On n'arrête pas le progrès

Désirée Boillot 

 

8h 30. L’ordinateur démarre sur un aimable jingle, les icônes s’affichent une à une à l’écran ; tout va bien. Dzoing… Allons bon. Un message « Urgent », provenant du service technique, vient de tomber dans ma boîte électronique. Je l’ouvre, d’un simple clic de souris.

Nous vous prions de bien vouloir noter que la formation sur le photocopieur a lieu en fin de matinée, 2ème étage, local 215. Venez nombreux.

Depuis mon nouveau bureau, je devine, derrière la cloison de verre, les flancs puissants de la machine. Ce monstre impressionnant de technologie me fait de l’œil. Je ne puis rêver meilleure proximité pour imprimer mes documents ! En trois enjambées, j’y suis. Une aubaine... Il s’agit simplement de dompter la bête. J’assisterai à la formation, c’est l’occasion rêvée d’apprendre à reproduire en couleur mes photos de vacances, à les dupliquer, à les agrandir au format poster, à en faire un sympathique cahier relié, à l’heure où les gens sont partis déjeuner... Flûte. Voilà que la compilation des dépêches comptables à l’étranger atterrit sur mon bureau, pour relecture avant ce soir, 18 heures… A chaque saut de paragraphe, je rêve. Les normes belges des réviseurs d’entreprises dansent la bourrée autour d’une bassine de recommandations européennes. Je dois à tout prix me concentrer, traquer les maladresses de style, les coquilles, bannir les anglicismes… Je suis payée pour ça. Je plonge en apnée dans les nouvelles procédures de contrôle d’un institut comptable d’Europe de l’Est, répondant au délicat acronyme de M.K.K., émerge aux États-unis, pour découvrir que le pourcentage des femmes occupant des postes clés dans des cabinets d’audit a subi une progression constante de 1 à 1,2 % sur une décade, crawle jusqu’en Afrique du Sud où grâce au ciel, le Comité de réglementation indépendant des auditeurs a dégommé le Comité des professionnels de la comptabilité et de l’audit, qui ne faisait plus rien. Midi cinq. C’est l’heure de ma barre énergétique aux abricots secs ; rien de tel qu’une bonne dose de vitamine C pour lutter contre la faim qui chatouille mon estomac. Enfin, les portes métallisées de l’ascenseur s’ouvrent, libérant un type corpulent à barbichette.

- Bonjour. Albert Pingard, annonce-t-il à la standardiste. Pour le training.

Encore une victime du franglais… Je sors de mon bureau. Le formateur arbore une cravate écarlate sur une chemise de coton à petits carreaux bleu, blanc, rouge, un pantalon noir froissé, tombant sur des chaussettes en accordéon, noires elles aussi. Son visage ruisselle. Dehors, il fait une chaleur à crever, et la ventilation du local à photocopie est en panne.

Je prends ma place dans la file d’attente. Première formalité, parapher le document certifiant qu’on a suivi la formation dispensée par Monsieur Pingard, du centre d’études Branque et Rosse, Paris 8ème. Mon tour venu, je signe Hortense Dupont de ma plus belle écriture, dans la case en face de mon nom, tout en admirant la grille de présence bordée d’une frise de points d’exclamation, dont les colonnes de largeur variable ont été imprimées sur un fond bleu lagon. Que c’est beau, tout de même, la technique ! Mais déjà, Albert Pingard sonne le rappel.

- Bien. Que ceux qui connaissent cet appareil lèvent le doigt.

Personne ne bouge. Tout en souriant, Pingard retire la housse de protection.

- Normal. Il s’agit de la dernière génération des photocopieurs ultra performants de l’entreprise Branque et Rosse, vingt mille employés répartis dans le monde, plusieurs milliards de profits nets annuels, cotée à New York, Tokyo, Londres, Sydney. Pas besoin de vous faire un dessin… Comme on dit au siège : Avec Branque et Rosse, y a plus aucun os !

Quelques petits rires nerveux se font entendre.

- Question subsidiaire : Quelqu’un aurait-il une idée de ce que signifie le sigle P.A.F. que vous pouvez tous découvrir au centre du tableau de bord ?

Nouveau silence. Les yeux s’arrondissent. Nouveau sourire de Pingard.

- Normal aussi. P.A.F signifie : « Puissance Accrue de Fonctionnalités » !

Le monstre ultraperformant et moi, nous allons faire des merveilles ensemble, je le sens. Dans la pièce, la chaleur monte. Le formateur desserre un peu son nœud de cravate.

- Résumons. Avec le modèle 3512 de la gamme Spécial couleur flash de Branque et Rosse, à puissance accrue de fonctionnalités, débitant plus de trois mille feuilles à l’heure, la photocopie n’est plus une corvée : elle devient un plaisir !

Le cercle se resserre autour de Pingard. Je me retrouve coincée entre Gertrude, l’assistante placide du Président Poulard, et Germaine, la secrétaire du directeur général Lepèze, une féroce qui joue des coudes pour gagner quelques centimètres sur Gertrude. Je ne vois pas d’autre issue que de suivre la démonstration en me hissant sur la pointe des pieds.

- Il faut tout d’abord savoir que sur un photocopieur de cette catégorie, les touches « ON » et « OFF » n’existent plus. Cela n’est plus nécessaire, tout simplement parce que l’appareil se met en veille automatique, s’il n’est pas sollicité.

