Prise d'étages

Alain Brun

 




Avec un mal au crâne comme celui-ci, pas étonnant que j'aie quelques difficultés à me concentrer. Si je pouvais au moins ouvrir les yeux et regarder autour de moi, ou simplement bouger les bras à la manière d'un aveugle agitant sa canne blanche, j'en saurais un peu plus long sur l'endroit où je me trouve.
A première vue, si je puis dire, vu que justement la vue m'échappe, me voilà coincé dans un local exigu de type chaufferie ou cave. Entre deux bourdonnements d'oreille, je perçois le bruit lancinant d'un robinet qui fuit. Une goutte, puis une autre, et ainsi de suite, de quoi rendre maboule un prof de yoga. C'est exactement le genre de barouf qui me pompe l'air, tout comme le tic-tac d'une vieille pendule ou les bzz-bzz estivaux des moustiques femelles. Mais paradoxalement, ploc après ploc, mes céphalées diminuent.
A propos de pompe, il semblerait que, tout près de moi, l'une d'elles se mette régulièrement en route. Une trentaine de secondes et elle s'arrête. Environ dix minutes plus tard, rebelote, l'air du local se renouvelle et j'ai le sentiment de respirer un peu mieux. Avec mon asthme et ma claustrophobie, si la malheureuse tombe en panne, je ne résisterai pas bien longtemps aux émanations de monoxyde de carbone.
Pour le reste, rien à signaler. Impossible de bouger le moindre petit muscle, ni éprouver la plus infime sensation de chaleur ou d'odeur. A tel point que je suis incapable de vous préciser la nature du matelas : béton ou moquette, caissons ou palettes.
Ceux qui m'ont conduit ici ont certainement employé la manière forte, avec batte de base-ball et piquouze. Bâti comme je le suis, ils étaient sans doute trois ou quatre, voire plus. Et que des pointures ! Je ne prétends pas être James Bond, mais pour me laisser dans cet état, il faut, au minimum, avoir suivi un stage commando chez les bérets verts.
Depuis combien de temps suis-je ici ? Et pourquoi ? Une rançon, une vengeance, une prise d'otages ? Quand j'essaie de me rappeler le moment précis où mes ravisseurs me sont tombés sur le râble, mes douleurs crâniennes s'en donnent à cœur joie.
Cette impuissance m'énerve et elle entraîne mon rythme cardiaque vers des records. Heureusement, la pompe se remet en route, le bruit qu'elle émet apaise, et l'eau qui s'échappe bruyamment du robinet mal fermé me conduit tant bien que mal dans les bras de Morphée.

