Pour une nuit en Poméranie   

Michel Pain-Edeline






- Laisse ça ! Le tissu est passé, tu n’y pourras rien !
Edelfeld, agacé, repoussa son valet qui s’ingéniait à brosser la manche de son habit. Ce n’était pas la teinte, mais le vêtement lui-même qui agaçait le baron. Une tenue de péquin, pensait-il. Depuis dix ans, il n’avait pas assisté à une soirée sans son uniforme. L’armée l’avait changé. Au cours de son enfance et de son adolescence, il avait épuisé ses précepteurs et aucun collège de Prusse ne l’avait gardé plus d’une année. La seule occupation à laquelle il s’adonnait avec plaisir consistait à courir la lande avec les chenapans des métairies. Même pendant ses classes, il avait passé plus de temps au cachot que sur le terrain d’exercice ou les bancs de cours. Si les corps des Edelfeld n’avaient pas pavé les champs de bataille de toute l’Europe, Ludwig n’aurait certainement jamais reçu son premier galon. Pourtant en arrivant dans son régiment de uhlans, après s’être vu confié des hommes, Edelfeld comprit que de son comportement dépendait le leur. Passé la grille de la caserne, il adoptait l’attitude d’un officier rigoureux et, malgré sa sévérité, les soldats le préféraient à tout autre. Sa préoccupation majeure n’allait pourtant pas aux hommes mais à leurs montures. Les animaux et particulièrement les chevaux avaient été ses meilleurs compagnons d’enfance. Il éprouvait toujours, vis à vis d’eux, une fraternité que n’éveillait pas en lui ses semblables. Les sophistications de la société lui inspiraient plus de mépris encore qu’aux autres junkers qui, sur ce plan là pourtant, ne se montraient pas particulièrement philanthropes. Il avait tué en duel un autre officier qui, sous prétexte d’équitation virile, cassait du cheval comme on casse du petit bois. Repassé de l’autre côté de la grille, il goûtait aux plaisirs auxquels peut prétendre un jeune capitaine dégagé de toute obligation. Il est curieux de constater avec quelle facilité les femmes ouvrent leur porte à un uhlan insolemment appuyé sur son sabre lorsque leur mari vaque à ses affaires. Et lorsque ces dames retrouvaient un semblant de vertu, les revenus de quelques domaines ajoutés à sa solde, permettaient à Edelfeld d’occuper sa lame à sabrer quelques bouteilles de champagne en compagnie de joyeux drilles de son acabit et de jolies filles dont la vertu était encore moins bien accrochée que celle des bourgeoises. Cette vie entre rigueur et licence convenait parfaitement à Ludwig. Il y plaçait même une sorte d’esthétique supérieure et s’en serait parfaitement accommodé jusqu’à ce que l’âge lui commande de fabriquer un héritier à son nom.
S’il n’y avait pas eu cette stupide journée de chasse en Poméranie ! Ludwig s’était égaré dans le brouillard et avait dû passer la nuit recroquevillé dans le tronc creux d’un têtard. Banale mésaventure, si ses poumons ne l’avaient pas entendu d’un autre lobe. De fièvre en sifflement, de sifflement en toussotements, le bruit était parvenu aux oreilles de cette baderne de Von Nolk qui avait exigé sa réforme.



