épervier crie à nouveau, il est heureux, les volatiles géants passent devant
lui.
Fièrement ils arborent leurs couleurs jaune et rouge, curieusement durant une
seconde il a même semblé à l'épervier voir dans l'un de ces oiseaux la tête d'un
enfant du monstre.
Mais comment cela serait-il possible ? L'épervier ne sait pas.
Soudain les trois volatiles de métal larguent leur cargaison composée de
produits retardants et d'eau sur la zone de feu dans laquelle le véhicule de
sapeurs pompiers varois vient d'être piégé par l'incendie.
"La Proie" crie de douleur, elle sent sa vie qui s'évapore. Encore quelques
sursaut de vapeur et elle finit par mourir.
L'épervier ne sent plus l'intense chaleur propre à la fournaise.
Il en profite pour descendre plus bas, là où les sapeurs pompiers descendent de
leur véhicule.
L'épervier crie sa joie, car aujourd'hui ceux qui sauvent sa nature n'ont pas
péri !
L'épervier crie et tourne au-dessus de leurs têtes, car l'épervier sait...
Il sait que parfois, certains d'entre eux n'échappent pas à "La Proie" !
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