A ces mots, le monstre me paraît immédiatement sympathique. Nous partageons un point commun, la veille automatique, cet état de latence que je pratique souvent le vendredi, quand mon patron s’octroie une pause de quatre heures pour le déjeuner. Les doigts d’Albert Pingard caressent le clavier digital.

- Au niveau des ressources de la machine, vous disposez d’une touche «Basic» de couleur jaune, d’une touche «Advanced » de couleur blanche, d’une touche « Key » de couleur mauve, pour taper votre code secret d’accès, d’une touche « Guidance » de couleur verte, signalée par un point d’interrogation, que vous pouvez activer à tout moment si vous êtes perdu dans le dédale des choix multiples, d’une touche « High Speed » pour le débit rapide, identifiable à sa pastille rouge… Tout le monde suit ?

Un murmure d’approbation passe dans les rangs. Le cercle se rapproche encore de Pingard. Dans le mouvement général, Gontran Fayot écrase son talon sur mes orteils. J’étouffe un cri. Je ne vois plus rien.

- Première étape, le Mode Basic. Comme son nom l’indique, il ouvre sur des fonctionnalités basiques, recto simple pleine page ou format demi, quart, 8ème de page que l’on abordera avant la numérisation network, recto verso en mode portrait ou paysage, que vous pouvez programmer simultanément dans la file d’attente, assemblage, agrafage, perforation à l’aide du menu « classeur », troisième onglet à partir de la droite, repro en série, en série regroupée avec numérotation automatique des feuilles, le tout en haut débit, high speed...

Les toux fusent, la chaleur augmente encore. Je sens des gouttes de sueur rouler dans mon dos.

- Prenons un exemple. La pyramide de Khéops, que j’ai là. Tout le monde la voit sur la feuille A 4 ?

Je me dévisse le cou. Entre les têtes, je discerne, au bout du bras du formateur, la pointe vague d’un dessin de pyramide grossièrement stylisé.

- Admettons que je veuille en tirer quatre vignettes en quadrichromie, sur une pleine page, format paysage ! dit-il en ajustant avec enthousiasme la feuille sur la vitre.

Le capot claque ; mes oreilles bourdonnent. A quelques mètres, Gertrude gratte avec fougue des signes cabalistiques sur son carnet. Un voyant s’allume, le moteur émet un clong discret, réveillant les circuits internes de la bête qui éjecte une feuille sur son aile gauche. J’entrevois dans le lointain quatre petites pyramides de couleurs différentes.

- Admettons maintenant que je veuille booster le débit, soit cinquante exemplaires recto verso de ces quatre vignettes, avec option « Spécial couleur flash », alternance des modes portrait et paysage, agrandissement à 115%, sortie tête bêche, le tout relié par une agrafe oblique dans l’angle supérieur gauche de la feuille !

La machine se déchaîne, projetant à la file quatre cents pyramides polychromes, et concluant l’opération par un clic sec et définitif.

- Et voilà le travail ! Voyons maintenant le Mode Advanced, hautement conseillé si vous voulez optimiser l’efficience du 3512. C’est un mode qui vous offre un panel encore plus large de choix multiples. Il permet d’implémenter les fonctionnalités de la machine autour des outils copier-coller-couper de votre computer. Exemple : supposons que vous vouliez imprimer sur les pages paires la partie supérieure du dessin de la pyramide, et sur les pages impaires, la partie inférieure seulement…

La machine repart de plus belle, propulsant à toute berzingue des pyramides tronquées. La chaleur est au maximum, les fronts luisent sous les néons. Gertrude et Germaine serrent les dents. Je jette un coup d’œil au cadran de ma montre. Treize heures douze. Avec un peu de chance, j’aurai le temps d’imprimer les photos de mes dernières vacances en Corse pendant la pause déjeuner… Patience dans l’azur. Le formateur continue d’étaler les compétences de la bête qui accouche brillamment d’une liasse A3 de diagrammes en quadrichromie ; les mots d’excellence et d’optimisation explosent en bouquets, avant de se diluer dans la chaleur. Quelques doigts se lèvent. Pingard répond aux questions, en recommandant à tous de passer sur « Manuel », quand le mode « Auto » ne répond pas… La chaleur est telle que je suis à deux doigts de plaindre sincèrement Manuel.

- Tout le monde a compris la numérisation network ?

A mort. Et puis à cette heure avancée, par 40°C à l’ombre, plus personne n’a la force d’objecter quoi que ce soit… Le groupe se disperse, non sans avoir remercié le formateur qui s’éponge frénétiquement le front avec un mouchoir à carreaux assorti à sa chemise.

Ni une ni deux, je regagne prestement mon bureau afin de sélectionner, à partir de ma clé USB, une série de paysages de montagnes avec ma progéniture au premier plan... Je zoome, recadre, confirme la sélection, puis, ayant vérifié que personne ne m’épie, je lance l’impression d’une vingtaine de photos, fébrile, le cœur battant…

Rien. Pas le plus petit clong en provenance du local technique. Que dalle. La bête reste muette. Avec Branque et Rosse, y’a plus aucun os… Tu parles ! Pourtant, les paramètres qui s’affichent à l’écran sont tous rigoureusement corrects… Que s’est-il passé ? Je me lève. Dans le local, le photocopieur clignote. Sur l’écran électronique, un message en version bilingue s’affiche en grosses lettres rouges :


« OUT OF ORDER / EN PANNE »
  © juin 2006 - Désirée Boillot - Tous droits réservés.