Je suis réveillé en sursaut par les preneurs d'otages. Ils sont deux. Un homme à la voix forte, le genre sûr de lui, et une femme beaucoup plus timide, entièrement soumise à son compagnon. Ils sont tout près de moi, dans la direction de la fuite d'eau. Persuadés que je suis encore dans les vapes et que mes tympans sont déconnectés, mes tortionnaires se parlent à voix haute.
– C'est un sacré gaillard ! Avec ce qu'il a pris dans la tronche, beaucoup seraient passés de vie à trépas. Il n'a pas tenté de s'échapper au moins ? demande le type.
– Non, mais cette nuit fut particulièrement agitée. Il a beaucoup transpiré, je vais être obligée de lui changer les draps. Il aurait sans doute besoin d'un médecin.
– Très drôle, ma petite Sandrine. Vous savez que ce genre de remarques pourrait vous coûter cher. Heureusement que je suis d'excellente humeur ce matin.
La demoiselle ne répond pas. Elle se dirige vers la pompe et appuie sur des manettes. J'entends très clairement le cliquetis particulier des boutons ON ou OFF. Elle dévisse un boulon, défait un tuyau, le nettoie, et revisse le tout. Serait-elle chauffagiste ?
L'homme s'approche de moi, sa tête est contre la mienne. J'essaie de respirer son haleine, mais mon détecteur d'odeur est momentanément hors service. Qui sont ces gens ? Suis-je tombé sur des pervers ?
– A-t-il pris son petit déjeuner, ce matin ? Thé, café, croissants ?
Il me rit dans les oreilles. La sensation est douloureuse, insupportable même. Heureusement, la dénommée Sandrine vole à mon secours.
– Ne prenez pas cette situation à la légère, je vous en conjure. Sa femme est une de mes amies.
Sa manière de parler m'interpelle. Pour une preneuse d'otages, elle est très urbaine, mais le fait qu'elle soit copine avec ma tendre épouse me reste en travers de la gorge.
– Allons Sandrine, ne soyez pas offusquée, c'est de l'humour.
– Cet homme a failli mourir et vous osez plaisanter. Je ne vous comprends pas.
– Dîtes donc, mademoiselle rabat-joie, qui lui a sauvé la vie à ce gugusse ? Vous ou moi ? Avant de me condamner, posez vous les bonnes questions. En attendant, vous êtes priée de vérifier le robinet et de régler la pompe sur 18 litres. A demain.
Sandrine reste seule dans le local. Des instruments métalliques s'entrechoquent. Sans doute une paire de clés à molette ou des tournevis. J'aimerais en savoir plus, mais il est extrêmement difficile de ne compter que sur ses oreilles pour voir. Quand recouvrai-je l'usage de mes paupières ?
J'essaie de parler à la jeune femme, mais aucun son ne sort de cette bouche que je ne sens toujours pas. Mes cordes vocales sont aussi muettes qu'une mouette privée d'o. La dose qu'ils m'ont injectée devait être surpuissante pour m'anesthésier de la sorte. A moins qu'ils n'aient frappé un peu trop fort sur le ciboulot ! On a déjà vu des boxeurs mettre plusieurs semaines pour revenir d'un KO. Bien joli si je ne garde pas de séquelles.
Sandrine range ses petites affaires dans sa boîte à outils et quitte le local. Je ressens alors un petit goût sucré dans la bouche. Elle m'aurait filé un peu de nourriture avant de partir ? Bizarre, à aucun moment, la jeune femme ne m'a touché.
Je mange tranquillement cette étrange mixture sans utiliser ni ma langue, ni mes dents. Ma glotte reste immobile, mais le produit s'écoule sans difficulté. Quelques minutes plus tard, complètement rassasié, je m'endors. A moins que la purée ne soit truffée de Temesta !

Mon repos n'est que de courte durée. Dans le box voisin, un homme se met à hurler. En proie à une douleur intense, le pauvre bougre appelle sa mère. Cette fois, j'en suis sûr, mes geôliers sont des barbares. Il n'y aura aucune demande de rançon. Je suis enfermé dans cette chaufferie pour servir de cobaye à quelques apprentis tortionnaires.
Mon pouls s'accélère, tout comme le rythme du goutte à goutte et de la pompe. Je ne parviens toujours pas à ouvrir les paupières, mais je perçois une odeur tenace de produit chimique. Bonne nouvelle, mon odorat est opérationnel. Je m'en félicite et m'interroge. Ont-ils décidé de me gazer ? Serai-je encore vivant dans une minute ?
La cellule voisine a retrouvé son calme, l'homme s'est tu. Si vous voulez mon avis, ILS l'ont tué. Bientôt, ce sera mon tour, à moins que… je parviens tant bien que mal à bouger mon auriculaire gauche, la peur agit comme antidote à mon anesthésie. Si je parviens à rétablir le courant électrique dans une partie de mes nerfs, direction la sortie. Je suis prêt à tout pour échapper à la torture. Mieux vaut choisir sa propre mort que de laisser un inconnu jouer avec elle.
Mais les connexions neuronales se font très lentement. A peine les sensations tactiles gagnent l'annulaire et le majeur qu'une main douce et ferme s'empare de mon avant-bras. Je suppose que Sandrine, la jeune chauffagiste, en profite pour me badigeonner un coton imbibé d'éther dans le creux du coude. Elle veut me droguer, j'en suis sûr. Pas manqué, alors que tout mon bras droit est à nouveau alimenté, ma première véritable sensation est celle d'une seringue.
Malgré tous mes efforts, le sommeil m'envahit de nouveau. ILS m'ont eu !

