Annie Mullenbach-Nigay
J’ai dix ans. Les gens pensent que c’est bien d’avoir dix ans. Moi, je ne sais
pas, c’est la première fois.
Beaucoup de premières fois dans ma vie, en ce moment.
La première fois qu’une fille m’embrasse, à part ma mère, mais c’est pas pareil.
Moi, je n’ai pas de sœur, seulement un frère, un tout petit, alors, les filles,
je ne connais pas bien.
La fille qui m’a embrassé, c’est Lucie. Joli comme prénom, Lucie, ça veut dire
lumière, c’est elle qui me l’a dit. Elle sait plein de choses. En classe, elle
lève souvent le doigt pour répondre. Moi, je n’ose pas trop. « Ne te fais pas
remarquer, me répète mon père, tiens-toi tranquille. »
Elle a un secret, Lucie. Elle me l’a confié, à moi, son meilleur ami.
Sa grand-mère a une petite bouteille dans le tiroir de sa table de nuit, avec de
l’eau dedans, un nom bizarre, eau lourde…ou de Lourdes… Ca guérit de tout, ça
empêche de mourir, ça fait même re-marcher les paralysés. Miraculeuse, ça
s’appelle.
Quand mon frère a eu la grippe, cet hiver, une grosse grippe, grave pour un bébé
répétait le médecin d’un air encore plus grave, Lucie a tout de suite pensé à
l’eau de sa grand-mère.
Toute déconfite elle était, le lendemain matin. J’aime bien le mot déconfite.
J’ai un carnet où j’écris tous les mots que j’aime. Celui-là est entre
décalcification et discriminatoire.
- Mémé a dit que ça ne marcherait pas, vous n’êtes pas catholiques.
Quand on n’est pas catholique, qu’on est très malade et que le médecin fronce
les sourcils en remuant la tête, on fait quoi ?...
Elle ne m’a pas laissé tomber, Lucie. Elle a pris – pas volé, non, quand c’est
pour la vie et la mort ça ne s’appelle pas voler – elle en a pris avec un
compte-goutte, de l’eau miraculeuse, dans une petite bouteille où il y avait eu
cette chose huileuse pour le nez. Elle n’avait pas eu le temps de bien la
rincer, forcément, elle avait dû faire vite. C’était vraiment dégoûtant à boire.
Même dans le biberon, Robert ne l’aurait pas avalé.
Il a guéri tout de même, sans l’eau miraculeuse.
- Ça veut dire qu’il est immunisé, a dit Lucie qui se souvenait du dernier cours
de monsieur Fourmentel. Elle se souvient toujours de tout.
Immunisé, je l’ai ajouté à ma liste de mots. C’est aussi bien que miraculeux.
C’est même mieux, on n'a besoin de rien.
Et puis, le mois dernier, Lucie est arrivée, un lundi matin, avec un ruban noir
sur son manteau et les yeux rouges.
C’était la première fois que je la voyais pleurer.
- Mémé est morte.
Et l’eau ? L’eau miraculeuse ?
Elle en avait bue, elle avait même fini la bouteille, et elle était morte, ça
n’avait servi à rien.
- Ça sert à rien d’être catholique, j’ai dit.
Lucie a reniflé un grand coup.
- Mémé, elle n’était pas immunisée.
Pour la consoler, je lui ai donné le bout de sucre que je gardais au fond de ma
poche, et elle m’a embrassé, très vite, sur la joue gauche, celle du cœur.
C’est comme ça que c’est arrivé, pour le baiser.
Et c’était rudement chouette parce que c’était le jour de mon anniversaire.
- Le 7 juin, je m’en souviendrai, a dit Lucie.
Alors, seulement, elle a vu, pour mon manteau.
- C’est joli, qu’est-ce que c’est ?
Il y a de fois où, même intelligentes, les filles posent des questions idiotes.
- Tu le vois bien !
- Bien sûr que je la vois, mais ça sert à quoi ?
Avec les femmes, il faut toujours que ça serve à quelque chose. Ma mère aussi
avait posé la question à mon père, et elle avait pleuré en les cousant.