Edelfeld fit le tour de la salle de bal puis rejoignit le buffet. Il se plongea dans contemplation de sa flûte. Pourquoi les chapelets de bulles naissaient-ils d’une zone particulière du liquide que rien ne distinguait des autres ? Edelfeld n’avait jamais pris le temps de s’interroger sur une telle énigme avant cet instant. En entrant, il avait bien sûr capté des sourires qui l’eussent délivré de l’ennui car il avait cette faculté rare chez les hommes de saisir ces petits indices qui traduisent l’intérêt des femmes. Cependant, privé de l’or de ses épaulettes, il lui semblait manquer d’éclat et une timidité paradoxale le paralysait.
Edelfeld posa son verre encore à moitié plein de mystère et sortit dans le hall. Une fine bruine voletait dans la lumière des réverbères de la rotonde.
- Rien ne va plus, les jeux sont faits !
La voix lasse du croupier traînait jusqu’à lui. Edelfeld se retourna encore mais la pluie hachurait maintenant les cônes de lumière. Il sortit son portefeuille et en retira les billets qu’il contenait. Edelfeld ne s’était jamais intéressé au jeu. Lorsque ses camarades l’entraînaient dans une partie de cartes, il cédait sa place après quelques tours, incapable de se concentrer longtemps sur une activité qui l’ennuyait. Mais que faire seul, un soir triste dans une ville d’eaux ?
Le caissier étala rapidement une vingtaine de jetons, les partagea en deux tas et d’un geste habile les dressa en petites piles. Edelfeld en glissa une dans sa poche et tout en tripotant les autres pièces de résine, s’approcha de la table. Il misa au hasard trois jetons. La bille fila, rebondit et se nicha dans le 10. Coup de râteau, tintement de bakélite. Edelfeld avança de nouveau trois jetons. Le 15. Le 24. Le 7. Le 5. Le 16…
Edelfeld ressortit agacé par cette malchance tenace. Depuis cette nuit en Poméranie, elle semblait s’attacher à ses pas. Qu’elle investisse même cette toupie stupide l’irritait. Le lendemain, il passa prendre une assez forte somme chez son banquier. Il achèterait bien cette courtisane, se fît-elle appeler Dame Fortune !
Pas de doute, elle était vénale. Le râteau poussait vers lui une pile de plaques. Edelfeld jubilait. Elle avait plié. Il lança une plaque au croupier et repoussa les autres sur le tapis. 18.18.18.18.18.18 ! Invraisemblable ! Quelle probabilité pouvait expliquer ça ! Une série de six 18 ! Six tirages obstinés dont les tourbillons avaient aspiré, en six minutes, sa mise et ses gains. A croire également que la pluie l’attendrait aussi chaque fois qu’il sortirait du casino !
Après quelques semaines, le banquier fit savoir à Edelfeld que son correspondant de Dantzig n’honorerait plus ses crédits. Qu’importe il y avait cette métairie éloignée du domaine. Puis il y eut des prairies, et des bois, et les métairies les plus proches, et la pêcherie, et…



Exceptionnellement ce matin, Ludwig se leva tôt. Depuis plusieurs semaines déjà, il négligeait ses soins. Après son retour du casino, il ne parvenait pas à s’endormir, pas avant l’aube. Ce n’est qu’aux premiers bruits de l’hôtel qu’il glissait dans un sommeil inquiet qui, de réveil en réveil, le retenait au lit parfois après l’heure du déjeuner. Mais ce matin là, une envie nouvelle le poussait à sortir. Il se dirigea vers les thermes. Des curistes pressés investissaient le hall. Il hésita puis, cédant à une autre impulsion, il s’enfonça dans le parc.
A l’autre extrémité, dans une partie oubliée des promeneurs, dormait une pièce d’eau à demi ceinturée de verdure. Edelfeld s’accouda à une rambarde et fixa la surface sombre du bassin. Cette eau lui rappelait celle d’un étang qu’il avait perdu la veille. Ce souvenir le bouleversa. Enfant, il avait passé des jours entiers parmi les joncs des rives, pêchant, cuisant à la broche de grosses carpes dorées. Les heures s’étiraient, calmes, ponctuées seulement par les rires échangés avec ses amis. Soudain, ces plaisirs lui apparurent comme les plus essentiels de son existence, incomparablement plus forts que les jouissances frelatées de sa vie d’officier. S’il avait déchu, ce n’était pas depuis le jour de sa réforme mais bien plus tôt, lorsqu’il avait quitté sa lande et ses chevaux !
Comment avait-il pu engager des terres qui appartenaient à sa famille depuis des générations, des lieux qu’il aimait ? Il émergeait, horrifié, d’un cauchemar. Il s’était aveuglément précipité dans une folie qu’il ne pourrait réparer. Il fixa l’eau trouble, l’esprit égaré, des heures peut-être. Puis, son angoisse même s’épuisa. Des aboiements vifs le tirèrent de sa torpeur. Un fox turbulent effrayait les canards du bassin. Une jeune fille, longue dans sa robe légère, essayait de contenir l’ardeur du roquet. Insensiblement, elle s’était rapprochée de Ludwig. Ses longs cheveux bruns couvraient ses épaules. Oublieuse des regards, elle n’avait d’attention que pour son chien. De l’enfance, elle avait conservé des joues un peu rondes, un nez légèrement retroussé et des yeux bleus, doux et pleins d’amusement.
Lorsqu’il eut forcé tous les palmipèdes à se jeter à l’eau, le fox traversa la pelouse en trois bonds et sauta le long des jambes d’Edelfeld.
- Oh, pardonnez-lui, Monsieur ! C’est un coquin !
Le ton de candeur de la jeune fille aurait prêté à rire s’il n’avait été en aussi exacte harmonie avec son apparence.
- J’adore les coquins, répondit Edelfeld en saisissant le chien.
En prononçant, le verbe « adorer », Ludwig l’associa aussitôt à l’adjectif « adorable ». Le seul qui pouvait qualifier l’être qui lui souriait maintenant timidement en tendant les mains pour reprendre son compagnon. Cet adjectif dont l’emploi oscillait entre l’appréciation mièvre et l’émerveillement mystique. Edelfeld hésitait exactement entre ces deux sentiments, un peu honteux même de se sentir épinglé par cette poupée de porcelaine.
- Baron Ludwig von Edelfeld. Puis-je vous accompagner dans votre promenade ?
- Monsieur, je...
- Puis-je ? Répéta-t-il.
A trente ans, au faîte de sa carrière de coureur de jupons, Edelfeld n’aurait jamais imaginé qu’il supplierait une débutante indécise, pourtant, il la suppliait du regard.
- Si vous voulez, finit-elle par répondre en rougissant.


