Yves Aillerie
D’habitude, le matin, il
y a toujours un peu de bruit dans la classe. Le Lundi, surtout. Alors, monsieur
Chautard nous demande ce qu’on a vu, ce qu’on a fait le week-end. Une fois, on a
parlé des élections, parce que Martin se demandait pourquoi son père était
revenu de la mairie en gueulant, la veille au soir. Alors, le maître nous avait
expliqué la gauche, la droite, les verts, les élections, le dépouillement. En
fait, on n’avait pas tout compris, mais on s’était bien amusés, parce que
finalement, beaucoup de pères étaient rentrés tard.
Ce lundi là, Monsieur Chautard s’est étonné un peu. Pas un bruit dans la classe.
Pas envie de rire, pas envie de parler, pas envie d’écouter, non plus. Ça arrive
à tout le monde, non ? En fait, c’était à cause de Jélil. Assis tout droit à sa
table, il avait les yeux tout rouges et par moment, on sentait bien qu’il avait
des larmes, tout près, sur le devant de la tête. Jélil, tout le monde l’aime
bien alors forcément, on était tristes aussi. D’ailleurs, Élodie, assise à coté
de lui, elle en était toute enchifrenée de le voir comme ça. Élodie, c’était sa
bonne amie, à Jélil. C’était officiel. Rien à dire. Depuis toujours. Depuis que
Jélil était arrivé d’Algérie. Enfin, de Kabylie. Il précise toujours, Jélil, et
Monsieur Chautard nous a bien expliqué. L’Algérie, c’est le désert, la mer, le
pétrole alors que le pays de Jélil, c’est la montagne. On a même vu des diapos.
C’était le Lundi de la rentrée. Il est beau, son pays, je ne sais pas très bien
pourquoi son père est venu ici. Trouver du travail, peut-être. Enfin bref, Jélil,
il avait du chagrin, ce lundi là. Et ça nous faisait comme de la compote
derrière les yeux, parce que Jélil, c’est un drôle de dur. On ne l’avait jamais
vu comme ça.
« Jélil, viens écrire la date au tableau ». Il était rusé, Monsieur Chautard !
Il voyait bien tout ce qui se passait. « Jélil, viens écrire la date au tableau
». Il n’entendait rien, Jélil, rien. C’est Élodie qui lui a donné un coup de
coude. Alors, il s’est levé et nous, ses potes, on a bien vu qu’il avait du mal
à porter tout son chagrin.
« Lundi 19 Février 1996 ». Je m’en souviens bien de la date qu’il a inscrite au
tableau. Je m’en souviens très bien.
« Dis nous ! », a dit Monsieur Chautard au moment où Jélil repartait à sa place.
« Dis nous ». C’est tout ce qu’il a demandé. Jélil ne savait pas trop. A mon
avis, lui et le « dormeur du val » qu’il aurait dû apprendre et réciter ce jour
là, devaient être en froid.
« Heu !!! » fit Jélil,
« Dis nous, Jélil. Dis nous ce qui ne va pas.»
« Heu !!! », répéta Jélil,
C’est la première fois qu’on voyait Jélil embarrassé par une simple récitation
non apprise. D’habitude, il s’en tirait toujours avec un sourire, et quand le
maître lui disait « Jélil mon garçon, tu me désespères et ça me fend le cœur
mais ce zéro, il faut bien que je te le mette, non ? » alors le zéro annoncé
paraissait naturel, rond et malicieux comme la lune aux jours de grandes marées,
comme la grosse bulle rose d’un malabar avant d’éclater et même ce fayot cagot
de Langeard ne pensait pas à la ramener.
« …. » .
« M’sieur, Jélil il a vu des choses terribles dans les hangars de la ferme des
Lozay » Il faut la comprendre, Elodie. Pour que ça s’arrête, le supplice de son
fiancé, elle aurait raconté n’importe quoi.
« ….. »
« Dis nous, Jélil !».
Je ne sais pas comment il fait, Monsieur Chautard, mais avec lui, on ne peut
jamais résister très longtemps. Surtout quand il prend sa voix tellement feutre
qu’on dirait Noah, même que parfois on n’entend presque pas dans le fond de la
classe.
« Dis nous !».
Alors, il a tout raconté, Jélil : Son père, il a bientôt plus de boulot et en
attendant les gros de travaux de printemps, il aurait bien aimé trouver un peu à
faire, ici ou là, alors il est allé chez les Lozay, au cas où. Et Jélil l’a
accompagné. Le vieux Lozay, il avait justement besoin de refaire la salle des
couveuses, qu’il a dit. Alors, Jélil et son père sont allés dans le hangar. Il a
raconté, Jélil, raconté, raconté, et nous et Monsieur Chautard, on ne disait
rien, on écoutait. Bien sûr, chez lui, les poulets, ils couraient autour de sa
maison, même que des fois, les œufs, il ne les retrouvait pas vraiment où il les
cherchait. Et puis, quand sa mère voulait faire passer une poule à la casserole,
le dimanche, le père choisissait une bien belle bête qu’il endormait sans
méchanceté d’un coup de couteau rapide sous la tête. Enfin, comme tout le monde,
quoi. Mais chez Lauzay, ce n’était pas ça. Mais alors, pas ça du tout ! Il n’en
revenait pas, Jélil. Les poulets, ils étaient par centaines, par milliers,
peut-être, et ils ne pouvaient pas bouger, ils n’avaient même pas de terre,
certains étaient morts, il ne savait même pas pourquoi. Il nous a dit la lumière
et le bruit, plus fort qu’un concert de Jashaka. Et Jélil qui ne parlait pas
trop, d’habitude, il n’arrêtait pas, il racontait encore et encore. Je crois que
ce qui le choquait le plus, c’est les cages et le sol sans terre.