Quelques jours plus tard, je m'éveille, le corps allongé sur un lit, la tête légèrement relevée. Ma femme est assise à mes côtés. Elle tient cette main que je ne sentais plus. La sensation est agréable, surtout, qu'en plus du toucher, j'ai recouvré l'usage de mes yeux.
– Bonjour mon chéri, qu'elle me fait.
– Où suis-je ?
– A l'hôpital. Tu as eu énormément de chance. Le médecin urgentiste vient d'avouer que tu dois la vie à ta constitution. A ta place, un gringalet serait mort.
J'ai donc réussi à fausser compagnie aux bourreaux. Bien joué !
– Ta voiture est à la casse. Les airbags ont permis de limiter les dégâts. Dans quelques semaines, tout rentrera dans l'ordre. Cet accident ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
Un accident ! Dans ma fuite, j'aurais percuté un arbre ou un mur. Je n'ai mémorisé aucune trace de ce qui s'est passé depuis le moment où j'ai ressenti la piqûre administrée par la chauffagiste.
Nous parlons de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, de ses parents, des miens… bref, passionné par cet échange, un quart d'heure plus tard, je bâille.
– Peux-tu éteindre la lumière et me laisser seul ? J'ai besoin de dormir. Reviens dans quelques heures, je serai plus en forme.
Ma femme quitte la chambre. Je me retrouve dans le noir complet, comme dans la chaufferie. Devinez à quoi me fait penser le goutte à goutte de la perfusion ? Au robinet mal fermé bien sûr. Et la pompe à morphine ? A Sandrine et sa boîte à outils. Quant aux nombreux tuyaux qui me sortent de la bouche et du nez ? A Beaubourg, même si cette évocation n'a aucun rapport avec l'affaire qui me préoccupe ! J'ai toujours eu beaucoup d'imagination.
Dans la chambre voisine, un homme appelle les infirmières. Soi-disant qu'il aurait mal !
– S'il vous plaît, aidez-moi, je souffre. Au secours.
Il va m'empêcher de dormir, s'il continue. Qu'on lui file un bâillon parfumé à la morphine !
Une infirmière traverse le couloir au pas de gymnastique pour se rendre au chevet du voisin douillet.
– Monsieur Verger, vous n'êtes pas raisonnable de crier de la sorte. Je vous ai expliqué une demi-douzaine de fois le fonctionnement de la pompe. Dès que vous ressentez une douleur, je vous en conjure, appuyez sur le bouton.
Cette voix et cette manière de parler ! Même à travers la cloison, je la reconnais. Sandrine, la chauffagiste ! Je ne suis pas dans un hôpital, mais toujours prisonnier de mes ravisseurs. Pas étonnant que ma fuite n'ait laissé aucun souvenir. Ma femme est donc complice de ces guignols. Je n'ai plus d'autre issue que de m'évader.
Difficilement, j'ôte tous les tuyaux qui dépassent de mon corps. J'arrache le goutte à goutte et m'assois sur le rebord du lit. La tête me tourne quelques instants, mais sous l'effet conjugué de la panique et de la trouille, je reprends vite des forces.
Mes jambes endolories me portent jusqu'à la fenêtre. J'ouvre. L'air frais me donne du courage.
Dans le couloir, Sandrine, son complice et un troisième larron tiennent un conciliabule. La chauffagiste prononce un nom, un seul, le mien. Ils vont entrer, c'est sûr. Je n'ai plus tellement le choix, soit je saute, soit ILS me torturent.
Quand la porte de ma cellule s'ouvre, j'ai déjà parcouru les dix mètres qui séparent la fenêtre du plancher des vaches. Je suis étalé comme une crêpe devant un grand bâtiment, la face vers le ciel. Mes yeux, lâchement abandonnés par des paupières figées, semblent scruter le ciel à la recherche d'un coin sympa pour y passer l'éternité. Un râle inaudible sort de ma bouche, et quelques mouvements incontrôlés ébranlent une dernière fois mon corps d'homme déjà mort.
Sandrine et le Docteur Jussais n'en reviennent pas :
– Quand on pense, dit le toubib, qu'après six mois de coma, il avait retrouvé l'usage complet de tous ses sens ! Quel gâchis !


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