Le lendemain, Edelfeld reçut une carte de Madame Kamps qui invitait « pour sa fille » les amis de celle-ci à une soirée à la villa Capucine.
Edelfeld avait dû se séparer de son valet et changer d’hôtel. Depuis, ses chemises n’étaient pas parfaitement repassées. Il grimaça en réajustant son col.


Les Kamps séjournaient dans une belle villa de location, située face au parc. L’homme, industriel rhénan, orgueilleusement carré dans son fauteuil, pérorait sans prêter attention aux réponses de ses interlocuteurs. Lorsque son épouse se risquait à émettre une opinion, il tournait vers elle un visage méprisant qui la laissait sans voix.


Lorsqu’il n’y déjeunait pas, Edelfeld passait prendre le café à la villa Capucine puis, précédé de Foxy, conduisait Jennie au parc. Ludwig avait toujours envisagé le mariage comme une étape obligé de son existence. Epouser, à l’âge mûr, une aristocrate prussienne, plaisante ou pas, peu importait puisqu’il ne s’agissait que d’additionner des quartiers de noblesse sur un pennon généalogique. Il y aurait toujours suffisamment d’accortes soubrettes, de jolies paysannes aux tresses blondes, de veuves consolables, de bourgeoises esseulées ou de cousines incestueuses. Mais la turbulence d’un fox avait mis à mal ces classiques résolutions. Voilà que sous sa candide beauté, Jennie entretenait une douceur imparable et une finesse surprenante. Edelfeld n’aurait rien d’autre à lui offrir que le traitement d’un fonctionnaire provincial et un manoir dans la lande. Mais il l’imaginait chevauchant à ses côtés dans la tiédeur des soirées d’été lorsque les paysages prennent ces teintes de bistre qui invitent à la nostalgie.

- Monsieur, n’avez-vous pas été imprudent au casino ?
- J’ai subi des pertes, les semaines passées.
-  De grosses pertes, très grosses, m’a-t-on dit !
Kamps se retourna peu courtoisement et s’éloigna à pas vifs.



Comme à son habitude, Ludwig se présenta après le déjeuner à la villa Capucine mais les volets étaient clos. Le gardien se précipita et lui tendit une lettre. Edelfeld déplia la feuille et découvrit un mot aussi court qu’explicite :

Monsieur,
Il ne vous a fallu qu’une saison pour vous ruiner. Il ne vous en faudrait pas plus pour dilapider la dot de ma fille. Elle ne peut attendre que du malheur de vous. Vous ne la reverrez jamais.
Salutations distinguées.
Hans Kamps.


Edelfeld se précipita chez son banquier et hypothéqua son château. Puis, il apporta un soin particulier à sa toilette et descendit au casino.


- Sur un lancer et sans limite !
- Mais Monsieur le Baron, c’est impossible, je ne peux pas prendre cette décision.
- Appelez immédiatement le directeur !


