Le pourvoyeur   

Xavier Dollo

 

    Le ciel, sous l'effet des lumières de la ville est orange, veiné de fins nuages noirs du plus bel effet. C'est la soirée et je regarde par la fenêtre de ma chambre cette formidable orgie de couleurs.


Ma cigarette me brûle presque jusqu'au bout des ongles lorsque je reviens à la réalité. Je lance le mégot dans les escaliers, sous ma fenêtre, en suivant le ballet de lucioles que sa chute a provoqué. Quelques jours auparavant, jamais je n'aurais prêté attention à de tels détails : je vivais ma vie, sans vraiment avoir conscience du monde extérieur.
J'étais très superficiel. Tout ce qui comptait dans ma vie ne prenaient pas plus des cinq doigts d'une main : les soirées entre copains où c'était à qui prenait la plus grosse cuite, être dans le vent côté musique, chambrer les cons, aller au cinéma pour toutes les avant-premières, et aimer les filles jusqu'à s'en dessécher. Vous voyez, finalement, la vie de certains se résume à peu de chose.


   Maintenant, ce genre d'existence me donne la nausée. Peut-être parce que je n'y ai plus vraiment accès. Mes copains disent que j'ai changé.
Ah ! Elle est bien bonne celle-là !


   Comme quoi, dans leur banalité ils parviennent à percevoir certains dysfonctionnements ou variations dans la personnalité et le comportement de leurs proches. Mais c'est tout. Ils ne vont pas chercher à savoir ce qui ne va pas, ce qui a pu faire changer la personne. Non, ils ne vont pas chercher, ils vont fuir progressivement, ils vont critiquer entre eux, puis ils vont abandonner définitivement. Mais ils ne savent pas. Voilà que ça recommence : j'ai mal à la tête. Je la prends entre mes mains, la relâche, la cogne contre la vitre. Je m'allonge sur le sol froid et je respire avec bruit. C'est symptomatique, ce soir je... Ils ne savent pas ! Personne ne sait à part moi et je ne peux rien dire. Ces gens si superficiels et matérialistes me prendraient pour un fou, ce qui devient de plus en plus le cas ces derniers temps. Mais moi je sais qu'il n'y a pas de folie, il n'y a que des modes de perceptions différents du monde. C'est tout. Je me relève, tremblant, le ventre bloqué par une peur inqualifiable, indescriptible. Dehors, entre deux nuages moites et obscurs, je vois la lune qui apparaît. La Lune. Je fais machine arrière dans le temps. Mes souvenirs affluent et défilent à l'envers, comme une cassette que l'on rembobine. Je vois.

 

***

 

   La lune est haute dans le ciel ce soir là. La nuit paraît calme et la ville ne l'est pas moins. C'est l'hiver, les gens restent chez eux, collés à la chaleur de leurs cheminées ou de leurs radiateurs. Le jeune homme, grand et plutôt maigre, la tête baissée, les pieds tanguant et valsant sur le trottoir parce que sa tête tourne, rentre chez lui. Il est ivre. Il vient de passer une soirée bien arrosée chez ses copains. Cinq minutes plus tôt - ou peut-être une heure ? - une fille l'accompagnait, mais elle était encore plus ivre que le jeune homme et elle a dû s'endormir sur le palier d'un immeuble ou sur un banc du parc qu'ils venaient de traverser. Bah ! De toutes façons, il n'est plus en état de faire l'amour, il a plutôt envie de dormir, de s'engoncer dans de chaudes couvertures. Il n'entend pas les pas de trois ou quatre personnes derrière lui. On lui accroche l'épaule fermement. Il ne s'en rend pas compte et continue de marcher ; mais il patine et bientôt il s'écroule sur le bitume humide.

- Donne ton fric ! entend-il crier près de son oreille.

- Va chier, Trouduc ! répond-il d'une voix distordue par l'alcool.

