Prisonnière

Fabienne Desjardins

 

Pourquoi j’ai mal à la tête comme ça ? On dirait que j’ai reçu un coup…Ouvrir les yeux, pour essayer de voir…mais ils sont ouverts, c’est la pièce où je suis qui est noire, affreusement obscure…Où suis-je ? Je voudrais bouger, je n’y arrive pas…C’est normal, je suis attachée…On dirait que…oui mes mains, même mes chevilles sont ligotées contre une chaise…Donc je suis assise…Je réalise que mes yeux aussi sont privés de liberté, ils sont bandés…

Prisonnière, je suis prisonnière…De qui ? Pourquoi ? Qui voudrait me kidnapper ?

Oh ce mal de crâne…. Mais comment je m’appelle déjà ? Ma tête douloureuse me joue des tours, ma mémoire semble comme étourdie…oui c’est quoi mon nom ? Peut-être qu’en le retrouvant je trouverais une raison à toute cette mascarade, déjà j’ai réussi à retrouver le mot « mascarade » qui n’est pourtant pas un mot si courant…Je vais essayer de crier, pourquoi j’y ai pas pensé plus tôt, ce que tu peux être gourde Sylvia…Ça y est je m’appelle Sylvia ! Mais Sylvia comment ? Sylvia, c’est italien non ? Je suis d’origine italienne ?… Impossible de crier…je crois que je porte un bâillon…Mais que se passe-t-il ? Est-ce un cauchemar ? Je vais me réveiller, oh si je pouvais me pincer pour revenir à la réalité…Mais c’est la réalité apparemment…

« Au secours » !

 On ne peut pas m’entendre parce que mes mots sont étouffés sous le bâillon, mais ça me fait du bien de le dire…

« Au secours » ! « Au secours » !

Sylvia… Sylvia comment… ? Mais qui suis-je ? Du calme…peut-être qu’en me calmant je trouverai les réponses et un moyen de me libérer de cette prison !

Sylvia Mo…non… Sylvia Mau… Morrisset…C’est ça Sylvia Morrisset…C’est bizarre pourtant ce nom ne semble pas me convenir…Curieuse sensation !

 

 

J’entends des pas…Qui vient ? Mon ravisseur ou mon libérateur… ? Je sens son parfum, un parfum d’homme envoûtant…Voilà que je divague…

Il retire mon bâillon, je sens sa langue dans ma bouche…Vite…parler, dire quelque chose…

Soudain un baiser sur le front…Tiens c’est curieux…mon cœur bat si vite tout à coup. Il m’aime ! J’ai été enlevée par un homme amoureux…mais pourquoi me garde-t-il séquestrée et ligotée ainsi….Je crois en plus que je l’aime aussi…J’ai cette révélation soudain. Mais qui est-il ?

 

Soudain me voici allongée…Je ne comprends plus rien…Je n’ai rien senti. Il fait sombre, très sombre. Je ne distingue plus mes mains. Pourtant, elles sont là. J’en suis sûr. Je leur fais toucher mon visage, elles sont si froides tout à coup. Mais c’est bizarre car en même temps je n’ai pas froid. D’ailleurs, fait-il vraiment froid ? Je sens comme une chaleur…, un souffle…mais il ne vient pas de moi.

Je n’identifie pas cet endroit, pourtant curieusement j’ai l’impression de le connaître, alors que je ne ressens pas sa matérialité.

 

Le parfum envoûtant de l’homme qui m’a embrassé a disparu…Où est-il ?  Je me sens seule, il n’est plus là… Abandonnée. J’en pleurerais presque alors qu’il doit être mon ravisseur…Mais bon sang, que se passe-t-il enfin ?

 

Je ne ressens plus rien…apathique… je suis…

Rien n’est normal, j’ai l’impression de disparaître…ou de devenir folle. Il n’y a rien autour, aucune vie, pas de moiteur, pas de courant d’air. Pas de milieu, pas de coins, ni de recoins. Et pourtant mes sens, tout à l’heure en éveil,  ne s’échinent plus à distinguer ni à comprendre ce néant qui m’entoure. C’est comme si le départ de cet homme mystérieux, que j’aime sans le connaître ou le reconnaître avait tout retiré d’un coup, tout élément de vie…

 

Que se passe-t-il ? Je me le demande, sans grande inquiétude d’ailleurs, comme c’est curieux ! J’entends des échos de voix, des chuchotements…Ils semblent lointains. Je voudrais appeler, leur dire que je suis là…Ça y est je me lance…ils vont me libérer, m’expliquer…

 

« Hé, hé…, hé oh… » mais mon cri reste muet, aucun son n’est sorti de moi, c’est comme si il avait été hurlé à l’intérieur de moi comme une caisse de résonance interne.