Quand Jélil est retourné à sa place, Monsieur Chautard a expliqué. Il a dit la
production de volume, les supermarchés, les pauvres, les prix, les villes,
l’argent, le monde. Il nous a dit, il nous a dit, et il a dit qu’un jour, on
irait visiter le hangar de Lozay. Pour mieux comprendre.
Le vrai problème, c’est que le lendemain, le mardi, Jélil n’était pas à l’école.
A la récré de midi, on a vu son père discuter avec le maître, dans la cour. Et
puis, dans l’après midi, des gendarmes sont venus dans la classe. Ils ont parlé
à voix basse à l’instituteur et sont repartis. Le soir, on n’a parlé que de ça,
à la maison.
Le mercredi, on n’avait pas classe. Ce soir là, à table, c’est des Lozay dont on
a parlé. La porte du hangar avait été défoncée dans la nuit, des poulets étaient
sortis des cages et s’étaient enfuis. Enfin, quelques uns, parce que la plupart
restaient groupés autour de l’entrée, comme les coquecigrues trouillardes
qu’elles étaient.
Le Jeudi, Jélil n’était toujours pas là. Le pire, ce fut dans l’après midi.
Élodie avait disparu aussi.
Le maître a fait mettre les tables en rond. Chacun à son tour, on est passé au
tableau, on a raconté, inventé une histoire. Je crois qu’il espérait qu’on
l’aiderait à comprendre où ils s’étaient cachés.
C’est dans la nuit qu’on les a retrouvés, Papa et moi. A force de parler, tous
les deux, pendant la soupe. Je voyais bien qu’il réfléchissait. Et il me posait
des questions. Sur Élodie, sur Jélil, sur plein de trucs. Du coup, en échange,
il m’a même raconté quand il s’était sauvé avec la moto de grand-père, pour
retrouver Maman. J’imagine qu’il avait dû le sentir passer, cette fois là.
Et soudain, il m’a dit « mets ton anorak, viens ! ». Maman n’était pas vraiment
d’accord, mais puisque papa avait son idée et qu’il avait l’air décidé, elle n’a
pas rouspété trop fort.
Dehors, on ne voyait pas bien clair, bien sûr, surtout que Papa n’a pas allumé
la lampe torche tout de suite.
Ca n’a pas été difficile de passer le grillage. La porte fracturée avait été à
peu prés rafistolée, mais on n’a pas eu trop de mal à entrer. C’est l’odeur et
le bruit qui m’ont fait peur, d’abord. Et puis la lumière. Très forte. En pleine
nuit. Et tous ces poulets, ces milliers de poulets, de bestioles qui ne
verraient jamais le jour, ne verraient jamais l’herbe ou la terre. Papa, lui,
n’avait pas l’air trop angoissé. Il m’a entraîné derrière lui, jusqu’au fond du
hangar. Là où il y avait les bureaux. On a monté quelques marches, un autre
bureau, dans le noir. Papa a allumé sa torche. Il marchait toujours, balayait
toute la pièce, de la lampe, du regard.
C’est dans la salle aux grains, qu’on les a vus. La lumière de la lampe les a
réveillés, un peu éblouis. Couchés l’un contre l’autre pour se tenir chaud, ils
ont expliqué aux gendarmes, plus tard, qu’ils avaient décidé de rester là pour
sauver tous les poulets de l’élevage. Quelques uns toutes les nuits.
Le Lundi suivant, Jélil et Élodie sont revenus. Ils ont raconté. Alors, depuis
avec Monsieur Chautard, tous les Lundis, on travaille pour savoir comment on
peut sauver les poulets, et aussi le reste du monde. On a même visité le hangar,
tous ensemble. Lozay, au début, il n’était pas vraiment d’accord, surtout qu’on
n’avait pas envie d’être gentils. Mais le maître nous a expliqué qu’on ne
pouvait pas se fâcher tout le temps, et que Jélil s’était fâché, ça suffisait.
Alors, on a discuté avec Lozay.
Le mois dernier, il a installé une double rangée de clôture, autour du hangar.
Pour les renards, il a dit. N’empêche que la porte du hangar, maintenant, elle
est ouverte et ses poulets, maintenant, on les voit se balader.
© 15 avril 2004 - Yves Aillerie - Tous droits réservés.