La nouvelle s’était répandue dans tout le casino. Les danseurs avaient quitté la salle de bal et se pressaient maintenant autour de la table de roulette.
- Sur un lancer et sans limite !
- Allons, Cher Baron, pensez au risque que vous prenez et… que je prendrais.
- Je me suis ruiné chez vous, accordez-moi au moins ça !
Des murmures parcouraient l’assistance. Le directeur jugeait que le scandale devait cesser et comme ce damné prussien ne céderait pas…


Edelfeld se sentit libéré. Il se coucha et s’endormit immédiatement.


L’hôtel semblait en proie aux flammes. On courrait dans tous les couloirs. Edelfeld saisit un valet pressé qui tirait une malle.
- Mais c’est la guerre, Monsieur le Baron, la guerre est déclarée !
- Eh bien, elle tombe à pic, celle-ci !
Edelfeld jeta quelques vêtements au hasard dans une valise, se précipita à la gare et monta dans le premier train en partance pour Berlin.


Ludwig se fraya un passage entre les groupes de jeunes gens qui, bras dessus, bras dessous, braillaient des chants patriotiques, les couples enlacés, les mères éplorées, la marmaille interdite. Il héla un fiacre et donna l’adresse du commandement des troupes montées.
Le planton lui indiqua le service du médecin-major. Il monta en trombe, bouscula le secrétaire et fit irruption dans le bureau.
- Annulez ceci !
Le major prit le temps de refermer son livre et examina le certificat qu’Edelfeld venait de plaquer devant lui.
- Mais, Capitaine, votre cas ne permet pas de…
Edelfeld frappa le bureau du pommeau de sa canne.
- J’exige que vous annuliez cette réforme. J’exige d’être réintégré !
Le médecin avait sursauté. Il réajusta ses lunettes, saisit un porte-plume, le trempa dans l’encrier, griffonna quelques mots au bas du document et signa.
- Tenez, après tout il n’est pas nécessaire d’être en bonne santé pour mourir.


L’artillerie française pilonnait le cantonnement du régiment depuis l’aube.
- Les écuries, Capitaine !
Edelfeld enfila sa vareuse et courut derrière son ordonnance. Le toit de la longue bâtisse venait d’être défoncé. L’odeur de sang affolait les chevaux. L’hongre de Ludwig se débattait, éventré. Le capitaine se glissa contre la cloison de la stalle, s’adossa à la crèche et repoussa le cran de sécurité de son revolver…
Le grand-père d’Edelfeld professait qu’il n’y avait rien de plus excitant qu’une charge de cavalerie. Mais Ludwig se prenait à haïr cette boucherie où tombaient, sans gloire, pêle-mêle hommes et bêtes. La puanteur du charnier saturait l’air comme si désormais l’Europe ne devait plus exhaler ses parfums anciens.


- Comment peut-on traîner une telle malchance ? Vous avez perdu votre solde, restez-en là, Edelfeld !
Quatre officiers, en chemise, le col ouvert, étaient assis autour d’une table bancale dans une grange transformée en mess. Edelfeld tira sa montre et la tendit à Zimmer.
- A combien l’estimes-tu ?
Le petit homme joufflu caressa le boîtier doré, le soupesa.
- Bel objet vraiment ! Je dirais… mille marks.
- Eh bien, je relance de mille marks ! Deux cartes !
- Écoutez !
- C’est du 75. Ils remettent ça !
- Deux cartes ! Dépêche-toi avant que ça se rapproche !
A l’instant où il ramassait les deux cartes, Edelfeld fut projeté en arrière. Il ne vit rien d’abord, qu’un nuage de poussière tournoyant. Puis, le visage de Zimmer que le balancement de la lampe teignait d’instant en instant de lumière dorée. Un mince filet de sang glissait de la commissure de ses lèvres.
Edelfeld tenta de se redresser mais une douleur atroce lui sciait les reins. Il explora son corps du bout des doigts et sentit une pièce de bois qui lui paralysait le bassin. Un bruit de carton froissé lui rappela qu’il serrait encore ses cartes. Il les porta à hauteur de ses yeux et les fila lentement. As de pique. Edelfeld sourit. As de cœur. As de carreau. As de trèfle !

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