- C’est la première fois ? a demandé Lucie en caressant le tissu jaune du bout
des doigts, et c’était presque aussi doux que son baiser.
- Oui.
- Alors, c’est comme pour moi le ruban noir, mais toi, c’est plus beau !
Oui, c’est beau, une étoile. C’est porter, le verbe porter, qui me pose
problème. Comme s’il était possible de « porter » une étoile ! Les grandes
personnes ont de drôles d’idées quand il s’agit de mettre des mots sur les
choses.
- Le 7 juin, je m’en souviendrai pour l’année prochaine, a dit Lucie comme la
cloche sonnait.
Elle a ôté sa main et j’ai senti un trou à la place du cœur.
Encore une année à attendre pour un autre baiser.
Plus tout à fait un an parce que, aujourd’hui, c’est le 17 juillet et on sera
sûrement rentrés de voyage, le 7 juin prochain.
Ce voyage, encore une autre première fois ! Un voyage en train, à l’étranger, en
Allemagne. On est ici pour ça. Depuis ce matin on attend. C’est dommage que
Lucie ne soit pas là. Elle n’a pas d’étoile. Tout le monde en a, ici, au Vel’
d’hiv’.
Le Vel’ d’hiv’, papa a toujours promis de m’y emmener. Il n’est pas là non plus
et ça vaut sûrement mieux, parce qu’il serait déçu, ce n’est pas du tout comme
il me l’a raconté. Mais d’un autre point de vue – toujours observer les
différents points de vue, nous recommande monsieur Fourmentel – je préfèrerais
qu’il soit avec nous, mon père.
« Ne t’inquiète pas, mon chéri », maman a beau me répéter la même phrase, je
sens bien que ce voyage en train l’angoisse, surtout avec mon petit frère sur
les bras. Il marche à peine. Je le porte un peu, pour la reposer. Il est lourd.
Nous ne savons pas où il est, papa. Déjà parti, comme tous les matins, lorsqu’on
est venu nous chercher.
On n’a pas eu le temps de prendre grand’chose. Faire vite ! disaient les agents
en uniforme. Le grand, surtout, il était énervé, beaucoup de travail, qu’il
répétait. Le petit était plus calme, il a laissé maman habiller Robert. Il
pleure toujours quand on l’habille, Robert. Il pleure souvent. Il bave aussi,
les dents, et ne sent pas toujours très bon, c’est encore un bébé. Pas très
intéressant, quoiqu’en pense ma mère. On ne peut pas dire que je l’aime
beaucoup. Et pourtant, tout à l’heure, quand je l’avais dans les bras, si lourd
que j’étais obligé de m’asseoir sur la valise, j’ai senti son cœur battre et
j’ai eu envie de pleurer. Pleurer à le serrer très fort. Pleurer comme Lucie, le
7 juin, le jour de mes dix ans, le jour des premières fois.
Si je compte jusqu’à cent et que Robert ne pleure pas, je reverrai papa… jusqu’à
cent cinquante, je reverrai Lucie…
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix…
J’ai eu dix ans. Un jour j’ai eu dix ans et les gens disaient que c’était bien
d’avoir dix ans.
C’était il y a longtemps, le 7 juin 1942, le jour de mon premier baiser, le jour
de ma première étoile.
Il faut croire que c’était une bonne étoile.
Nous n’avons pas été du voyage, ce soir-là, au Vel’ d’hiv’, renvoyés chez nous
pour cause d’enfant en bas âge avant d’avoir pu compter jusqu’à cent cinquante.
Ce bébé, ce petit frère que je n’aimais pas beaucoup, était tout de même un bon
petit frère.
Nous avons retrouvé notre père, plus tard, en zone libre.
Nous étions immunisés, comme l’avait dit Lucie.
Elle ne l’était pas.
En juin 1944 elle était avec sa famille dans un village du Limousin, sur la
Glane, un village nommé Oradour, juste avant oraison sur mon carnet de mots.
Un beau prénom, Lucie, un prénom qui voulait dire lumière.
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