 

Le temps semble ne plus avancer non plus, il paraît statique. Depuis combien de temps suis-je ici ? Je suis surprise, car je n’ai pas peur. Je me pose des questions, c’est tout. Suis-je droguée ? Ça doit être ça, j’ai entendu dire qu’on perdait le sens des réalités, qu’on sortait de soi quand on a été drogué…

Drôle d’impression, comme un bien-être qui me remplit tout à coup…. Oui, je n’ai pas peur. Étrangement, quelque chose de familier semble me rattacher ici mais je ne vois pas quoi.

 

Et ce silence ! Malgré les chuchotements et mes appels intérieurs…Faire du bruit à tout prix. Je n’y arrive pas avec la voix, faisons-le avec les mains qui maintenant, comme par enchantement ne sont plus attachées. Je ne comprends plus rien, comment ont-elles été libérées ? Tu te poses trop de questions…mais là y a de quoi tout de même ici, t’es pas d’accord avec moi Paul ? Tiens mais je parle toute seule, et Paul pourquoi m’est venu ainsi ce prénom ? Soudain…oui c’est Paul, celui que j’aime, celui dont j’ai senti le baiser…Mais pourquoi me retient-il prisonnière ? Je l’aime tellement, je ne voudrais le quitter pour rien au monde... Il ne devrait pas s’inquiéter…Peut-être veut-il m’empêcher de partir ? C’est impossible, je ne peux pas le quitter…

 

Tout à coup, j’entends pleurer, une main dans la mienne me serrer…et je l’entends me dire « Je t’aime…, je t’aime…ne me laisse pas »

-Mais je suis là Paul, je suis là… ne m’entends-tu pas ? Et puis tu me tiens la main…Alors…

Que se passe-t-il ? Libère moi que je te touche, que je t’embrasse, que je te prouve mon amour pour toi…A moins que…je sois vraiment loin de toi…mais comment ?

 

Un flash…une révélation…Je comprends tout. Je suis emprisonnée dans ma mémoire,  recluse au plus profond de moi-même. Voilà ! Cet endroit est mon endroit. Il m’appartient et même toi mon Paul chéri tu ne peux y pénétrer ! Pourquoi ?

      Une image apparaît enfin dans cette mémoire qui flanche. Elle est terrifiante :

 

Je suis couchée. Des personnes m’entourent et se penchent au dessus de moi. Paul est là, livide, les yeux rouges et il pleure…Il y a une odeur maintenant, mais ce n’est plus son parfum envoûtant... Azzaro  Je me souviens on l’avait acheté ensemble…Non je sens les odeurs âcres d’éthers…d’hôpitaux. Des voix se mélangent dans ma tête qui fait caisse de résonance comme tout à l’heure. On me parle, mais je n’entends rien. Je n’ai que l’image floue à présent de Paul…et cette douleur qui surgit…Je me rends compte que plus rien n’est sombre…

 

   Il y a la douleur…Je dois me souvenir…J’ai subi un choc…Je me souviens de la voiture…de l’autoroute verglacée, du platane qui a rencontré ma route…Je rejoignais Paul, mon amour…le seul qui compte…mon amant, mon ami…mon tout…

 

Des gens crient.

      Un point lumineux apparaît quelque part devant moi. Cette lueur, je la reconnais, elle s’est produite juste après…
      Les murs gris de l’hôpital. Je me souviens de tout ce sang qui coulait de moi.

      Le noir a disparu. Seule la main de Paul arrive un peu à me réchauffer, mais c’est la petite étoile qui scintille ici qui me rassure, me conforte, m’envahit. J’aime sa lumière… Soudain la main de l’homme que j’aime n’existe plus…Ça me fait peur tout à coup. Vite ! Je dois me souvenir de ma vie, me raccrocher à notre première rencontre, si belle, si romantique…me rappeler de toute ma vie. Je veux revenir à la source. J’y retourne inexorablement…Je vais me dépêcher. L’étoile m’appelle...

      Une boule enfle dans ma gorge. En détournant un instant mes yeux de l’astre qui luit toujours pour moi, je suis triste.

      Je comprends maintenant. … JE MEURS tout doucement… enrôlée par ce halo de lumière qui incarne sans doute le début de ce voyage…Ma vie défile. Non je ne veux pas mourir, non je ne veux pas laisser Paul tout seul…Je veux lui crier encore, « je t’aime, je t’aime », le sentir en moi une dernière fois... Avoir cet enfant qu’on n'a jamais eu lui et moi et qu’on avait décidé d’engendrer ce jour là…

 

Mais je crois que je m’en vais…très loin, trop loin…mais où ? Sans lui, sans moi…


      Je m’appelais… Je ne sais déjà plus... je n’existe plus, tout ce que j’aimais non plus, mais ai-je vraiment vécu ?

Seulement la lumière à présent… Je sens que je pars…

  © 1 août 2004Fabienne Desjardins – Tous droits réservés.