   Les coups de pieds fusent dans ses côtes, et il crie de douleur, puis il se rend compte qu'il n'a pas mal, que ses côtes et le reste de ses os ne sont qu'une charpente artificielle de son corps. Il n'a pas mal, il se relève, on lui assène des coups de poings, des coups de pieds : il s'en fiche, il avance et ses agresseurs ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas comment ce jeune homme au visage tuméfié, aux côtes brisées peut encore marcher. Clic ! Ivre comme il est, ainsi qu'indifférent à ce qui l'entoure, il n'a pas entendu l'ouverture d'un cran d'arrêt. Plusieurs coups lui percent le dos et le sang coule, mais il reste debout.
Alors, celui qui tient le couteau l'égorge. Il s'écroule, il croit qu'il est mort. Il entend encore, comme sa pensée lui semble s'évaporer : " Merde c'est quoi ce bordel ! Non !... "
La conscience du jeune homme s'éteint, le vide, le noir, l'entourent et l'oppressent. Le lendemain, il se réveille, il croit qu'il a fait un cauchemar. Il a beau tâter son corps nu, il n'effleure aucune blessure, pas plus au niveau des côtes qu'au niveau du cou ou du dos. Il ne se rappelle plus où il était la veille ni comment il est rentré à la Cité Universitaire. Il pense qu'il a trop bu ; la preuve c'est qu'il a la gueule de bois. Il pense qu'une douche froide lui ferait du bien. Il pense... il pense à ses vêtements !


   En regardant au sol, il les voit, loqueteux, souillés, lacérés, et tâchés en une multitude d'endroits. Les tâches, c'est du sang. Il prend les vêtements à pleine main, comme pour en éprouver la matérialité. Sa raison vacille. Il ne sait plus quoi penser. Si, il se demande pourquoi il est vivant, il se demande ce que sont devenus ses agresseurs, il se demande qui il est. Seulement, il ne connaît pas une seule réponse à ces questions, pas même la dernière. Hier encore, il s'appelait Corentin Donnier, âgé de vingt ans, étudiant en Anglais, plutôt beau garçon, fêtard de première, dragueur... oui mais à présent ?
Était-il encore seulement le même ? Avait-il un corps ? Avait-il une vie ? Il tourne en rond dans sa chambre, son âme est torturée, ses pensées embrouillées. Il tente de faire le vide dans son esprit, pour se rappeler. Il faut qu'il se rappelle. Il le faut ! Alors il se souvient. Mais ses souvenirs ne peuvent être réels car il voit des images fragmentées de ses agresseurs après qu'il l'ont égorgés. Des images étranges. Car il se trouve dans l'esprit de celui qui tient le couteau à la lame rouge de son sang. C'est un esprit malade, dur, décadent, pas fou mais malade. Il évoque le dégoût car il a basculé depuis très longtemps dans le mal, un mal obscène et pervers. Pour lui le crime est son pain quotidien.


   L'agresseur sait qu'il est dans sa tête. il dit : " Merde, c'est quoi ce bordel ! Non !!! Sors de ma tête ! " Puis il cesse soudain de crier : le corps du jeune homme qu'il vient d'assassiner s'est relevé. La bouche s'entrouvre, devient démesurément grande. Les yeux s'animent. Et soudain, les trois agresseurs sont irrésistiblement attirés vers la bouche énorme du jeune homme. En moins d'une minute, chargée de cris d'incompréhension, les agresseurs sont avalés, et la nuit retrouve son calme. La lune est toujours haute dans le ciel. Les gens restent toujours à l'abri de leurs cheminées ou de leurs chauffages. Et le jeune homme, mort égorgé, poignardé à plusieurs reprises quelques minutes plus tôt, rentre tranquillement chez lui, bien que ses yeux soient brouillés par les effets de l'alcool. Mais il s'en fiche, il ne pense qu'à se glisser sous de chaudes couvertures.
Pour dormir.

 

***

 

    Je connais ma vérité. Elle est triste et effrayante. Ils ne savent pas. Ils ne sauront peut-être jamais sauf si je suis obligé... M'attarder sur les détails qui m'entourent me permet de m'occuper l'esprit, d'oublier - d'essayer d'oublier - qui je suis et ce que je représente. On me prend pour fou, mais j'ai une perception différente du monde. Je vois des bêtes humaines, mauvaises, qui rongent le monde par leurs vices, par le mal qui est en eux, inséparable de leur personnalité. Malgré moi, je suis presque heureux que ces gens là existent. Je suis heureux, la nuit, quand je les croise et que ma porte s'ouvre pour eux. La porte d'un Univers où ils auront peur éternellement.
Malgré moi, mon corps et mon âme ont signé un pacte. Pour survivre. Même si parfois je me dis que la mort serait un soulagement, je sais qu'il n'y a pas vraiment de soulagement dans la mort. Demandez-le à mes agresseurs pour voir. Alors, cette nuit encore, j'irai me faire tuer.
Pour survivre...

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